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LE FOYER

Nous l'avons donc eue, cette représentation tant attendue du Foyer, et, faut-il le dire ? — oui, sans doute, il faut le dire pour remplir envers nous-même le programme de sincérité que nous nous sommes proposé — nous avons éprouvé une légère déception. De cette pièce fameuse dès avant le lever du rideau, à qui les circonstances avaient valu une réclame dont on peut seulement rapprocher celle du Chantecler de M. Rostand — illustre, celui-là, avant même d'avoir été composé — de cette pièce qui avait

eu la bonne fortune d'un débat judiciaire, la meilleure de toutes les fortunes littéraires, puisque ce débat lui avait donné une publicité que cent mille francs n'eussent point payée — nous avons ressenti une incontestable déception. J'essaie de la traduire, cette déception, dans les termes d'un raisonnement logique, et je ne trouve que cette alternative : ou bien l'ouvrage représenté d'hier est la pièce originale, telle que la conçurent et la réalisèrent les auteurs : première proposition qu'ils soutiennent de leurs notes dans la presse : on ne comprend plus bien alors pourquoi l'administration du Théâtre- Français mit obstacle à sa représentation — car nous avons déjà vu des audaces pour le moins égales — ou bien elle se trouve réduite, atténuée, édulcorée... et ce n'est plus du Mirbeau authentique que l'on propose à notre admiration, mais une manière de compromis entre les exigences d'un tempérament tranché et les rigueurs d'une administration qui doit envisager mille et un points de vue.

Grave danger des natures excessives auxquelles appartient sans conteste l'auteur du Foyer : on attend d'elles une progression tou-

jours plus marquée dans l'audace, une réalisation plus poussée que la précédente. Ce sont des coureurs d'aventures, et pour utiliser une comparaison que M. Mirbeau peut apprécier, une comparaison toute d'actualité au temps où nous vivons, ils rappellent ces Champions du Monde qui se trouvent perdus ou, du moins, gravement atteints dans l'opinion des spécialistes, s'ils ne réalisent, à chaque nouvelle épreuve, une performance supérieure à la précédente. Or, dans notre milieu spécial de la littérature, que représente exactement M. Octave Mirbeau ? Quelle estampille attachons-nous à son nom ? Nul doute ne peut exister sur ce point. Il est notre Champion dti Monde pour l'audace littéraire : privé de ce qualificatif, son nom n'a plus de sens, et c'est par lui qu'il revêt son plein sens. N'avonsnous pas tous encore présente à l'esprit sa dernière épreuve, celle des Affaires, magnifique épreuve, triomphale victoire, où le possesseur de la 628-E8 (i) réalisa le maximum de vitesse, mettons du 150 à l'heure. Qu'adviendra-t-il de lui si désormais il n'atteint plus cette perfor-

(i) Titre de l'ouvrage dans lequel M. Mirbeau a analysé les voluptés et la psychologie de l'automibiliste.

mance, s'il ne dépasse plus 120 ? Je vous laisse à penser ce qu'on dira... Et voilà bien le danger pour un auteur qui vit dans l'intense et qui toujours a réussi par là. Il se pourrait que le cas du Foyer relevât exactement de cette comparaison. Je n'ose l'affirmer encore, car l'avenir seul en pourra décider.

Nous sommes dans l'intérieur du baron Courtin, un de ces intérieurs bien parisiens où la politesse et les bonnes manières dissimulent habilement la plus complète indifférence dans les rapports conjugaux et ne composent qu'une habile devanture sociale. Le baron Courtin, sénateur, membre de l'Académie française, homme entre deux âges, et qui porte beau, n'a manifestement eu qu'un souci dans la vie, en \ considération duquel il a ordonné cette vie : se ' créer une façade mondaine et l'agrandir en l'embellissant. Pour atteindre à son but, il a , exploité la charité. Théoricien d'abord, puisqu'il a publié toute une série d'œuvres sur la Prévoyance sociale et la Bienfaisance, — l'auteur, en effet, ne nous laisse ignorer ni les titres des livres, ni le nom de leur éditeur, — il est passé de la théorie à la pratique ; il a mis en

