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beaucoup calmés ; les forts annamites, deux fois bombardés, ne doivent plus être en état d'opposer une résistance très longue ; le débarquement est décidé pour demain matin, et les marins se couchent bien vite, afin d'avoir un peu le temps de dormir avant le branle -bas qu'on doit leur faire à quatre heures.
Les officiers du corps de débarquement sont désignés d'avance d'après certaines règles fixes, d'après leur ancienneté et leurs fonctions à bord ; ceux qui doivent rester pour la manœuvre et le service des batteries sont donc préparés depuis longtemps à cette privation et l'acceptent sans murmures.
Pour les matelots, il y a plus d'arbitraire ; bien des gabiers, qui n'avaient pas été désignés d'abord, ont réussi aujourd'hui à se substituer à d'autres moins dégourdis qu'eux, et partiront à leur place. Il s'agit demain matin de s'emparer de toute la rive gauche de la rivière de Hué, qui est la
partie la plus sérieusement fortifiée de la côte. Indépendamment des petites batteries disposées çà et là dans le sable, il y a le grand fort circulaire du Sud qui garde l'entrée de cette rivière avec une quarantaine d'embrasures à canons ; puis, la batterie du Magasin-au-Kiz, et eniin, en remontant toujours vers le nord-ouest, le fort extrême du nord. Tous, plus ou moins abîmés par les obus, mais sans doute réparés pendant la nuit et capables encore de recommencer le feu.
Nuit splendide. Les bâtiments de Tescadre promènent sur la terre de grands jets de lumière électrique qui doivent elTrayer beaucoup les Annamites. Pendant ce temps-là, les baleinières françaises sondent l'entrée de la rivière, et explorent les brisants de la plage.
Lundi 20 août, quatre heures du matin.
Branle-bas. — Nuit close. Le corps de débarquement déjeune à la hàle, s'arme,
prend ses munitions et deux jours de vivres. Quelques poignées de main^ quelques petites recommandations échangées entre ceux qui partent et ceux qui restent* — puis, on s'embarque dans les canots. Toutes les pièces de Tescadre sont pointées sur la côté, prêtes à faire feu.
Cinq heures trente.
A^ petit jour, les pavillons français sont hissés en tête de chaque mât; le vacarme du bombardement recommence. La terre ne répond pas ; Les dunes foni tout le long de rhorizon une ligne blanche-; les montagnes d Annam dessinent au-dessus, dans le ciel qui s'éclaire, de hautes découpures violettes.
Cinq heures cinquante.
Toute la flottille des canots se met en marche. Temps très pur, absolument calme. Le soleil se lève sous de petits nuages couleur d'or. Le jour est venu tout d'un
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coup, comme il est de règle dans les pays des tropiques. Tous les détails des montagnes s'accentuent en rose et en bleu . On voit, au-dessus des dunes, les cocotiers verts, lès batteries, les \illages, les pagodes, les maisons aux toits ornés de découpures.
Dans tout cela rien ne bouge, et nos obus semblent tomber sur un pays abandonné.
Six heures vingt.
Les compagnies de débarquement du Bàyard et de VAtalante arrivent à la plage, commencent à mettre pied à terre par les brisants, en se mouillant beaucoup. Un instant d'anxiété : des navires de l'escadre, on distingue nettement dès rangées de têtes annamites qui apparaissent au-dessus des dunes et que les marins débarqués ne peuvent pas voir; ces gens les attendent là, dans des tranchées. Lie Lynx, le plus rapproché, leur envoie un feu de salve qui
semble en abattre une vingtaine ; les autres se baissent.
