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LE JOUG

Une importante contribution à la psychologie de la Fille, la plus importante peut-être qui ait été donnée au théâtre depuis de longues années... c'est ce que dès l'abord on peut dire pour caractériser la valeur d'un ouvrage saisissant en maints endroits, et qui s'impose à l'attention non seulement par la qualité de son sujet, mais aussi par la sincérité, par l'énergie avec laquelle il est traité... Voilà donc une œuvre qui n'a point été faite en vue de la recette, pour plaire à un public déterminé, pour lui servir le ragoût habituel d'esprit et de bons mots qu'il aime, mais pour traduire de saisissantes vérités qu'il est dur

d'entendre dire, qu'il est pourtant bon, qu'il est utile, indispensable de répéter. Et qu'on n'aille pas croire qu'il s'agit d'une leçon de morale ! Il n'y a là rien de la manière propre à M. Brieux. L'enseignement se dégage des faits eux-mêmes, ainsi qu'il sied à une véritable œuvre d'art, laquelle doit être tout justement le contraire d'un sermon.

La psychologie de la Fille... Quel plus vaste sujet pourrait exister ? Quel plus beau thème pour l'écrivain dramatique, plus riche en conséquences familiales et sociales ? Fouiller la psychologie de la Fille, c'est marquer l'asservissement de l'homme, sa diminution, au sens latin du mot, comme valeur intellectuelle et morale, sa dégradation sous l'effet des basses complaisances, bref, la capitulation de son honneur et de sa virilité, parce que la Fille c'est le contraire de la Femme, parce que le sentiment qu'elle inspire, au lieu d'être un excitant des puissances intimes de l'homme, en devient, tout à l'opposé, le principe déprimant. Encore faut-il s'entendre sur l'exacte portée du terme ! Quand nous prononçons ce mot : fille, entendons-nous désigner

une catégorie sociale ? Ce serait, d'étrange façon, en restreindre la portée que la limiter à celles qui de leur corps font métier et marchandise. Ce serait oublier que le plus dangereux exemplaire n'en est point parmi celles-là, mais parmi celles qui sont honorées, choyées, qui ont une façade sociale. Bref, ce serait négliger l'enseignement du plus grand génie littéraire du xix^ siècle, omettre la plus saisissante création de Balzac, cette Valérie Marneffe, née avec l'âme de la courtisane et qui en demeurera dans l'avenir la plus saisissante incarnation ! « Une vraie courtisane porte, dans la franchise de sa situation, un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la prostitution ouïes quinquets du trente-et-quarante. Un homme sent alors qu'il s'en va là de sa ruine. Mais la doucereuse humilité, mais les semblants de vertu, mais les façons hypocrites d'une femme qui ne laisse voir que le besoin vulgaire d'un ménage et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne à des ruines sans éclat et qui sont d'autant plus singulières qu'on les excuse en ne se les expliquant point. » Balzac indique le danger, convaincu d'ailleurs qu'il n'y a point de

remède possible, car il ajoute cette phrase toute teintée de mélancolie : « Valérie est une triste réalité, moulée sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement ce portrait ne corrigera personne de la manie d'aimer des anges au doux sourire, à l'air rêveur, à la figure candide, dont le cœur est un coffre-fort. »

Balzac lui-même, malgré l'immensité de son génie, ne pouvait épuiser les traits qui composent l'âme de la Fille. Il nous en a laissé d'incomparables exemplaires, (i) Mieux que personne, il a montré le retentissement de son action sociale. Mieux que personne aussi, il a marqué qu'elle ne se limitait pas à une catégorie, et son enquête à travers le monde a su dégager les éléments essentiels de la courtisane, dans toutes les classes où elle se manifeste, depuis la Flore Brazier de la Rabouilleuse, jusqu'à la Valérie Marneffe des Parents pauvres. C'est pourtant un de ces sujets qui demeurent entiers pour le littérateur, quel que soit le génie de ceux qui semblent l'avoir épuisé avant lui ; car il est si vaste, si captivant, si considé-

(i) Voir, dans nos Essais sur Balzac, le chapitre des Courtisanes.

rable par sa portée sociale et ses aboutissements, qu'il se renouvelle avec chaque siècle ou chaque période de siècle.

