GEORGE MOORE
— Mais peut-être des découvertes
— Je lirai sou roman qui sera mal composé, souvent traînant, parfois sublime; je le lirai lentement, car je suis assuré qu'un bon roman anglais ne saurait être bref. Qu'importe! L'auteur n'exige de moi aucun elFort, mais seulement que j'agrée un certain état émotionnel : je ne me défendrai point; je ne me hâterai point; je goûterai un plaisir calme, une joie profonde, sereine et salutaire. Un bon roman anglais esl d'un effet tonique; on en sort ému, et pour un instant meilleur et en vérité fortifié. Puisse la destinée m'accorder de lire à loisir le roman de George Moore traduit par Lirmin Roz....
— Lisez-le : vous ne serez point déçu; ce roman est digne de la grande tradition dont s'enorgueillit la littérature anglaise : il m'a paru mieux ordonné que la plupart des récits qui nous arrivent de Londres : d est. ., cet égard, supérieur à cette Fille de Istdy Rose de Mme llnmplirv Ward, qui fut — l'aviez-vous
abliée? — lavant-dernier succès britannique en en France. Et certes Firmin Roz ne serait point le délicat et très averti critique des Lettres anglaises que ii .us connaissons s'il n'avait cà et là allégé, et ooiuie redressé la biographie à'Esther Waters. George Moore, toutefois, ne semble point professer m absolu mépris de la composition ; peut-être saisissons-nous liL une influence française; George Moore ut longtemps le disciple passionnément attentif de 106 maîtres
— \ ous m'inquiétez.
— A vrai dire, George Moore s'est formé en rarn- •; n esl i demi Français.
— Mais il demeure fidèle à la tradition anglaise?
— Avec un scrupuleux bonheur.
— Expliquez-vous.
On a tout dit sur le traditionalisme britannique : puissance des traditions qui dominent la politique, les mœurs, les lettres. Taine opposait naguère au désarroi intellectuel du jeune Français, la sécurité d'esprit de l'adolescent anglais, héritier de formes de pensée, de croyances et d'habitudes sociales stables, quasi indestructibles. Entreprend-il d'écrire un roman, le jeune Anglais reçoit de ses devanciers une méthode ou. si vous voulez, une technique; s'il l'accepte, quelle économie de temps et de labeur! Ne parlez point de tyrannie : la tradition demeure en Angleterre un instrument de progrès certain : nos écrivains, tels nos politiciens, ne rêvent que révolutions; ceux d'Angleterre attendent tout de la lente action du temps et de la graduelle transformation des esprits et des disciplines. Certes, on ne connaît rien de plus majestueux dans l'histoire de la littérature universelle que le développement du roman anglais depuis deux siècles : fécondité d'une tradition qui s'impose aux plus rebelles et s'enrichit des efforts même tentés pour la combattre ! Qui donc s'en éloigna plus résolument que George Moore, George Moore, auteur à'Esthcr Waters et continuateur très authentique des Dickens, des George Elliot et des Hardy?
Le cas de George Moore est d'autant plus instructif
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bue lui-même prit soin de nous renseigner avec une évidente sincérité sur ses avatars littéraires : comment négliger sa Confession d'un jeune Anglais, fragment d'autobiographie illustré de calembredaines montmartoises et de charges d ateliers parisiens que la critique anglo-américaine discuta avec une gravite candide? Vanité de la critique? Prestige trompeur des importations inattendues! Disciple de Zola auteur de romans qui « tout doucement et sans bruit, nous assure Firmin lioz, l'eussent mis à son rang dans le cortège des disciples du naturalisme, » George Moore fut brutalement injurié. Parce qu'il publiait sur sa vie a Paris un livre de notes décousues, on en lit presque un grand homme. Prestige de nos ateliers, de nos bals d'étudiants, de nos cafés, de nos guinguettes: La critique anglo-américaine fut émerveillée : l'Academv proclame :
Le nouveau livre de M. George Moore délie toute anayse exacte, il soulevé par centaines les questions littéraires 'I t traite dune façon si tranchante parbleu! les plus '•"Viles problèmes, il est si hardi dans ses personnalités I" on en peut dire seulement ceci « prenez et lisez.... »
Ces| l'œuvre d'un homme de haute culture. Il est maaise dy trouver nue seule page qui ne contienne des éléments suggestifs, amusants, audacieux ou impertinents.