œuvre ses théories ; il a fondé, avec l'appui de femmes du monde, une institution de charité, le Foyer, sorte de patronage pour les jeunes filles, et d'ouvroir aussi, puisqu'on les y fait travailler. Il n'y a d'ailleurs pas que des jeunes filles dans la maison, et la suite nous apprendra qu'on y reçoit encore des enfants en bas âge. J'ai dit que la plus parfaite indifférence semblait exister entre sa femme et lui : l'un poursuit une carrière de mondain, qui travaille à embellir sa façade, l'autre cherche à se libérer d'une ancienne liaison, où l'intérêt seul semble avoir été le mobile directeur, pour s'engager dans une nouvelle qui tout au moins aura l'attrait de la jeunesse et de l'amour.

C'est qu'en effet, il y a un secret sous ces dehors de luxe qui composent la devanture sociale des Courtin. Luxe de l'ameublement, élégance de la femme, tout cela, ou du moins la plus grande partie, est dû aux générosités d'un brasseur d'affaires, Armand Biron, qui aime passionnément Thérèse Courtin, et depuis des années a dépensé pour elle sans compter. Tel meuble de style, tel tableau de prix, un Fragonard entre autres, ce sont des cadeaux de Biron.

Thérèse a depuis plusieurs mois écarté ses assiduités, car elle ne supporte plus sa présence qu'avec impatience, tout entière à son nouvel amour, qui n'est encore qu'un flirt avec le jeune d'Auberval. Elle est exaspérée par la présence constante de Biron, de qui chaque geste, chaque attitude, lui rappelle un souvenir du passé et le lien qui exista entre eux. Mais Biron qui est tenace et qui veut reconquérir celle qu'il aime, qui surtout ne veut pas la laisser tomber dans les bras du petit d'Auberval, Biron qui est vraiment, et dans toute la force du terme, féru d'amour pour Thérèse, s'applique à lui bien démontrer, avec sa bonne grosse franchise de parvenu qui met les points sur les i, que, si elle ne lui revient pas, la situation des Courtin est à jamais compromise... « Je vous aurai, dit-il... Je vous aurai encore. Vous serez à moi... car vous ne pourrez pas faire autrement ».

Tels sont les rapports des trois principaux personnages du drame de M. Octave Mirbeau... Situation bien parisienne, comme on voit, et telle que nous en observons autour de nous plus d'un exemple connu. M. Mirbeau n'hésiterait pas à affirmer, je gage, que c'est le cas de la

plupart des gens du monde, car son tempérament de satiriste visionnaire grossit et déforme, sans qu'il s'en doute, les éléments de la réalité. On sait que M. Mirbeau professe pour Balzac une admiration égale à celle des plus passionnés Balzaciens... C'est qu'en fait, dans le Napoléon des Lettres modernes, il retrouve quelques traits de lui-même : il reconnaît, à un degré supérieur seulement, et avec la magnifique complexité du génie, un créateur de sa race et de son tempérament. Une fois même, M. Mirbeau a réussi là où Balzac avait presque échoué, dans une création dramatique esquissée par Balzac, et réalisée définitivement par lui, — car Isidore Lechat des Affaires, c'est un Mercadet poussé à son point d'accomplissement, qui semble tiré des Personnages excessifs de Balzac, et nous présente par son grossissement même les traits essentiels des grandes figures du maître. M. Mirbeau n'est pas un réaliste pur, en effet : il compose à l'aide de ces deux facultés qui l'appareritent à l'auteur de la Comédie humaine : intuition et grossissement, pour aboutir à ce saisissant don de vie, que la critique constate et par où le public ne peut manquer d'être pris. Il

l'avait été complètement, et justement, par sa pièce : Les Affaires sont les Affaires. Le sera-t-il par le Foyer ? Voyons les éléments dramatiques qui succèdent à cette exposition.