Fidèles à l'enseignement de leur illustre devancier, les auteurs du Joug, M. Guinon et M'"^ Marni, nous ont montré l'abaissement, l'avilissement d'une âme d'homme tombée aux mains, plus exactement aux griffes de la fille, (i) Je regrette une seule chose, et j'inscris ce regret au début de mon analyse, c'est qu'ils aient choisi, comme héros de l'aventure, un simple désœuvré, un homme du monde, une manière de snob, au lieu de prendre un artiste par exemple, un écrivain, un homme de mentalité supérieure. Ils en eussent tiré un effet bien autrement puissant par la vertu du contraste — faut-il rappeler ce que devient le délicieux Wenceslas Steinbock aux mains de Valérie Marneffe ?

Donc le héros du Joug, Henri Courtial, est un désœuvré, presque un viveur, un de ceux dont on a pu dire avec une énergique concision que « le coiffeur fait leur tête et le tailleur leur élégance ». Peu s'en faut en tout cas, car il paraît

(i) On pourra utilement rapprocher de cette analyse, celle qui se trouve à la fin du volume sur la Griffe, de M. Bemstein.

manifeste au lever du rideau qu'Henri Courtial n'a d'autre souci que l'excellence de ses digestions favorisées par une hygiène habile. C'est un baron Desforges, — vous vous rappelez, le Desforges de Mensonges, — mais un Desforges qui aurait vingt ans de moins : quarante-cinq au lieu de soixante-cinq et qui, cependant, songe déjà à dételer. Le baron Desforges n'avait droit qu'à deux cigares par jour, un après chaque repas, et à une Suzanne Moraines par semaine, — cette dernière loin des repas — ainsi en avait décidé son docteur. Henri Courtial s'impose lui-même des prescriptions plus sévères encore. Nous le voyons tout d'abord rompre avec une demi-mondaine et une femme divorcée qu'il menait de front jusqu'alors. Il s'est placé devant son miroir ; il a observé les indices révélateurs de la fatigue : les rides au front, la patte d'oie proche des paupières, le grisonnement des tempes, et tous ces petits signes manifestes dont les cerveaux médiocrement occupés suivent la progression avec une désolante perspicacité. Il n'y a pas à dire... il faut enrayer, car les douleurs de reins viennent se joindre, en dépit de la douche quotidienne et des modernes Sandow,

à ces symptômes inquiétants. Henri Courtial n'est pas long à prendre un parti : il renvoie sa demi-mondaine et sa femme divorcée. Et maintenant il aurait tout loisir de se reposer si... Mais ici commence le sujet véritable de la pièce.

Henri Courtial a connu jadis, — voici quelque vingt ans, — une certaine Armandine Gambier, cocotte au quartier Latin, qui faillit devenir sa maîtresse. Cette Armandine a maintenant une fille de vingt ans, la petite Juliette, qui donne les plus grands tracas à sa mère, car elle s'est laissée mettre à mal par un camarade du Conservatoire... et l'ancienne cocotte qui, durant toute sa jeunesse, a roulé de l'un à l'autre, et qui sait les tristesses du métier, n'a qu'un désir, c'est de voir sa fille définitivement établie. Voilà ce qu'elle vient conter à Henri Courtial, dans une scène d'ironie très fine et de psychologie très délicate. Pourquoi donc lui, Henri Courtial, qui a de belles relations et " connaît du monde tout à fait bien, " — c'est Armandine qui parle, — oui, pourquoi ne trouverait-il pas à Juliette un protecteur sérieux ?