Ce^t près du fort du Nord, en face d'un village, qu'a lieu ce débarquement. Tout à coup, de derrière les dunes, part une pluie de bombettes enflammées, avec quelques projectiles et des morceaux de ferraille. Personne n'est blessé. Les bombettes sont presque inoffensives, elles retombent tout doucement sur le sable comme de petits météores. Les matelots montent en courant sur les dunes, rencontrent les Annamites dans la tranchée, font feu sur eux, puis les chargent à la baïonnette. Instantanément, toute cette première bande jaune est en fuite. Un millier d'hommes, peut-être, se sauvent devant cette poignée de matelots. La compagnie de débarquement de V Aidante court sur le fort du Nord. Des Annamites en sortent brusquement, s'avancent, font feu sans tuer personne^ puis reculent et se sauvent.
Six heures quarante.
La compagnie de VAtalonte est dans le fort du Nord. Le pavillon annamite est amené et le premier pavillon français hissé à sa place par le lieutenant de vaisseau Poidloiie, commandant la compagnie. Les marins poursuivent les Annamites dans la direction du nord-ouest.
Sept heures.
L'artillerie de débarquement et le premier groupe d'infanterie de marine mettent pied à terre. Les canots reviennent pour faire un second transport. Une nouvelle batterie annamite, établie dans le sable, ouvre le feu contre la Vipère qui lui répond. Les obus ont mis le feu au village nord, qui commence à flamber.
Sept heures trente.
La batterie annamite du Magasin-au-Riz ouvre le feu. Les obus ont allumé un second
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incendie, celui-ci magnifique: village, pagode, tout brûle avec d'immenses flammes rouges et des tourbillons de fumée.
Sept heures quarante.
Le second convoi d'infanterie de marine met pied à terre ; toute l'artillerie est débarquée et hissée sur la crête des dunes. Les troupes françaises se massent, perpendiculairement à la plage, face au sud, se disposant à marcher sur les grands forts.
Sept heures cinquante.
Un incendie est allumé par les obus de Tescadre dans le fort circulaire du Sud. Toutes les troupes françaises sont massées ; l'artillerie de débarquement ouvre le feu contre les forts. Au nord, toutes les maisons brûlent.
Huit heures.
Les troupes françaises se divisent et se portent en avant vers le sud.
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Huit heures trente-cinq.
Les premiers groupes français arrivent, peu nombreux, à la batterie du Magiisinau-Riz, et font un feu précipité.
Huit heures quarante.
Ils reculent de quelques pas et s'abritent: le fort circulaire tire sur eux. L'escadr€ accélère le bombardement.
Huit heures qnarante-cinq.
Le corps de débarquement signale de terre au \ aisseau amiral (au moyen de pavillons de timonerie hissés à une perche) :
« Demande de cesser le feu sur les forts. » Le vaisseau amiral répond en signalant à l'escadre : « Cessez le feu ! »
Huit heures cinquante.
Un moment de serrement de cœur pour ceux qui regardent du bord : les Anna-
mites sortent en masse du Magasin-au-Riz et font un feu assez rapide contre les premiers groupes français, qui reculent et se jettent tous à terre, dans le sable.
Huit heures cinquante-cinq.
On recommence à respirer. Tous les Français se sont relevés. Pas un n'est blessé sans doute, car ils courent tous; ils courent sur les Annamites sans leur laisser le temps de recharger leurs armes. D'ailleurs, des renforts de matelots et de soldats d'infanterie de marine leur arrivent par derrière. Les Annamites se sauvent à toutes jambes, toujours vers le sud, et ils se réfugient dans un pâté de maisons sur lequel leur pavillon flotte. Les Français courent après eux.
Neuf heures.
De l'escadre, on ne voit pas bien ce qui se passe, au milieu de ces maisons et de ces arbres. On y entend une fusillade très vive,
et le pavillon d'Annam tombe. Les Français continuent de courir en avant, vers le fort circulaire du sud. Le soleil commence à beaucoup monter et la chaleur devient terrible.
Neuf heures cinq.
On entend Tartillerie française , qui est arrivée à Thouane-An (le dernier village au sud), faire feu, tout près du fort circulaire. Le village de Thouane-An s'allume brusquement d'un seul coup et se met à flaniDer comme un immense feu de paille.
Neuf heures dix.