Tout irait au mieux dans le ménage Courtin, qui sans doute continuerait son existence d'autrefois, si par malheur un scandale n'avait tout récemment éclaté au Foyer. Une enfant, malmenée par une surveillante, est morte à la suite de ses mauvais traitements, sans que l'on ait pu établir exactement si le décès était dû à une affection congénitale du cœur ou bien à la duret '^ d'une punition inconsidérément appliquée. Une enquête a été commencée ; les journaux de l'opinion adverse se sont emparés du fait, l'ont grossi, y ont joint d'autres données, en partie calomniatrices... si bien que l'on raconte que le Foyer est une maison où l'on exploite jusqu'à l'abus le travail et les veilles des enfants pauvres. Des difficultés financières viennent s'ajouter à celles-ci. On a dépensé beaucoup d'argent, un peu inconsidérément, dans ces dernières années. Courtin est à la veille d'avoir à rendre des comptes, et ces comptes seront exigés d'autant plus impérieusement que la situation morale du

Foyer est plus gravement atteinte. Que faire ? Il lui faut de l'argent à tout prix. Comment s'en procurer ? Surtout, comment s'en procurer dans les vingt-quatre heures ? Comment obtenir cette somme énorme, indispensable pour sauver la situation : 300.000 francs ! Les époux se regardent avec angoisse. Ils prononcent des noms dont ils savent bien, chacun en les prononçant, que ces noms ne répondent à aucune réalité, à aucune vraisemblance. Dix noms viennent sur leurs lèvres, quand un seul est dans leur pensée, le seul qu'ils n'osent prononcer et qui s'échappe enfin • « Biron ! » s'écrie le baron Courtin affolé par l'image de la ruine et de l'effondrement définitif. « Jamais ! Non, jamais Biron ! » dit Thérèse. « Rien ne peut me forcer d'appartenir à cet amant ! » Et comme, en face de la brutalité du terme, qui suggère l'image précise des réalités connues d'autrefois, toutes les convenances sociales disparaissant, comme chez l'homme, même le plus habitué à dissimuler, l'instinct de violence peut reparaître, Courtin, l'élégant Courtin lève les poings sur Thérèse. Puis aussitôt la réaction se fait ; il s'affaisse en larmes et le visage révulsé. Tous deux s'effondrent dans leur dou-

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leur et c'est une de ces minutes pathétiques où deux êtres, habitués jusqu'alors à dissimuler leurs actes, découvrent toute leur intimité et sont enfin véridiques l'un en face de l'autre. « C'est bien, fait Thérèse... J'irai... et j'obtiendrai tout de son amitié !... »

La scène est belle, d'une réelle puissance et d'un grand effet, belle par sa qualité d'évocation intime, de portée générale, non pas seulement parce qu'elle jette une vive lumière sur les tortures de deux êtres poussés à leur point extrême de tension, parce qu'elle solutionne le conflit entre Thérèse Courtin et le baron, mais parce qu'elle éclaire aussi les misères de l'âme humaine et qu'elle détermine en nous un invincible mouvement de pitié. Nous oublions un instant ce que la vie de ces deux êtres impliqua jusqu'alors de misère et de bassesses ; mensonge, adultère, légèreté coupable de l'épouse qui s'est donnée à ce Biron qu'elle ne pouvait aimer, car il est vulgaire, facilement cynique,... qui s'est donnée pour augmenter son train, pour des bijoux, pour des robes, pour des tableaux... Complaisance du mari qui a fermé les yeux, qui s'est étourdi par ambition, par amour de pa-

raître — oui, tout cela nous l'oublions un instant, parce que pour la première fois ils sont sincères l'un vis-à-vis de l'autre, et que c'est leur âme mise à nu qu'ils nous découvrent.