Vous devinez qu'il accepte et fait venir la petite, par curiosité d'observateur et par raffine-

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ment de célibataire endurci. Juliette arrive, conduite par sa mère, et cette entrée est délicieuse, du petit trottin presque ingénu malgré la première faute, qui flaire le confort et le luxe, et, d'un œil à la fois craintif et avide, inspecte les objets alentour. Il y a là quelques traits qui frisent le vaudeville ; mais l'observation en est si fine, ils sont rehaussés par une psychologie si habile, que j'avoue, pour ma part, n'en avoir été nullement gêné pour la tenue générale de la pièce.

Vous devinez également qu'Henri Courtial se garde de chercher un protecteur à Juliette, car le protecteur, ce sera lui. Quand le rideau se lève sur le second acte, Juliette est installée chez lui, et tout le monde la croit sa maîtresse : son ami, Jacques Arrivel, qui vit dans la maison comme un parasite et tape Henri Courtial chaque fois qu'il le peut ;... la mère de Juliette, qui revient la voir et ne peut croire à la déclaration de sa fille. Pourtant cela est comme elle le dit : Henri Courtial, par raffinement de connaisseur, s'est refusé le plaisir de s'offrir aussitôt cette chair de jeunesse. Il veut auparavant la former à sa guise, l'éduquer, la dresser, la faire sienne

comme une cire qu'on pétrit, qu'on modèle à sa fantaisie. S'il avait un peu plus de littérature, il citerait volontiers la fameuse tirade du Lorenzaccio de Musset : « Quoi de plus curieux que la débauche à la mamelle ? Voir dans une enfant de quinze ans la rouée à venir ; étudier, ensemencer, infiltrer paternellement le filon mystérieux du vice dans un conseil d'ami... Cela va plus vite qu'on ne pense... Le vrai mérite est de frapper juste. » — Il se croit très fort, et la petite, en apparence, est tout entière dans sa main. Elle baisse la tête, elle exécute ses volontés, elle apparaît sa jeune esclave. Il n'aura plus qu'à jeter le mouchoir, quand bon lui semblera : alors elle devra glisser dans ses bras et s'abandonner à ses caprices... Ainsi raisonne l'orgueil du maître.

Erreur pourtant, qu'un semblable calcul, car le génie féminin, l'instinct de l'être faible, plus sûr que tous les conseils, lui marque sa voie et sa vocation ! Durant ces quelques jours de prétendue initiation, elle a pris conscience d'ellemême, de sa valeur et de sa force. Elle a senti de quel amour ce moderne Arnolphe, — n'a-t-il pas quarante-six ou quarante-huit ans ? — était

mordu pour elle. Elle sait ce qu'elle doit faire : elle ne sera à lui qu'après les noces. Elle raisonne froidement, logiquement : c'est une admirable femme d'affaires et qui s'entend à tout. Elle explique les plus subtils détours de sa conduite à la mère Gambier qui n'y comprend rien, à Jacques Arrivel, l'ami parasite, le parent pauvre, qui tout d'abord se déclare contre elle, mais dont elle arrive à se faire un allié en lui dévoilant la pitié méprisante dont Henri Courtial lui fait payer sa générosité et ses services. Cette scène est forte, très forte, et je ne sais quel souvenir de Valérie Marneffe me hantait, à voir ainsi se préciser la vraie psychologie de la fille dans le duel féroce des sexes, la fille victorieuse de l'homme et refermant sa petite main blanche, aux ongles aiguisés comme des griffes de félin, sur le bras tremblant de désir de celui qu'elle sent en son pouvoir, (i) Tout cela est parfaitement indiqué, énergiquement souligné dans la dernière scène du second acte, où Juliette tour à tour s'offre et se refuse, s'offre

(i) Si l'on désire une illustration plastique de cette donnée, il suffira de feuilleter certaines planches des admirables Caprices, de Goya.

