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LE COUP D'AILE

Le seul nom prononcé de M. François de Curel évoque aussitôt l'idée d'un esprit original, avide de nouveauté au point de ne pas craindre le paradoxe, infiniment moins préoccupé de combiner les éléments d'une fiction dramatique propre à flatter les goûts du public, que de lui imposer ses propres idées, sa façon personnelle

de sentir, de le violenter en un mot, en contraignant à penser, à réfléchir, ceux qui par habitude louent un fauteuil en vue d'un tout autre objet. M. François de Curel est de ceux, infiniment rares, qui méditent leur œuvre dans l'isoment, loin de la vie parisienne, de ses déprimantes contingences, des concessions et des compromissions qu'elle implique, qu'elle nécessite en vue du succès immédiat, puis qui viennent ensuite, une fois exécutée, la présenter au public, tout simplement, tout crûment, ayant l'air de lui dire : « Telle est ma façon de sentir : vous en penserez ce que vous voudrez ! » Singulière espèce d'homme, je l'ai déjà dit, espèce qui se fait de plus en plus rare à notre époque de savants truquages et de médiocres habiletés, fossile à sa manière, ne peut-on le dire de celui-là même qui imagina cette appellation pour l'appliquer à des retardataires d'un autre genre ?... Tout homme qui aime l'indépendance et qui exècre l'enrégimentement saluera en M. François de Curel un esprit vraiment libre, jamais banal, intéressant jusque dans ses erreurs, extrême en toutes choses, dans ses qualités comme dans ses travers, digne à tous égards de

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passionner le psychologue par cette intransigeance même, et qui s'oppose, dans la pleine lumière du contraste, à la veulerie de tant de producteurs actuels. On se rappelle sa dernière œuvre, jouée au Théâtre-Antoine, voici déjà quatre ans, où l'excellent se combinait avec le pire, et qui eut les honneurs d'une exécution presque unanime dans la presse : chose rare à notre époque, car la critique, si bonne fille, si indulgente aux aventures d'alcôve et aux polissonneries de l'adultère, semble réserver toutes ses sévérités pour ceux qui voudraient la contraindre à sortir de sa routine. M. François de Curel garda le silence quatre années, méditant une œuvre nouvelle, et voici qu'il revient avec ce Coup d'aile, qui, je le crains, ne suscitera pas moins de critiques, au point de vue dramatique, que la Fille Sauvage, de légendaire mémoire. Dans le Coup d'aile, tout autant que dans la Fille Sauvage, la personnalité de l'auteur se manifeste entière, sans concessions, sans rien de ces petites habiletés qui préparent et assurent le succès: comment l'auteur en userait-il, lui qui, par définition, est tout d'une pièce et donne l'impression d'un homme qui ne pliera jamais !

Tout d'une pièce, je viens de le dire, M. François de Cure] est encore extrême en toutes choses, dans ses qualités comme dans ses défauts... et, chose curieuse, c'est précisément la psychologie d'un pareil homme- que le Coup d'aile nous montre. Personnage extrême, le héros du Coup d'aile, personnage excessif, si l'on veut, pour employer une expression dont je me suis servi à propos de certaines figures de Balzac, ne semble-t-il pas que ce soit comme un trait de sa propre psychologie que l'auteur porte à la scène ? Ce qu'il veut nous montrer aujourd'hui, c'est, pour ainsi dire, l'envers de l'héroïsme, combien sont mal adaptés à la vie sociale ceux-là même en qui brillent les plus solides, les plus éclatantes qualités, sous une autre forme, et si vous aimez mieux, de quelle façon foudroyante la pire déchéance peut succéder à la gloire, et comment, dans cet extraordinaire coup de fortune qu'est une vie bien aménagée, les plus éminentes qualités peuvent tourner au grand dam de celui qui les possèd-e... Idée très belle, reconnaissons-le, infiniment suggestive, féconde en riches développements, et faite pour éclore dans le cerveau d'un homme aussi indépendant, aussi

solitaire, aussi ennemi des coteries et des petites chapelles que notre auteur. Par la nature de son talent, par sa personnalité et tout ce qu'elle implique d'excessif, M. de Curel est lui-même mal adapté à la vie sociale... Comment pourraitil ne pas traduire avec une parfaite compétence un homme si semblable à lui-même ? Peu importantes, en effet, sont les circonstances de la vie, et comme dit Maurice Barrés, « chacun suit la route qui passe par son village ». Mais ce qui importe, en revanche, ce qui seul offre de l'intérêt, c'est la façon dont nous réagissons aux événements, car c'est là ce qui nous classe en catégories, et le Michel Prinson du Coup d'aile nous en dit long sur un tel sujet.

Michel Prinson, le héros de la nouvelle pièce de M. de Curel, fut un brillant soldat de l'armée coloniale. Audacieux, intrépide, épris de gloire militaire et de conquêtes lointaines, il servit en Afrique et conquit à la France des possessions nouvelles. Il eut un moment la vision, et comme l'affolement de la gloire, la vraie gloire. Son nom fut acclamé, il fut fêté par tout un peuple, et il connut cette ivresse unique d'entendre ce nom circuler sur les lèvres des hommes.