Pourquoi faut-il que cette scène soit unique, et qu'elle ne serve qu'à une chose : nous mieux montrer l'irréparable médiocrité de ces âmes ! A vrai dire, les auteurs ne pouvaient sortir de cette impasse et ils n'en sont pas sortis. Thérèse, aussi bien que Courtin, retombe dans les griffes de Biron. Courtin a devancé sa femme à l'hôtel du brasseur d'affaires, et il s'est à nouveau livré à sa merci. Thérèse arrive, bien décidée à obtenir la somme indispensable de l'amitié de Biron. Et voici qu'elle est reprise par les images de luxe, de vie facile et heureuse que son ancien amant fait miroiter devant ses yeux. Et lorsqu'enfin les deux époux acceptent de partir en croisière sur le bateau de Biron, nous sentons trop manifestement que les auteurs, par cette fin, ont voulu simplement affirmer leur conception méprisante et pessimiste de la vie, en donnant le dernier coup de pouce à la figure du sénateur-académicien, conception qui se pré-

cise dans le mot de la fin : « Et que ferai-je durant cette croisière ! — Parbleu, répond Biron... vous terminerez votre rapport sur les prix de vertu ! »

M. Paul BOURGET l'émigré

C'est une prévention contre laquelle il importe de s'élever, celle qui cantonne invinciblement chaque producteur dans le domaine restreint de sa spécialité, lui interdisant d'en sortir, de s'en évader faut-il dire pour bien marquer l'idée, sous peine de perdre les bénéfices d'une situation acquise. — « Tu as été romancier... donc tu ne seras pas dramaturge. Tu as triomphé dans la synthèse du drame... donc il t'est interdit de t'essayer à l'analyse du roman » — : ainsi s'exprime à peu près cette vox populi, véritable vox Dei, qui crée les réputations une fois pour toutes, les précise et les limite, et, considérant qu'il y a chose jugée, refuse de casser l'arrêt ainsi formulé. C'est là un de ces tours d'esprit com- T' muns à l'humanité tout entière, qui se manifestent dans les recherches scientifiques aussi bien que dans le domaine de la production litté-

raire, et qui relèveraient exclusivement, si l'on en voulait chercher les causes, de l'enquête du psychologue.

Reconnaissons d'ailleurs, puisque nous sommes en matière littéraire, que les leçons de l'expérience, ici plus que partout ailleurs, viennent réconforter cette prévention. Tant de romans transportés à la scène depuis une vingtaine d'années, c'est-à-dire depuis le temps où le triomphe du Naturalisme mit cette pratique en usage, nous montrèrent une telle inaptitude au mouvement scénique, à l'action dramatique, à tout cequi crée la vie au théâtre, que la cause parut à jamais entendue. Ces tranches de vie découpées en illustrations parurent à juste titre le contraire même du génie dramatique, et ces fameux Raccourcis dont on a tant parlé, qui composent en effet une partie de l'art du théâtre — bien qu'ils ne soient pas tout, puisque de très grands écrivains dramatiques les ont ignorés — ces Raccourcis en apparaissent absents à ce point que désormais, dans la langue courante et même sous la plume du critique, ces deux termes : romancier et auteur dramatique, s'opposent en une vivante antinomie.

Il n'est pourtant pas de règle sans exception — M. Paul Bourget en allait fournir la preuve dans cette question d'esthétique littéraire. Ce maître incontesté de l'analyse psychologique et qui semblait à ce point spécialisé dans l'analyse qu'il prêtait flanc à la caricature — ce qui est toujours l'indice d'un don évident — vient de se révéler capable de raccourci et de synthèse dramatique. Il faut bien le dire comme cela est, et tout simplement pour la raison que cela est. Faisons appel uniquement aux sentiments de justice qui devraient être la qualité maîtresse de tout critique et disons tout haut ce que nous avons reconnu pour être la vérité. La théorie du Bloc en matière littéraire ou artistique me semble une des plus fausses qui soient. Je ne suis pas de ceux qui, pour des considérations politiques ou religieuses, brûlent ce que jadis ils adorèrent, ou adorent ce qu'ils brûlèrent — les mots sont un peu gros dans l'espèce, mais ne faut-il pas respecter la lettre d'une opposition fameuse ? Parce que M. Paul Bourget a accompli, dans la maturité de sa carrière, une évolution dont je n'ai pu partager les étapes — et à laquelle précisément on peut reprocher qu'elle