pour le mariage et se refuse pour l'amour. Le mariage a lieu, comme bien vous pensez, et, dès le lendemain, commencent la servitude, les premières compromissions, les avilissements de celui qui, a3^ant voulu être le plus fort, est décidément roulé. Juliette impose à Henri, qui l'adore lâchement, servilement, ses fréquentations habituelles, sa mère qui vient le taper de cinq louis pour jouer aux courses, ses petites amies du Conservatoire, qui devant lui font des allusions au passé de Juliette. Il voudrait demeurer seul avec elle, jouir enfin du foyer qu'il croit s'être créé, le malheureux ! C'est compter sans l'influence, sans la marque indélébile dupasse... Ici commence le rôle de Jacques Arrivel, son intervention qu'on a beaucoup critiquée et que, pour ma part, je trouve excellemment observée. Vous vous rappelez que Juliette, au second acte, après l'avoir rencontré en travers de son chemin, en avait fait son confident, son allié : « Unissons nos deux misères et nos deux forces », lui avaitelle dit en substance. Il est là, maintenant, toujours là, et ce n'est pas une des moindres tortures du mari, qui, passionnément épris, est jaloux de Juliette. Juliette tourne autour de

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Jacques ; elle le frôle, elle l'excite... Elle joue son rôle de courtisane en qui les instincts bas sont développés à l'exclusion des autres. Elle s'offre à Jacques par chacun de ses gestes, et cette offre est encore une vengeance de la servitude première.

Durant tout le développement de cette scène, excellente à mon sens, j'entendais de bonnes âmes s'indigner de l'invraisemblance : — « Comment voulez-vous, disaient-elles à peu près, qu'une femme qui doit tout à un homme se comporte ainsi à son égard ?» — Voilà qui prouve le meilleur naturel, mais aussi la singulière naïveté d'un cœur par trop candide ! C'est méconnaître les traits les plus rudimentaires de la psychologie de la fille. Juliette et Jacques Arrivel vont l'un à l'autre spontanément, en vertu du principe immortellement vrai: « Notre ennemi, c'est notre maître », et parce que aussi bien ils se sont rencontrés et compris par la bassesse foncière de leur âme. Il est l'homme de cette femme, et, si elle tourne autour de lui, ce n'est point une fantaisie qu'elle veut se payer pour distraire son ennui. Elle est à lui par avance, elle lui appartient par une

sorte de décret nominatif qui accouple leurs tempéraments similaires et leurs volontés analogues. Voilà ce que les auteurs du Joug ont fortement senti et mis en lumière. Voilà ce qu'ils ont dramatiquement traduit, dans la dernière scène, lorsque Juliette attire Jacques à elle et lui tend ses lèvres à baiser. Henri, qui les épie tous deux, se précipite sur Jacques, le bouscule, le chasse à coups de pied. Son premier mouvement est de rosser aussi la fille coupable. Mais la voilà qui esquisse le geste d'amour et qui l'enlace de ses caresses. C'est le pardon qui intervient, la lâcheté de la chair qui s'affirme, car il ne peut plus renoncer à son plaisir... C'est aussi l'avilissement définitif, car ne voyez-vous pas, derrière la porte qui s'est refermée sur Jacques Arrivel, le couple des vrais amants toujours unis et qui s'enlaceront à nouveau : Jacques et Juliette ?

On a reproché à ce troisième acte d'être trop sombre et trop tendu, tendu jusqu'à faire* presque mal. Il faudrait pourtant une fois s'entendre sur le genre d'émotion que nous recherchons au théâtre. Est-ce un plaisir de digestion ? Vous avez vingt salles de spectacle à Paris où, chaque soir, vous êtes sûr de le trouver. Dans ce cas,

