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LA MAISON D'ARGILE

Il n'est, pour s'affirmer dans son art, que d'y marquer du tempérament, et M. Emile Fabre a du tempérament : il a le plus incontestable tempérament dramatique. Expliquons-nous :

lorsqu'une donnée de psychologie se présente à lui, c'est toujours avec ,1e raccourci qu'exige la scène pour frapper notre esprit. Entre deux solutions qu'implique un conflit d'âmes, c'est toujours vers la plus forte, vers la plus tendue qu'il incline — moyen sûr, pense-t-il, de prendre son public, que de le violenter ? Dira-t-on que c'est habileté de sa part ? Je ne le crois pas, mais plutôt exigence de sa nature intime : ainsi réagissent en lui ses personnages, puisqu'après tout une œuvre de l'esprit se ramène à un conflit d'images dans le cerveau de l'auteur, et que ce sont les images prédominantes qui lui dictent ses situations... D'autres ont la grâce, le charme, la sensibilité féminine — bien peu d'ailleurs à l'heure actuelle, je le reconnais — le souci du style et de la forme écrite qu'appelle le théâtre. M. Emile Fabre n'a rien de tout cela. Ses femmes

n'existent pas en tant que femmes : elles ne servent qu'à fortifier ses combinaisons. Son style est l'absence même du style, si par là on veut entendre un souci de beauté dans l'expression et dans le dialogue. Mais il a la force, la vigueur, il a l'intensité dramatique, jusqu'au point de côtoyer à certaines minutes le mélodrame.

Qu'il prenne garde cependant : le public veut être pris, surpris, étonné... voilà bien quelquesunes des conditions du succès au théâtre. Est-il aussi certain qu'il accepte d'être violenté ? M. Emile Fabre n'en doute pas. N'est-il pas un peu, ce public, comme ces femmes de qui le plus rusé Don Juan ne saurait exactement préciser quelle méthode de conquête réussira auprès d'elles ? M. Emile Fabre n'a pas d'hésitations : il proclame l'excellence de l'audace, et il en use. Je dirai même que cette fois il est allé jusqu'à en abuser. L'avenir nous apprendra s'il a eu raison. Voyons, en tout cas, de quelle façon il applique sa méthode.

La Maison d' Argile renferme un double conflit : conflit de famille et conflit d'argent, surajoutés, et d'ailleurs liés ensemble par la plus rigoureuse logique. Mais c'est la question de

famille sur quoi s'échafaude toute la pièce qui a pour sujet, comme tant d'autres, les conséquences sociales du divorce. Voici une femme qui, depuis vingt ans, est divorcée : elle s'est d'abord appelée M™^ Rouchon, et le plus grave reproche qu'on puisse adresser à M. Emile Fabre est de ne pas nous renseigner sur ce Rouchon : Quel homme était-ce ? Quel caractère avait-il ? Quelles furent leurs causes de leur dissentiment ? Quelles circonstances amenèrent leur divorce ? De tout cela nous ne savons rien, ou presque rien, et il en résulte une fâcheuse obscurité qui nous maintient dans l'ignorance de sa vie antérieure, ignorance peut-être voulue par l'auteur, car elle lui permet de nous imposer la rigueur de sa logique dramatique, indépendamment de toute nuance. Tout ce que nous apprenons, au lever du rideau, c'est que, depuis vingt ans, la femme divorcée a refait sa vie, laissant à son premier mari un fils, Jean, qu'ellen'apasrevu une seule fois depuis lors, et gardant avec elle une fille, Valentine, qui a pris place au nouveau foyer — car M"^^ Rouchon est devenue M'"^ Henri Armières, et de son second mariage elle a une fille, Marguerite, qui est à la veille de se marier. Tout nous fait près-