n'eut pas assez d'étapes — est-ce une raison d'oublier qu'il signa, voici quelque trente ans, les Essais de Psychologie, c'est-à-dire un des plus beaux livres de critique de la seconde moitié du xix^ siècle, les Etudes et Portraits, un des plus curieux livres d'Essais qui aient paru chez nous, enfin le Disciple et Crime d'amour, deux des plus forts romans de notre production contemporaine, où ses adversaires d'aujourd'hui veulent bien reconnaître de l'habileté, mais rien de plus, où nous autres cependant, qui tâchons d'écarter tout parti-pris, nous devons saluer d'autres mérites que le simple tour de main. Mais voilà, sur notre douce terre de France, où la ligne des paysages se fond si bien pour aboutir à la plus suave harmonie, la Nature nous propose des exemples dont nous comprenons assez mal la signification symbolique, et c'est toujours du point de vue de la polémique que nous établissons nos jugements : comment, en vérité, reconnaître du talent à qui pense différemment de nous sur la question des Droits de l'Homme ou de l'au-delà ? Vieille histoire et qui est bien française, puisqu'on la retrouve dans tout notre passé...

Pour de l'habileté, certes il y en a, et de la plus incontestable, dans l'œuvre de M. Paul Bourget, aussi bien dans ses productions de jeunesse que dans celles qu'il signe aujourd'hui... une habileté telle que ses adversaires sont allés jusqu'à prétendre qu'il n'y avait que cela ! Vous sentez la valeur péjorative d'un mot qui tenterait d'insinuer que l'habileté s'oppose au grand art et sans nul doute est-ce l'arrière-pensée de ceux qui le prononcent. Merveilleuse habileté en tout cas, celle d'un écrivain qui, maniant pour la première fois la forme du théâtre — cette forme si particulière, si dangereuse, affirment des spécialistes — trouve le moyen de vivifier une action dramatique en la transposant d'un cadre dans l'autre, atteint aux plus heureux raccourcis, et nous donne la secousse émotionnelle que nous attendons du choc des situations ! Habileté non moins saisissante encore, celle qui accomplit ce prodige d'atténuer les exagérations d'un personnage tout d'une pièce, et lui laisse ses qualités de vie en corrigeant ses outrances.

J'avoue que le personnage principal du roman, celui qui l'emplit et qui l'explique tout entier,

auquel tout le reste se subordonne parce que tout est conçu en vue de lui, ce marquis de Claviers-Granchamp en qui M. Paul Bourget avait eu manifestement l'ambition de créer une figure balzacienne, m'avait semblé quelque peu fossile à la lecture, trop manifestement conçu en dehors des conditions de la vie. Je n'avais pu me défendre d'y voir l'homme d'une idée fixe, qui est celle de l'auteur, le personnage, support de théories auxquelles cet auteur va subordonner toute sa psychologie... et vous sentez assez aux dépens de quelles qualités de vie cette préconception d'une figure romanesque peut s'imposer à notre esprit. Ce père qui aimait passionnément son fils, tant qu'il avait pu voir en lui l'enfant de son sang, le continuateur de ses ancêtres, celui qui porte le flambeau, qui le transmet à travers les âges, et pour qui soudainement trente-cinq années de tendresse et de vie commune sont abolies comme par enchantement, quand il apprend que cet enfant est le fils de l'adultère... je ne le cache pas, il y avait là quelque chose que je repoussais de toute ma force au nom des plus élémentaires données de la psychologie, contre quoi s'insurgeait tout ce

que je sentais en moi d'humain et de pitoyable. Avoir pressé un enfant sur son cœur, l'avoir couvé avec des yeux d'amour durant presque un demi-siècle comme l'espoir de sa race et le continuateur de son nom, n'avoir vécu que pour lui et pour ce qu'il représente .. puis soudain le supprimer de sa vie et le pouvoir faire avec ce sang-froid, voilà une brisure où l'on sent l'artifice, l'idée préconçue du moraliste-théoricien qui entend plier cette chose vivante : les mouvements d'une âme humaine, aux exigences d'une idée qui s'impose en contraste avec cette vie même. Nul ne s'y est trompé, croyez-moi bien, à la lecture de l'Emigré, nul du moins parmi ceux qui ne considèrent pas l'âme humaine comme une abstraction... nul, je le répète, sauf les fanatiques de M. Paul Bourget et qui certes, par l'outrance de leurs points de vue, contribuèrent, plus encore que ses adversaires déclarés, à mettre en cause sa renommée.