évidemment, n'allez pas voir le Joug. Si vous voulez au contraire une jouissance plus noble, quelque chose qui vous fasse penser et qui soit une interprétation dramatique de la vie, la pièce de M. Guinon et de M"ie Marni a chance de vous donner comme à moi cette sensation d'une œuvre forte par endroits. Récemment je disais, commentant la Sapho de Daudet, que le premier mérité de cette œuvre était de nous donner une intense sensation de réalité. Dans le Joug, je trouve des qualités identiques, avec quelque chose de plus âpre, de plus amer encore, de plus vécu, de plus douloureusement vrai. Par goût, on peut préférer un autre genre de spectacle ; mais il me paraît difficile de contester les qualités de force, d'observation pénétrante et d'intensité dramatique qui caractérisent cette pièce. Vous en sortirez peut-être avec les nerfs tendus, agacés ; mais je vous défie de quitter la place indifférents, car une telle œuvre enferme des vues sur la vie, et elle ne doit pas son succès au seul mérite de sa principale interprète, M""^ Réjane, si admirable qu'elle y soit.

DEC DENCE

Le succès, le grand succès du Retour de Jérusalem, qui a dépassé l'attente et les espérances même de ceux qui y étaient intéressés, a été le signal d'un réveil parmi les auteurs de pièces à tendances politiques ou sociales. De toutes leurs forces ils ont pesé sur la décision des gouvernants pour voir si la fortune leur serait aussi favorable qu'à M. Maurice Donnay ; et la mise à la scène de Décadence, comme l'autorisation de jouer Ces Messieurs, sont devenues la conséquence du Retour de Jérusalem. M. Albert Guinon va donc vérifier, par le contact avec le grand public, si, comme il le dit dans sa préface, « l'interdiction de son œuvre prouve à quel point il eut raison de l'écrire, et lui donne l'importance qu'il n'osait espérer ». Pour nous, qui n'avons pas les mêmes motifs que lui de prendre parti, et qui sommes désintéressés, nous n'examinerons point la question de savoir si l'administration eut raison d'interdire la pièce, mais seulement si l'œuvre présente une valeur réelle et

supérieure aux contingences qui lui donnèrent un lustre et une renommée, avant qu'elle fût soumise au jugement public.

Dans le Retour de Jérusalem, M. Maurice Donnay ne se proposait qu'un thème, — thème unique de développement sur lequel il brodait ses multiples variations : celui d'une impossibilité de fusion entre les races. Et c'est bien aussi l'un des thèmes de Décadence ; mais ce n'est là, dans l'œuvre de M. Albert Guinon, que le thème accessoire, si j'ose dire, la partie surérogatoire de la pièce, — la principale étant une satire de la vie contemporaine par la mise en œuvre d'un contraste : l'argent et la tradition. Les ambitions de M. Albert Guinon sont plus hautes que celles de M. Donnay : c'est une satire sociale à laquelle il prétend. Il a, de la vie contemporaine, une conception pessimiste, et ce qu'il entend mettre en lumière, c'est l'affaissement d'un monde où s'opposent et se combattent deux ferments de dégénérescence sociale : d'une part le culte et le triomphe de l'argent symbolisé par la prépondérance de l'élément juif ; d'autre part l'affaissement, l'avachissement de ces classes jadis dirigeantes, qui ne dirigent plus que des auto-

mobiles, (i) La donnée est intéressante. Voyons comme il la traite et s'il « fait justice » à son sujet !... car celui-ci ne vaut que par la mise en œuvre.

Etudions un peu, dans les deux camps, l'importance et la qualité des adversaires, car c'est bien d'une lutte qu'il s'agit, la plus âpre, la plus rude des luttes, et les partis en présence sont intraitables et sans pitié. Côté des nobles : Duc de Barfleur ; 65 ans : gentilhomme décavé, mais qui conserve sa ligne et sa puissance de morgue, qui même n'a plus guère à son actif que cela. Criblé de dettes — 2 millions de dettes — il continue à faire miroiter son titre et son nom comme attrape-nigauds et s'efforce d'accroître le nombre de ses créanciers. Vert et toujours galant, il apparaît très porté sur le chapitre des femmes, et contribue comme il peut aux toilettes d'une demoiselle Teinturier, laquelle entre tous ses créanciers est peut-être la seule décidée à ne point se payer du prestige d'un nom !... Son fils, Enguerrand de Barfleur, chasse