sentir, dès les premières scènes, que l'inquiétude et le malheur sont entrés au foyer des Armières : et d'abord le contraste entre la joie de Marguerite qui va se marier, et la tristesse de Valentine, celle qu'on appelle encore Valentine Ronchon, et puis aussi les préoccupations d'Henri Armières, qui, devenu chef d'industrie et directeur de l'usine que sa femme lui apporta en dot, se voit soudain embarrassé dans ses affaires, doit faire face à de grosses échéances, est menacé de la faillite, s'il ne trouve pas, d'ici trois jours, 90.000 francs pour payer une traite dont on lui a refusé le renouvellement. Cette somme, une seule personne peut la lui avancer, c'est sa femme, sur sa fortune personnelle, sur les valeurs qu'elle possède en propre, et il vient la lui demander. Il a bien décidé, il est vrai, de vendre l'usine, et il est en pourparlers avec une Compagnie qui lui en offre 800.000 francs ; mais la réalisation sera longue : il ne peut compter sur le prix pour faire face à l'implacable échéance ; il vient donc prier, supplier sa femme de faire vendre par son agent de change les 90.000 francs de valeurs nécessaires pour éviter que sa signature soit protestée.

■^me Armières hésite, elle refuse d'abord, car enfin cette somme, c'est une partie de l'argent qui doit revenir à Valentine, la fille de son premier mariage... puis pressée, acculée par l'implacable délai, elle y consent, et envoie l'ordre de vendre. Nous apprenons à la fin de l'acte que, parmi les acquéreurs possibles de l'usine, Jean Rouchon, le fils de M^^ Armières, se met sur les rangs et viendra le lendemain, faire en personne ses propositions.

Toute la pièce de M. Emile Fabre est faite pour ce second acte, ou, pour parler plus exactement, en vue de la scène unique, de la scène maîtresse sur laquelle il repose tout entier : l'entretien de cette mère et de ce fils qui ne se sont pas rencontrés depuis tant d'années. Lasituation, j'en conviens, ne manque ni de force, ni de nouveauté : nous allons voir comment l'auteur s'en est servi, pour pousser jusqu'à l'extrême, en violentant ce qu'il y a de plus humain en nous, la logique de son tempérament : M^^ Armières est là, dans son salon, qui attend avec impatience, en comprimant les battements de son cœur, l'arrivée de ce Jean, qu'elle n'a pas vu depuis vingt ans, il est vrai, mais qui n'en est

pas moins son fils, issu de sa chair et de son sang. Un seul geste de lui suffira sans doute pour qu'elle le serre entre ses bras. Vous pensez bien qu'il se gardera de le faire, car voilà la situation violente, pénible et tendue à l'excès, qu'il faut à M. Fabre, fût-elle fausse, pour imposer la vigueur de son tempérament. JeanRouchon est entré dans le salon des Armières. Son premier mouvement affirme en lui un étranger, que disje... un ennemi ! Ce n'est pas une proposition qu'il vient présenter, ce n'est pas même une affaire qu'il veut traiter, c'est une revendication qu'il exerce. Il ne suffit pas que, par son attitude, par ses manières, accentuées à souhait pour mieux marquer la différence de condition entre sa mère et lui — elle est restée bourgeoise, lui est devenu ouvrier — il ne suffit pas que, par tout son être, il accuse et condamne la conduite de cette mère : il y ajoute la violence des propos. En réalité, c'est un service qu'il demande, et il le demande sur le ton d'une menace. Voici ce dont il s'agit : l'usine est à vendre ; une Compagnie en offre 800.000 francs. Lui peut en verser 600.000 de suite, car il a derrière lui des commanditaires. Que sa mère avance les 200.000

qui font la différence et l'usine est à lui, à lui qui, jusqu'alors, ne fut qu'un sous-ordre, un contremaître, et, par là, deviendra un chef d'industrie ?... Et ce ne sera que la juste compensation de la situation fausse qu'elle lui a imposée en se séparant de son père, et en refaisant sa vie par un second mariage.