écrit avec un nerf, une cjrâee littéraire bien supérieure M dons du romancer français Zola., avec lequel on pré- "»<' (.mais à lorl qu'il est en intimes relations lilté- «ires.... Ces confessions me semblent sans égales dans le oman anglais.
Je me doutais que la critique anglo-américaine était urfois folâtre : elle s'écrie ailleurs, la critique anglowéricaine :
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Disons toute la vérité : ce livre contient la faeo's de penser la plus Apre, la plus hardie, la plus rigide qu'ait vue
notre génération Avec lui on pense fortement, car il ne
nous présentera jamais une idée de second ordre.... Nous trouverez peut-être des échos dans son style, vous n'eu trouverez pas dans sa pensée, car la Grande-Bretagne n'a pas vu un écrivain aussi profondément original depuis que Sartor R&sartus se démène à travers Fraser.
La mSme critique, quand elle n'admire pas, s'indigne :
Impudence littéraire à haute dose.... George Moore va grommelant pendant une bonne moitié de son volume, abattant — non, essayant d'abattre - les idoles que la France s'est faites et devant la splendeur desquelles le monde s'est agenouillé. Et quand il les a défigurées à la façon d'un jeune ouvrier tailladant les traits d'un buste de marbre, il revient en Angleterre pour donner à nous tous, à nos auteurs classiques, un spécimen de son esprit étroit.
Tout cela prouve que les plaisanteries de nos rapms ne seront jamais comprises aux bords de la Tamise, non plus que dans la patrie du président Hoosevelt. Combien plus avisé l'écrivain sérieux qui prononça :
George Moore est un homme d'une robuste et belle santé, qui fait par moment des efforts désespérés pour se donner l'ironie souriante du Parisien, et son cll'ort esl accompagné de contorsions sans exemple dans l'histoire
Voilà donc enfin un avis raisonnable Pour nous nous ne saurons aucun gré à George Moore d'avJ défini Victor Hugo « un métis d'improvisatorc itahei et d'étudiant allemand de philosophie: » parce qu'il proféra sur Leconte de Lisle cette phrase mémorable! « Leconte de Lisle produit sur moi le même effet qu
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si j'arpentais tes Nouvelles Law-Courts avec une violente purgation qui me balaierait le corps d'un bout à 1 autre. ►) nous ne lui décernerons pas un brevel d'esbrit parisien. Nous retiendrons toutefois qu'il dui à la France de remarquables leçons d'irrévérence, et qui n'étaient point destinées à renforcer en lui le sens delà tradition. Au reste il dut à la France bien d'autres enseignements; l'un des plus profitables l'ut celui que lui prodiguèrent nos stylistes : George Moore apprit d eux — et c'est un de ses compatriotes qui en témoigne — la valeur et l'usage du mot "juste, hardi, tranchant, Perti a la bonne place; » et l'on ne nous permel point d'ignorer que son style brille d'un « éclat métallique i<>ut français. »
George Moore assure lui-même qu'il fit de son mieux pour laisser pénétrer en lui les influences, toutes les influences françaises : cet Irlandais francophile s'était a lonné avec passion à la chasse, aux courses de chevaux : orphelin, riche, on le vit tout à coup fréquenter les ateliers des peintres de Londres, débarquer à Paris, -inscrire à l'Académie Jullian où il manifesta une notoire inaptitude à devenir fût-ce le plus liocre barbouilleur de toile. Il se voua aux Lettres, Qonmoins joyeuses que les Arts : ce furent — - vous pouvez l'eu croire — de brillantes années : notre Irlan lais fashionable passail h par exemple une soi- Gonstant, rue de la Gaieté, en compagnie de voleurs et de souteneurs, et la soirée suivante. avec une du m une princesse aux Champs-Elysées. »
Il habitait un appartement meublé avec une somptueuse fantaisie : on y servait du miel Irais et du lait au maître de céans vêtu de soieries exotiques :
Après avoir pris de ce rafraîchissement parfumé, j'appelle Jack, mon grand python, qui rampe cà et là, après deux mois de jeûne. J'attache un cochon d'Inde au tabouret, pur style Louis XV; la petite bête se débat et crie, le serpent fixe sur elle ses yeux noirs semblables à deux perles. Gomme ses oscillations sont superbes!... Maintenant il frappe et lentement avec une gourmandise si exquise, il lubrifie et il avale.