Jusqu'alors rien que de pur, d'héroïque et de noble dans sa vie. Voici pourtant que, revenu sur le sol conquis par lui, il reçoit soudain l'ordre de céder à un autre chef cette terre que ses efforts et son courage gagnèrent à la France, et vous retrouvez là, pris dans la réalité et transporté dans la fiction, un trait célèbre de notre histoire coloniale, qui fut celui d'un explorateur mort récemment. A ce revers de fortune, à cette dépossession brutale revêtant presque le caractère d'une insulte, d'une injustice tout au moins, Michel Prinson réagit autrement que l'illustre Brazza : au lieu de se soumettre en remettant à d'autres mains le commandement, il se révolte : affolé par la douleur, il ordonne aux noirs placés sous ses ordres de tirer sur le drapeau : il tue le colonel envoyé pour l'arrêter. On va l'envoyer au supplice, il s'échappe. On le croit mort ; et cependant, depuis vingt ans, il vit caché en Angleterre. Seul son père, Bernard Prinson, est informé de son existence.

Pour donner son plein sens à cette figure de Michel Prinson, il n'est que de disposer en face d'elle un contraste puissant, car la loi des valeurs est la même dans une composition dramatique

et dans une composition picturale : c'est par le jeu des ombres et des lumières que les personnages de premier plan fixent et retiennent notre attention. En face de cet audacieux Michel, qui n'a pas craint d'aller jusqu'aux extrêmes, dans le bien comme dans le mal, imaginez une nature de perpétuel trembleur, un politicien dont l'unique souci est de ménager les partis en présence, dont les seules ressources sont la rouerie et le mensonge, qui n'a qu'une préoccupation : mener à bien sa carrière en évitant tout bruit et tout scandale... vous aurez Bernard Prinson, le frère de Michel, pour qui le retour de celui-ci, sa réapparition en France, revêt le caractère d'une calamité.

Michel vient donc trouver son frère Bernard, et en même temps qu'il lui annonce ses projets nouveaux, il sollicite son appui : il ne peut continuer sa vie misérable et obscure, lui qui a connu le frisson de la gloire et qui a été emporté au-dessus des foules par le sublime coup d'aile. Il étouffe, il meurt dans son obscurité, dans le souvenir de son malheur. Il lui faut absolument se régénérer, reconquérir le prestige qu'il avait autrefois, donner un lustre nouveau à ce nom

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de Michel Prinson que ses exploits avaient fait presque glorieux, et que les circonstances, les seules circonstances ont terni, au point qu'il n'ose plus même l'avouer. Ce qu'il veut, c'est reprendre le cours de son activité au point même où elle s'est arrêtée : ce qu'il veut, c'est conquérir à la France un nouveau morceau de la terre lointaine d'Afrique. Mais il n'y peut songer que si Bernard lui prête son appui, si par son influence, par ses relations, il lui en fournit les moyens. On devine aisément que Bernard refuse et si l'on se place au seul point de vue du bon sens et de l'intérêt personnel qui commandent les décisions, non seulement de tous les politiciens, mais presque de tous les hommes, quel est donc le politicien, quel est l'homme qui agirait autrement que lui ? Patronner Michel, protéger un homme aussi complètement effondré que lui, c'est avouer une fois de plus sa parenté avec lui, c'est crier soudainement sur les toits ce que l'on s'est efforcé de taire et de cacher durant vingt années de sa vie : c'est donner un démenti à tout son passé !

A quel titre et pour quel secret motif le député Bernard Prinson agirait-il ainsi ? Voilà ce qu'on

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se demande, voilà ce que nous nous demandions tous, et voiJà par conséquent la grosse objection qu'on peut adresser à l'idée originale et généreuse de M. François de Curel. Il y a là une sorte de pétition de principe, tout à fait inacceptable du seul point de vue de la logique. Ce que l'on doit attendre du chrétien, j'entends du vrai chrétien, dont l'idéal n'est pas de ce monde, et pour qui la loi de pardon est la première comme la plus sacrée de toutes, ce que l'on peut encore espérer du pur philanthrope, qui se propose l'amélioration de ses semblables, en bonne conscience ferons-nous grief à M. Bernard Prinson, député opportuniste, j'imagine, et opportuniste dans le plein sens du mot, de ne pas nous le donner ? Sans doute, ce Bernard Prinson est une âme vulgaire, une nature quelconque, un trembleur comme il en existe tant. Il n'a devant ses yeux qu'un seul objectif : sa carrière politique ; mais en vérité, il serait plaisant qu'il en fût autrement : fait-il pas son métier de politicien, et que pouvons-nous attendre de lui qui ne soit exactement la conduite qu'il tient ? A vrai dire, il n'y a pas, il ne saurait y avoir de conflit dans le contraste de ces

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deux personnages, car pour qu'il y ait conflit au vrai sens du terme, il faut qu'il puisse y avoir doute sur la solution du conflit... et là il nous apparaissait trop évidemment que le député Bernard Prinson ne pouvait se laisser convaincre : quelles que fussent les prières, les supplications de son frère, quelque éloquence qu'il déployât — et les moyens littéraires de M. de Curel ne manquent pas d'éloquence, — sa réponse ne pouvait être autre que négative.