Ainsi pense, ainsi affirme Jean Ronchon, dont on peut dire au moins qu'il ne possède pas le sentiment des nuances, et sans que, d'ailleurs, nous puissions juger sainement, puisque nous ne savons rien, ou presque rien de ce premier mariage, puisque nous ignorons de quel côté furent les torts qui amenèrent le divorce. Mais prenez garde : ce Jean, qu'est-il ? Est-ce donc simplement un fils en révolte contre sa mère, l'accusant d'une faute précise, jaloux d'un beaupère qui a pris sa place au foyer ? Oui, sans doute, il est tout cela ; mais il est bien autre chose encore... le vivant symbole d'une revendication de classe — car voilà le petit bout de l'oreille socialiste qui passe. Lorsque M*"^ Armières, pressée par lui d'avancer ces 200.000 francs, et par conséquent placée entre ce fils qu'elle n'a pas vu depuis vingt ans et ce mari

qu'elle aime, dont elle a été la compagne fidèle et dévouée, auquel elle a associé loyalement sa vie et pour les affaires duquel elle entend réserver ce qui lui est propre ; lorsque, dis-je, cette femme refuse à Jean la somme demandée, alors la colère éclate, dans une scène vraiment atroce, si l'on tient compte des liens du sang, et les revendications apparaissent avec une âpreté qui fait de ce bourgeois déclassé un véritable symbole où le public ne se trompera pas. M. Fabre s'en est tiré par la violence, et si la violence suffisait au succès, cette fin d'acte aboutirait à un triomphe, car je ne sais rien de plus atroce, de plus cruel que cette situation, qui convenait au tempérament de l'auteur, mais moins évidemment à celui des auditeurs.

User d'une telle violence d'effets, atteindre à une telle intensité dans le nœud de l'action, c'était brûler ses vaisseaux, c'était se condamner par avance à un dénouement effacé, car les plus violents eux-mêmes n'ont qu'une certaine quantité de force nerveuse à dépenser : c'est ce qui est arrivé à M. Fabre. Son troisième acte n'a presque pas d'existence. Nous y assistons à l'effondrement complet du foyer des Armières, à

l'affaissement de la Maison d' Argile. Non seulement Mi^e Armières ne reverra plus son fils, mais elle perdra son mari qui s'en va au loin diriger une entreprise étrangère ; mais elle perdra aussi sa fille Marguerite qui suit son père, et elle perdra encore sa fille Valentine, la révoltée, celle qui a pris parti pour son frère, et qui l'accompagne ; et Mi"6 Armières demeurera seule, anéantie, sur les ruines de son foyer dévasté... : de tous ces êtres qu'elle a aimés, il ne lui en restera plus un seul... Et vous devinez aisément la moralité de cette pièce qui vient s'ajouter, comme une intéressante contribution, à l'innombrable série de celles qui prennent parti contre le divorce et ses conséquences sociales. Il n'en reste pas moins qu'en outre des situations dramatiques, c'est la vraisemblance des caractères, ce sont les nuances de la psychologie qui nous peuvent donner satisfaction dans une œuvre de théâtre, et que celles-ci sont trop manifestement sacrifiées à celles-là dans la pièce de M. Fabre : on y sent trop l'auteur qui, par tous moyens, veut avoir raison, qui entend nous imposer sa vision propre, au risque de froisser en nous ce qu'il y a de plus humain, d'éternellement humain, et

qui prétend plier à la logique de sa conception telles nuances d'un sentiment qui, vivace en nous, regimbe à son tour et proteste légitimement. Obéissant en cela à son tempérament propre comme au courant impérieux qui entraîne la littérature dramatique actuelle, et qui n'aura qu'un temps, M. Fabre met tout son enjeu sur l'intensité, sur la violence des situations : il imagine avant tout la situation, puis il y plie, il y subordonne les personnages ; de gré ou de force il faut qu'ils passent sous ses fourches caudines : on peut estimer que c'est le contraire de la marche logique de l'esprit. Réussira-t-il par là à convaincre son public ? Il ne sera pas sans intérêt de le savoir, et nous le saurons bientôt.

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