VIII PREFACE
latines, quand on a été en intime familiarité avec Socrate et ses disciples, avec Virgile et ses amis, quand on a écouté la parole d*or des morts illustres, on est digne de juger les vivants, surtout quand on est doué du sentiment de Tidéal et qu'on a rhorreur des bas-fonds du réalisme.
Une dernière fois, je veux dire ce que je pense de cette question qui ne vaut pas la peine d'enfiévrer les esprits.
La dispute des idéalistes et des réalistes n'est pas nouvelle. Je ne ferai à ces derniers qu'une objection : « Si vous ne me présentez que ce qui est, sans y mettre les rayonnements de l'art et les reflets de rinflni, comme Rembrandt, ce grand amoureux de la Vérité et non du Réel, pourquoi
PREFACE IX
voulez-vous que je vous lise ? Tout est un spectacle, sans doute; mais j'aime mieux voir ce spectacle sur le théâtre de la vie que dans vos ouvrages. Qui m'assure qu'à votre insu, vous n'avez point altéré les traits de vos modèles? Je ne me sens aucune inclination à devenir amoureux sur la foi d'ime photographie. Vous aurez beau m'affirmer que la lumière et l'ombre ont joué d'elles-mêmes, que votre héroïne s'est fixée comme dans un miroir, je vous croirai et j'admirerai volontiers votre adresse ; mais si, par aventure, votre beauté est belle, je vous demanderai à voir la femme. »
En face d'un point de vue si limité, je crois que je préfère l'exagération contraire. Des philosophes ont prétendu que l'homme seul existait, que la nature n*était qu'un rêve et une illusion. Sans aller jusque-là on peut bien soutenir que chacun de nous décompose le monde extérieur avec l'ensemble de ses facultés et de ses sentiments.
PRÉFACE
Pour le chasseur, l'oiseau est une proie; pour le savant, c'est un squelette ; pour le laboureur, c'est un ennemi qui mange le grain ; pour le poète, c'est un chanteur ailé ; pour l'amoureux, c'est un souvenir harmonieux. Le paysage chante avec le paysagiste. Tous les tableaux visibles sont des semences d'idées qui mûrissent dans la tête ou dans le cœur de l'homme. Décrire pour décrire, à quoi bon ? Les images ne sont pas des ressemblances ; elles ont passé par la lanterne magique de notre souvenir ; elles se sont transformées au contact de nos sentiments les plus intimes. La campagne que je vois seul n'est plus celle que je vois à deux. Le coucher de soleil que je contemple avec un rayon d'espérance dans l'âme ne ressemble point à celui que je considère un jour de désenchantement. Dans le premier cas, ce soleil me dit : Au revoir I Dans le second, il me dit: Adieu 1 Où trouver en tout cela rien de réel ? Ma fantaisie n'est-
PRÉFACE XI
elle pas à plus juste droit une vérité ? Elle s'enivre de la nature^ mais sans Tintention brutale de la calquer.
La nature est bien la source où se régénère la poésie aux époques de doute et de découragement ;^ c'est là que cette sublime malade doit aller prendre les eaux, mais comme la muse de Jean-Jacques et de George Sand. Une scène des Alpes ou du Berry, peinte par Jean-Jacques ou George Sand, me touche, sans que j'aie les moyens de constater à quel point la réalité s'y trouve : c'est que, derrière la profondeur des lignes de verdure et l'élévation des montagnes, je sens la profondeur et l'élévation plus solennelles encore d'une grande âme.
Ce que j'ai dit de la nature, je le dirai à plus forte raison de la société. Rendre avec exactitude quelques détails vulgaires ne sera jamais qu'un accessoire dans le tableau de la vie humaine. Si je m'émeus à