(i) Ces pages étaient écrites voici une dizaine d'années, c'està-dire dans une période où le fléciiissement moral s'accusait biea davantage qu'aujourd'hui.

de race, et bien entendu présente une âme tout aussi élevée. Mais, comme il n'a que 35 ans, il a évolué avec son époque et sa manière de « marquer son rang » n'est plus exactement celle du Duc : chauffeur renommé, jockey au besoin, il montre un souci extrême pour le développement de ses muscles d'athlète : il n'a même pas d'autre préoccupation que celle-là, et ses journées se passent à économiser sa vigueur nerveuse en vue de la dépense du soir : il représente un des plus beaux numéros du Cirque Mollier et doit être une des attractions du lieu... « Il fera avec les pieds ce que d'autres font avec les mains », dit un personnage de la pièce. Ce sont, vous le voyez, nobles représentants de l'aristocratie française. M. Albert Guinon affirme qu'il en est beaucoup de cette catégorie... J'aime mieux le croire sur parole que d'y aller voir... Ce père et ce fils modèles ont pour fille et sœur une certaine Jeannine, jeune fille de 26 ans, si tant est qu'on puisse donner ce titre à une personne aussi parfaitement avertie des réalités de la vie, qui connaît de nom et de visage les maîtresses de son père, apprécie leurs toilettes, lui donne même des conseils à cet égard — bref à laquelle il ne

manque que « d'y avoir passé », suivant l'expression grossière mais énergique du peuple, pour posséder une éducation complète. Joignons, à ces trois personnages principaux, le marquis de Chérancé, 35 ans, dont l'idéal de vie ne diffère point sensiblement ; plus fin peutêtre, moins vulgaire dans ses plaisirs, il aime Jeannine et en est aimé.

Voilà pour la noblesse. Passons maintenant à la roture. C'est d'abord Abraham Strohman, chef de la famille Strohman, Israélite à désinence allemande, qui a fait et continue de faire des opérations de toutes sortes — ancien « marchand d'esclaves », et dont la plus belle opération jadis fut « la vente au sultan d'un lot de produits féminins d'une jeunesse invraisemblable ». Le mot est joli : on se reprocherait de ne le point citer, puisque M. Albert Guinon a eu l'esprit de l'inventer... Toujours heureux dans la suite de ses affaires, il est aujourd'hui nombre de fois millionnaire et n'a qu'une faiblesse : celle de fréquenter la noblesse — faiblesse commune à un si grand nombre de ses coreligionnaires qu'elle apparaît comme la banalité d'une race forte à tant d'autres égards !

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Il ne rêve donc que d'une alliance avec les Barfleur, et ses rêves sont puissamment aidés par l'amour désordonné de son fils, Nathan Strohman, pour Jeannine de Barfleur...

Voilà, à vrai dire, le seul personnage sympathique de la pièce, ce Nathan Strohman. Il éprouve un amour profond, animal et sensuel si l'on veut, mais qui a comme la marque de la Fatalité, pour cette fille qui n'est point de sa race, d'autant plus attirante qu'elle lui semble à jamais défendue. C'est la passion maîtresse, exclusive et absorbante, qui grandit tout ce qu'elle touche, même l'être le plus vil — et Nathan n'est point vil — parce qu'elle contient un ferment de drame intéressant passionnément notre sensibilité ! C'est l'amour, dans sa forme la plus tragique, parce qu'il prend des forces et rebondit à chaque obstacle — tel Antée quand son pied touchait terre — parce qu'il a ses origines dans les attirances physiologiques, les plus fortes de toutes, et qui résident dans les contrastes : celles que Michelet sut nous décrire et nous anatomiser si merveilleusement dans son livre de l'Amour — quelque chose comme l'atti.rance de la peau blanche pour la peau noire ; —