Eh bien, le miracle, disons-le encore, c'est que dans la transposition du roman au drame, le marquis de Claviers-Granchamp perd ce caractère d'abstraction voulue par où il nous irritait un peu. Cette figure demeure hautaine, dédai-

gneuse, d'une fierté de caste qui sent son vieux temps, qui franchement le regrette et en donne ses raisons, que nous comprenons parfaitement, si toutefois nous ne sympathisons pas avec elles — la première règle du psychologue n'est-elle pas de se représenter les mouvements d'âme les plus opposés à ceux qu'il éprouve personnellement ? Mais elle demeure vivante, dans les conditions d'une humanité acceptable pour ceux-là même qui ne pensent pas comme lui, mais cependant ont une largeur de point de vue leur permettant d'imaginer des réactions différentes de celles qu'ils éprouvent. Avais-je pas raison d'avancer que c'était une étrange habileté, pour ne pas dire autre chose, celle du romancier qui, en étant à son coup d'essai au théâtre, trouve les raccourcis nécessaires à une pareille mise au point, de l'écrivain qui n'ayant eu jusqu'alors que le maniement de l'analyse, concentre ses effets avec une puissance de synthèse que pourrait lui envier le plus expert des dramaturges ? Il y a telle scène du drame : l' Emigré, celle du second acte par exemple, où Jeaubourg revit dans une hallucination morbide les épisodes de son amour coupable et par là révèle au jeune

comte le secret de sa naissance ; telle autre au troisième acte, celle où M^*^^ Ollier, par grandeur d'âme et pour tendre la main à celui qu'elle aime, fait un pieux mensonge et se diminue ellemême aux yeux du marquis, qui valent par leur intensité dramatique les plus fortes situations présentées par nos dramaturges professionnels.

Je sais bien ce que l'on va soutenir... ce que ne manqueront pas d'avancer, au surplus, les adversaires déclarés de M. Bourget : ils mettront sur le compte de l'interprétation cette manière de mise au point que tous les spectateurs ont sentie qui connaissaient le roman. Affaire d'interprétation... c'est bientôt dit. Et sans doute il est toujours malaisé, dans un ensemble où collaborent plusieurs intelligences et plusieurs sensibilités, comme une œuvre de théâtre, de faire la part concrète de ce qui revient à chacun. C'est là la moindre des déformations propres à l'art dramatique, dont Frédéric Nietzsche disait, pour les résumer ; — « C'est là que l'on est peuple, public, troupeau, femme, )harisien, électeur, concitoyen. C'est là que la conscience individuelle se soumet au charme

niveleur du plus grand nombre. » — En fait et pour des raisons identiques à celles que précise le philosophe allemand, dans cet effort collectif que représente la collaboration d'un auteur et d'un comédien puissant, nous perdons la notion précise de ce qui revient à chacun d'eux. M. Lucien Guitry s'est montré admirable de vigueur et d'humanité dans toutes les scènes qui comportaient une gradation d'émotion, bien que dans la manière de silhouetter la figure du marquis de Claviers-Granchamp il nous ait donné une forte déception. Je l'ai déjà observé plus d'une fois et noté : M. Guitry n'est pas fait pour incarner un homme du monde, et à plus forte raison un aristocrate de grande race : ce n'est que par un prodige de talent qu'il atteint à nous faire oublier ce qui pour cela lui manque du côté physique. Chose curieuse d'ailleurs : dans l'interprétation de cet Emigré, ce sont les nobles de race qui se présentent avec la silhouette la moins aristocratique, tandis que les roturiers : Jeaubourg et M^ne Ollier, la bougeoise M^^ Ollier, manifestent une distinction de manières qu'on ne peut s'empêcher d'observer. J'en tiens quand même pour ce que je

disais au début : On trouve dans cette transposition au théâtre un sentiment dramatique qui se doit à lui-même de nous donner une œuvre directement écrite pour la scène.

M. François DE CUREL

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