A la figure du député Bernard Prinson, frère de Michel, je préfère bien, du point de vue de l'observation psychique, celle de la fille naturelle de Michel, Hélène. Celle-ci est une révoltée, une manière d'anarchiste, à qui la vie n'est apparue que sous les couleurs les plus attristantes. Elle est révoltée, parce que son père ne l'a pas reconnue et parce que sa mère fut jadis abandonnée par lui. Mise au courant de sa situation par sa mère malade et sur le point de mourir, elle s'est promis à elle-même de châtier le lâche, et voici qu'elle le rencontre sans connaître qui il est. Tout d'abord elle va à lui spontanément, de tout l'élan de son âme, et parce que c'est une loi d'universelle vérité que l'infortune appelle

l'infortune. Elle écoute ses confidences, ses espoirs brisés, ses rêves d'avenir : elle sent la noblesse de ses ambitions, en même temps qu'elle sympathise avec ses douleurs. Il y a de la grandeur, une noble et simple grandeur, dans le rapprochement de ces deux êtres, qui tous deux sont comme des parias de la société, et qui communient en souffrance et en espoir. C'est là que M. de Curel triomphe : c'est là que pour son compte il a V Envolée, le Coup d' Aile, pour employer son expression même, qui par instant le porte haut et nous entraîne avec lui, plus loin, beaucoup plus loin que l'affabulation précise de sa pièce : c'est en de telles scènes qu'il nous apparaît un écrivain de noble imagination, en dépit d'inégalités saisissantes. Deux ou trois de ces scènes entre Michel Prinson et sa fille Hélène, qu'il sait être sa fille, mais à laquelle il ne veut pas découvrir son identité, sont parmi les choses les plus fortes qu'on ait écrites pour le théâtre, car l'émotion dramatique résulte du seul conflit des âmes, comme chez les maîtres de la scène. Emportée par son enthousiasme et par son désir de sacrifice, Hélène veut associer sa vie à celle de Michel : elle le prie, elle le sup-

plie de l'emmener avec lui. Il faut bien alors que celui-ci se découvre. En apprenant que Michel n'est autre que le père qui jadis l'a abandonnée, elle l'insulte, car l'indignation première reparaît en elle. Lui, l'oblige à s'agenouiller, à lui demander pardon. La voici domptée désormais... et elle accompagne dans sa retraite ce père étrange en qui sont associées les puissances d'exaltation les plus diverses, pour le bien comme pour le mal.

Telle est cette pièce devant laquelle M. Guitry avait hésité, puis finalement décliné l'honneur de la présenter au public : pièce audacieuse, originale, curieuse en dépit de certaines erreurs et de certaines inhabiletés qui sautent au yeux de tous... pleine de pensée et qui prolonge ses suggestions au delà des images qu'elle fait passer sous nos yeux. M. Guitry avait donc refusé de s'en faire l'éditeur responsable, et cela se conçoit, si l'on réfléchit un instant à la nature de son public, comme au genre d'idéal qu'il représente... Aussi bien, je le demande, qu'allait tenter M. de Curel chez M. Guitry ? Songez donc... Point de coucherie, point d'adultère... pas même d'amour, au sens sexuel du mot... et nul suicide

terminal : ce sont condiments dont se passe difficilement cette clientète spéciale du boulevard qui fait la fortune d'une pièce. Il appartenait à M. Antoine, comme directeur et comme acteur, de monter l'œuvre où M. Guitry n'avait pas discerné d'éléments de succès. C'est par de tels efforts que l'ancien directeur du Théâtre- Libre maintient sa bonne renommée et demeure dans la tradition de ses origines. Pour le Roi Lear et pour le Coup d'aile il lui sera beaucoup pardonné, car monter le Roi Lear comme il a su le faire, même avec les imperfections inhérentes à un effort de cette nature, représenter le Coup d'aile, comme il vient de le faire, c'est sortir des sentiers battus, c'est ne point quêter le succès pour le succès, <:'est surtout réagir contre les penchants les plus bas d'un public modelé par un certain genre de littérature dramatique où le seul terme : littérature fait une singulière figure. M. Antoine a donné, je crois, une centaine de fois Vers l'amour de M. Gandillot, et cela même est fort bien si ces cent représentations ont été pour quelque chose dans les combinaisons qui lui permirent de représenter le Roi Lear de Shakespeare et le Coup d'aile de M. de Curel !

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