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parce qu'on sent qu'il voit rouge, qu'il pourrait bien aller jusqu'au crime, ce Nathan Strohman, s'il n'atteignait à la satisfaction de ses désirs ! Mais qu'il ne s'inquiète pas : les circonstances de la vie et la bassesse des Barfleur tout naturellement y prêteront la main. Pour payer leurs dettes et les entretenir, il obtiendra en mariage cette vierge — ne devons-nous pas dire demi-vierge ? — qu'il a dans le sang et dans la peau. Je l'ai dit et le répète : c'est le seul personnage sympathique du drame, à raison de sa passion sincère, et des œillères que toute passion exclusive impose à celui qui en souffre. Car, que Nathan Strohman emploie pour satisfaire celleci l'avantage trop manifeste d'une fortune sans laquelle il ne saurait rien obtenir, c'est affaire à lui et, après tout, c'est lui seul qui en pâtira ! Il n'y a nulle bassesse à cela, mais simplement une étrange méconnaissance de la psychologie, et un non moins curieux insouci de l'avenir. Mais que dire de ce père et de ce frère qui, connaissant la répugnance de leur fille et sœur pour une telle alliance, en viennent à la lui conseiller, sinon qu'un seul attribut leur convient — et c'est celui que dans un autre monde on porte

en manière de coiffure ! Que dire enfin de cette fiancée, vierge de corps peut-être, mais non d'âme assurément, qui sachant les réalités de l'amour jusque dans leurs turpitudes, vend ce corps avec une telle désinvolture, en « réservant son âme », comme elle dit ; — oui, que dire d'elle, je vous le demande, sinon qu'elle nous apparaît au-dessous, et combien au-dessous ! des malheureuses qui, sans y faire tant de façons, vendent à la fois le corps et l'âme, mais du moins ont l'excuse de la faim !...

Quel ménage une telle alliance pourra-t-elle donner ? Vous le devinez, sans qu'il soit besoin d'insister plus. Ce sera l'enfer, un enfer où les relations entre époux revêtent le caractère tragique de la lutte des sexes en ce qu'elle offre de plus âpre et de plus angoissant. Du côté de Nathan, une possession chaque jour renouvelée qui ne se satisfait point, parce que le seul frisson de la chair où l'âme ne participe pas irrite perpétuellement son désir et avive son ardeur. De la part de Jeannine, un abandon consenti avec mépris, l'abandon de son corps qu'elle met une âpre coquetterie à ne lui point refuser « afin qu'il en ait pour son argent », — le mot est dans la

pièce, je crois bien, en tout cas, il est dans l'esprit de la pièce : — tous droits réservés sur l'âme, et ces droits sont pour le marquis de Chérancé, l'ami d'enfance qui ne va pas tarder à les faire valoir ! Déjà il tourne autour de Jeannine. Il est de toutes ses sorties ; il l'accompagne au bal, à la promenade, si bien que Nathan, torturé d'une affreuse jalousie, veut imposer à Jeannine de ne plus revoir Chérancé. La scène est belle et puissante, où la jeune femme se reprend tout entière, dans l'orgueil de sa race, et laisse soupçonner au malheureux Nathan atterré qu'elle est depuis longtemps la maîtresse du marquis.

NATHAN

...Voyons, Jeannine ; ce rendez-vous, c'était bien le premier, n'est-ce pas ?... Jeannine ! Eh bien !

JEANNINE

Qu'est-ce que ça fait ?

NATHAN

Comment ?

JEANNINE

Quand ce serait le premier, est-ce que j'en serais moins sa maîtresse ? Il y a dix mois, entendez-vous, depuis le jour même de mon ma-

riage, que le marquis est mon amant ! Qu'importe qu'il m'ait ou non possédée ? Dans un regard, un sourire, un serrement de main, je me donne à lui tout entière, tandis que vous, en me prenant des pieds à la tête, vous n'avez jamais rien eu de moi... pas un désir ! pas un frisson !

