DER D0KT0R NORDAU I - I
Notre Pascal, notre Bossu et, et Corneille et Racine ne font-ils pas bien pau\re ligure à côté de Miiton ? Peuton estimer Joseph de Maistre. Ampère. Cauchv. Pasteur ?
Ni la sagacité de M. Nordau ni sa loyauté ne sont ici très brillantes.
Ainsi qu'il s'agisse de peinture, de musique, de poésie, de roman, de théâtre, d'événements fameux, de croyances, de coutumes, il est rare que sa critique pseudo-scientifique ne blesse la vérité, le bon sens ou la délicatesse. Elle les blesse d'autant plus qu'elle s'exerce toujours avec beaucoup de véhémence, avec le parti pris de rudoyer ceux, qu'en souvenir des haines ancestrales, il nomme dédaigneusement « les Philistins ».
En philosophie, c'est un disciple fidèle d'Herbert Spencer, mais fidèle comme l'est le lierre à la muraille : il ne s'écarte pas de sa doctrine. Il se l'est assimilée à ce point qu'il semble bien la croire sienne et inédite. Il expose le système sous sa triple forme, évolutionnisme. associationnisme, utilitarisme, toutes théories assez vulgarisées aujourd'hui Les lieux communs les plus rebattus s'étalent dans ses livres, par exemple l'explication de la réminiscence, de l'emmagasinement des idées et de leur groupement dans le cerveau l, la discussion des principes premiers, l'éloge de la douleur -. condition de la conscience psychologique, aiguillon indispensable, avertissement du mal. Tous les collégiens français, candidats au baccalauréat, appellent de leurs vœux de pareils sujets, tant ils les ont ressassés, tant leurs manuels les leur ont rendus familiers. M Nordau les adopte, les traite à la manière allemande, pesamment, surabondamment.
Sur ces développements poncifs dont la fadeur serait réellement écœurante, se répand je ne sais quelle àpreté sauvage, celle qu'on trouve aux transports des Ezéchiel
i. Psychopliysiologie du nénie et du talent. Paradoxe? psycholûg.
a. Parad. psycholog., p. 91 et suiv.
et des Jérémie, cette infinie désespérance qu'expriment les hymnes d'Israël. Il a beau railler le pessimisme et, imitant Heine, faire le bouffon pour nous persuader de nous réjouir, s'il est vrai, comme il le dit, que « la nature par toutes les cloches de ses fleurs et par tous les gosiers de ses oiseaux, carillonne et proclame l'optimisme ', » il n'en est pas moins évident que sa voix rauque à lui, chante bien faux le Gaudeamus igitar.
N'est ce pas un peu cocasse de nous recommander la gaieté, lorsqu'on nie tout ce qui pourrait nous rassurer : la causalité, la marche réglée de l'univers 2, la durée illimitée de notre être, ces « niaiseries de l'Humanité naissante 3 », lorsqu'on ne reconnaît que le droit de la force, que l'efficacité de la violence, de la ruse, du bluff, du puffisme et de la rosserie l ?
Mais parfois M. Nordau, plus sincère, oublie son sourire d'emprunt et exhale l'ennui farouche dont est remplie son âme :
Littérature, arts, politique, vie économique, toutes les formes de l'existence sociale et individuelle montrent un trait fondamental, unique et commun, l'amer mécontentement de l'état du monde 5.
Ce malaise il l'explique à sa façon et suivant ses propres tendances. Loin d'y reconnaître une réaction contre le désordre, contre la tyrannie absurde de l'Egalité, de la Liberté, il lui attribue pour cause un besoin d'anarchie plus absolue. Certes, il ne faut plus parler de royauté, nous ne sommes plus au temps où les hommes se promenaient par bandes de singes, avec un chef à leur tête. Nous n'admettons plus le Droit divin. Un publiciste comme M. Nordau peut dans un journal étranger interpeller son monarque et lui demander :
i. Paradoxes psychologiques, p. 89.