Marshall est à l'orgue dans la grande salle, il joue un chant grégorien, cet hymne magnifique, le Vexilla Régis de saint Fortunatus, le grand poète du moyen âge. Ëtmoi, après avoir feuilleté les Fêtes galantes, je m'assieds pour écrire.
Les duchesses et les princesses des Champs-Elysées, les souteneurs de la rue de la Gaieté, le python Jack, Marshall, saint Fortunatus, Verlaine.... Avouez que ce dût être gai, et qu'en vérité George Moore ne négligeait rien de ce qui est essentiel à une solide éducation française. D'autant que vers le même temps il se rendait fort assidûment à la Nouvelle Athènes, le célèbre café littéraire de la place Pigalle : il y rencontrait Villiers de l'IsleAdam, Paul Alexis, Léon Dierx, Manet, Pissaro, Catulle Mendès.... Après dix ans de ce régime, s'estimant « efféminé, maladif, pervers, mais avant tout pervers >. — et d'ailleurs très réellement ruiné — il songea à publier des chefs-d'œuvre. Il repassa le détroit en quête d'éditeurs :
J'étais, assure-t-il, couvert d'idées bizarres, coin me un étrangerde distinction est couvert d'étoiles. Le naturalisme, je le portais autour de mou cou : le romantisme était
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épingle sur mon cœur; le symbolisme, je le tenais comme un revolver-bijou dans ma poche, pour m'en servir à l'occasion
Ainsi équipé George Moore, doutant parfois s'il était un « charlatan » ou un « homme de génie, » mais inclinant Fortement vers la seconde de ces hypothèses, causa quelque scandale. Mais le monde est patient; le monde est sot et méchant; il est surtout patient; sur ce point. George Moore ne « supporte pas la contradiction. » Fâcheuse patience! George Moore en fut pour ses frais et ne parvint point à susciter une indignation retentissante. Il était à demi Français. Il écrivait un anglais déplorable. Il en fut réduit à rapprendre sa langue maternelle : cependant, il lisait beaucoup de littérature contemporaine, surtout française : le souvenir de des Fsseintes le hantait Récrivit, comme
j'ai eu l'honneur de vous le dire, des romans naturalistes ; la patience de ses compatriotes commença à faiblir. George Moore devenait une manière de personnage ; il eut la critique a ses trousses; la foule ne L'ignorait plus, elle l'exécrait; le public anglais n'a jamais apprécié le naturalisme. George Moore était de plus en plus naturaliste, de plus en plus Français.
Il découvre enfin la tradition, qui de Fielding à Meredith a l'ait la gloire du roman anglais : incontinent le disciple de Zola, 1 ami de Huysmans et de Mallarmé, l'Anglais parisianisé, efféminé et pervers, - affirme le plus traditionaliste des sujets de la grande reine : il a compris qu'aucun des enseignements auxquels il s'est soumis ne lui sera inutile : il incorpore ses propies complètes à la doctrine nationale : il écrit Esther \\ u/ers, que l'univers bri-
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tannique proclame un pur chef-d'œuvre, et qui est en vérité un bon. très bon roman anglais.