NATHAN

Taisez-vous. . taisez-vous...

JEANNINE

J'ignore de quelles nuances est fait votre honneur conjugal. Mais, dès l'instant que j'en aime un autre, moi je me considère comme coupable, et je n'ai que faire de votre indulgence.

Il est aisé de deviner l'issue d'une telle scène. Jeannine se réfugie chez le marquis, passe la nuit dans sa garçonnière, se donne passionnément à lui. Après cela, vous imaginez sans doute qu'elle fuira avec lui, qu'elle se décidera à partager sa vie, si modeste qu'elle puisse être. Ah ! que non pas ! M. Albert Guinon a été crue], cruel pour la noblesse jusqu'au bout. Quand Nathan reparaît, se traînant aux genoux de sa femme coupable pour la supplier de revenir à lui, — mais il est encore dans son rôle d'homme passionné, le malheureux! — lorsque, n'ayant

plus d'autre argument pour la reprendre, il lui dépeint ce que sera sa vie sans argent, sans ressources, avec le seul amour de Chérancé, la fille noble abdique sa dernière fierté, et fait ce dernier geste sur quoi tombe le rideau : « Mon corps est prêt à vous suivre ! »

Tels sont les tristes héros de cette âpre et forte satire — j'ai dit forte, car le talent de M. Albert Guinon se manifeste, non pas seulement dans la contexture générale de l'œuvre, mais aussi dans la vigueur et le raccourci des répliques — héros plus vils, plus lâches mille fois du côté Barfleur que du côté Strohman ! Quelque lucidité que l'on apporte dans l'observation des choses réelles, il nous répugne de penser que ces Barfleur, imaginés par M. Albert Guinon, soient aussi nombreux qu'il semble l'affirmer. Celui qui, portant un des grands noms de France et des titres conquis jadis par d'éminents services rendus à la patrie, déchoit à ce point de n'avoir plus au fond de l'âme qu'un idéal de fêtard, de chauffeur ou de jockey, celui-là a perdu par là même tout droit de mépriser la société qui l'entoure et va vers ses destinées. En ce sens, on a pu justement dire : il est parfois plus malaisé

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de garder intact un nom déjà fait que de s'en faire un soi-même... L'héritier indigne d'un Barfleur — lisez tel nom historique de France qui vous conviendra — s'avilit et se déconsidère plus encore, aux yeux du roturier qui l'observe, en plaçant son idéal dans la force de ses biceps, que le fils d'un écrivain illustre ou d'un grand artiste qui prendrait plaisir à renier ce qui fit l'éclat de son nom !... Car il est de langue courante et le bon sens suffit à établir que les qualités du cœur se transmettent plus normalement que la prédominance de l'esprit !

Voilà donc pour ces représentants de la noblesse passée qui, de plus en plus d'ailleurs, tendent à se confondre avec ceux d'une certaine bourgeoisie, uniquement soucieuse de ses jouissances, et qui «n'a cure que de ses viscères ! » Les Strohman tout au moins, les Juifs parvenus, tels que nous les dépeint M. Albert Guinon, sont dans la logique de leur passion et de leur tempérament : ils représentent une force moderne, la plus moderne, la plus actuelle de toutes, que l'on peut exécrer, mépriser — mépris bien vain d'ailleurs — mais dont on ne peut pas ne pas tenir compte : levier puissant de la société

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contemporaine. Je ne voudrais être assurément, de gaîté de cœur, ni le prince de Barfleur ni Nathan Strohman ; mais encore, s'il me fallait choisir, j'aimerais mieux être un Strohman, tel qu'il est avec ses faiblesses d'amant passionné, qu'un Barfleur tel qu'il se manifeste, en contraste surtout avec ce que jadis il fut !...

M. Paul HERVIEU

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