Les Français sont entrés par deux côtés à la fois dans le grand fort circulaire que les obus de l'escadre ont déjà rempli de morts. — Les derniers Annamites qui s'y étaient réfugiés se sauvent, dégringolent des murs, absolument affolés : quelques-uns se jettent à la nagS; i'autres essayent de passer la
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rivière dans des barques, ou à gué, pour se réfugier sur la rive du sud. Ceux qui ^ont dans l'eau essaient de se couvrir naïvement avec des nattes, des boucliers d'osier, des morceaux de tôle. Les marins cessent de tirer, par pitié, et les laissent fuir; il y aura bien assez de cadavres dans le fort, à déblayer ce soir avant Theure de se coucher.
Le grand pavillon jaune d'Annam, qui flottait depuis deux jours, est amené, et le pavillon français monte à sa place. — C'est fini; toute la rive nord est prise, balayée, brûlée. En somme , une matinée heureuse et glorieuse , admirablement conduite.
Du côté des Annamites, environ six cents morts jonchent les chemins et les villages.
De notre côté, une dizaine de blessés à peine, pas un mort, pas même une blessure désespérée.
Neuf heures quinze.
Le Bayard, vaisseau-amiral, fait monter ses hommes dans les haubans et crier:
« Hurrah ! » — Tous les bâtiments de l'escadre imitent l'amiral.
Et puis, partout, le calme se fait. — On va se reposer du moins jusqu'à ce soir.
Les troupes débarquées demandent à l'escadre du vin et de l'eau qu'on leur envoie, et puis s'installent à l'ombre.
On était admirablement placé à bord pour suivre de haut et comme sur un plan tous les mouvements de l'attaque. Maintenant, avec les longues-vues , on distingue les détails, les costumes, les altitudes, les épisodes.
Un gabier se promène gravement le long de la plage, sous un grand parasol de mandarin.
Un Annamite , qui jouait le mort sur le sable, est rencontré par un matelot porteur
d'un baril, qui le menace du doigt comme on menace les gamins. L'Annamite lui fait humblement tchin tchin et lui embrasse les pieds, demandant grâce.
Le matelot a bon cœur et se laisse toucher :
— Seulement, par exemple, tu vas porter mon baril.
Il lui place l'objet sur les épaules et s'en fait accompagner comme d'un groom.
Plus un souffle dans l'air. L'accablement de midi commence à régner partout. La mer immobile brille et chauffe par en dessous comme un miroir. La ligne des dunes est sous le soleil d'une blancheur fatigante; deux ou trois cadavres annamites se dessinent sur le sable; des moutons et des porcs, chassés par les incendies, passent sur eux en courant ; un pauvre chien qui, sans doute, n'a plus de maître, galope de droite et de gauche, ayant l'air d'avoir perdu la tête. Derrière les sables, les montagnes d'Annam
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pâlissent sous une espèce de buée chaude, et le bleu du ciel est comme terni de chaleur.
On n'entend plus rien. Seulement les villages brûlent toujours avec de longues flammes très rouges ; leurs fumées montent tout droit, à d'étonnantes hauteurs, tant l'air est calme ; au milieu de tout cet éblouissement de bleu, elles ressemblent à de gigantesques colonnes noires.
Encore une petite canonnade vers trois heures du soir. L'escadre a changé de mouillage et est venue se poster en face de l'embouchure de la rivière. Les forts annamites de la rive sud tirent sur la Vipère et le Lynx qui sont allés mouiller tout près de la barre, pour être en position de la franchir demain matin. L'escadre riposte, et le feu cesse.
La nuit est absolument calme. On voit, tout le long de la côte , la lueur des villages
2ÛÔ EIGUBES ET CHOSES .'
annamites, qui flambent au clair de lune 1
Jusqu'au matin. 1
Autour de ces feux, il doit se passer de j
curieuses choses. Mais ils sont très lointains, j
^i du bord on ne peut , plus. rien voir... \