C'est l'histoire d'une servante, qui ne rappelle nullement nos romans d'une femme de chambre ; longuehistoire émouvante, que je n'entreprendrai pas de résumei'; on ne résume pas un roman anglais : certes r vous ne soupçonnerez pas l'attrait de cette humble existence si je vous apprentis qu'Esther Waters, enfant dune pauvre et trop nombreuse famille londonien ner dut entrer en service toute jeune àWoodview où l'on élève des chevaux de course, qu'elle v fut séduite, puis abandonnée par le valet William Latch; qu'elle accoucha à l'hôpital, connut à Londres une atroce misère, parvint cependant à élever son garçon, retrouva William tenancier de la taverne de la Couronne royale et bookmaker. L'épousa, le perdit, ruiné, épuisé de phtisie, retomba à son ancienne condition, servante àWoodview à demi-désert, dévasté parle fléau du jeu
Esther Waters est une figure essentiellement anglaise, admirable d'énergie, de ressources morales, jusque dans la pire détresse. Esther Waters nous émeut de pitié, elle conquiert notre estime, j ose dire notre respect. Esther Waters ne sait ni lire, ni écrire : elle traverse naïve, émerveillée, résignée, vaillante inlassablement, un monde qu'elle devine complexe,, hostile, capricieux : elle a un sentiment très vif de l'universel mystère, un sentiment non moins vif de sa responsabilité personnelle; elle est très anglaise.
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Ësther VVaters rencontre à Woodview un nombreux domestique, filles de cuisine, femmes de chambre,
palefreniers, jockeys, valets et majordome.-, : majordomes, valets, jockeys, palefreniers, femmes de chambre et filles de cuisine ne vivent que pour épier le <( tuyau » opportun et parier aux courses : les maîtres donnent L'exemple, à l'exception de la maîtresse de maison, dévote, timide, épouvantée de ce mal qui ronge, démoralise, anéantit tant de familles anglaises. A Londres voici la maison ouvrière, les hôpitaux, le workhouse, les intérieurs minables et proprets des petits bourgeois, effroyables geôles où peine l'unique servante; voici enfin la taverne où s'assemble une étrange cohue de buveurs et de parieurs, et que surveille de près la police. Que de personnages en ce roman! Que de démarches, d'événements! Quel bouillonnement de sève ! Quelle vie! Que de choses vues, de spectacles évoqués ! L'admirable est que tout cela nous est révélé parles héros eux-mêmes : l'auteur n'apparaît jamais : ni psychologie ex professo, ni descriptions superflues ; que penseGeorge Moore? A-t-il une opinion sur tant de problèmes, religieux, sociaux, politiques? •le l'ignore ; mais je sens que ce romancier accorde à tous ses personnages, aux plus coupables aussi bien qu'aux plus déshérités, une sympathie intelligente et la plus indulgente tendresse; l'auteur se dissimule : une chaleur partout épandue témoigne qu'il a mis dans son œuvre, avec tout son art. le meilleur de soimême.
Il faut lire une telle œuvre pour comprendre que le publie anglais ail si obstinément condamné les essais naturalistes de George Moore... et de quelques autres.
Comment n 'eût-il pas estimé grossièrement superficiel et injustemenl satirique un art qui ne dépasse pas les apparences? Les écrivains naturalistes furent des bourgeois ivres de dégoût et calomniateurs. Ah ! dites-nous la brutalité des mœurs populaires, mais n'isolez point ce trait sous peine de dénaturer la réalité. La biographie d'Esther Waters écrite selon l'esthétique naturaliste eût été intolérable... et fausse. En faisant abstraction de sa propre personnalité pour se placer toujours au point de vue de son héroïne, George Moore atteint à la plus émouvante vérité.
George Moore a esquissé dans sa Confession d'un jeune Anglais la physionomie d'une servante qu'il est intéressant de rapprocher d'Esther Waters : Emma « l'affreuse servante » travaillait dix-sept heures par jour :
Emma, je me souviens de vous, vous ne devez pas être oubliée. Débouta cinq heures tous les malins, nettoyer, laver, faire la cuisine, habiller ces exécrables enfants... travailler péniblement dans cette horrible cuisine, monter les escaliers en courant avec le charbon, le déjeuner et les pois d'eau chaude; à genoux devant une grille, enlever les cendres avec vos mains. — Puis-je les appeler des mains.. . .
George Moore assaille Emma de questions cruelles, curieux de mesurer « la profondeur de l'abêtissement où elle était tombée. » Car Emma était « à peu de chose près un animal. » Emma, ni jeune ni vieille, avait un air honnête et franc; ses gestes étaient sans grâce: « Les bonds que vous faisiez étaient affreux, ils ressemblaient aux bonds d'un cheval de fiacre. » Emma est « une mule... une bête de somme, une