LES MORTS
U de l'allée en terrasse accolée à l'église de Lan Pol, le cimetière s'étend en plan incliné sur le flanc d'un vallon arrosé par un ruisseau qui se jette à quelques pas dans la baie. Sur sa droite, le cimetière est en lisière de la route; sur sa gauche, il est bordé par les terrains de l'église, massif de verdure fertile et gras que prolongent, à l'autre bout du quadrilatère, les jardins de quelques maisons. C'est le seul endroit boisé de l'île. Des palmiers poussent sur les tombes, parmi des massifs caillouteux et des grands ormes. En toute saison, ce coin est pareil à un verger fleuri et musical où piaillent des bandes d'oiseaux. Et comme dans beaucoup de villages de nos campagnes, ici, le champ de repos est à la fois le lieu le plus grave et le plus souriant.
Pourtant, quand viennent les approches de la Toussaint, c'est la tristesse qui l'emporte.
Quinze jours avant la date funèbre, des groupes de veuves et de filles s'étaient déjà massés autour de la fosse aux « proellas. » D'autres, venues de tous les côtés de
l'île, avaient procédé à la toilette de leurs tombes. L'église s'était remplie d'ombres taciturnes. Et, longtemps après le coucher du soleil, après le départ de toutes, attardée seule dans le cimetière, une de ces femmes, terminée sa besogne mélancolique, s'était allongée un soir sur le gazon, les seins contre le sol qui avait absorbé le corps, bu le sang de l'être aimé, comme pour l'allaiter, le réchauflfer encore ou se confondre en lui dans l'attitude d'un fanatique amour et d'une insurmontable douleur. Et l'on n'avait plus aperçu, émergeant de terre, parmi la blanche forêt des croix, que ses pieds et ses jambes qui sortaient nus des jupes, à l'heure du serein, impressionnants par leur immobilité cadavérique.
Plusieurs fois, Herment avait assisté à de tels préparatifs dans la région extrême du Finistère, à Landéda, à Plouguerneau, à Porspoder, et sur la partie de la côte qui s'étend de la baie des Trépassés à l'île Vierge. Là, les courants ramènent constamment les épaves de très lointains naufrages, pour que chaque anse, chaque village marin, même lorsqu'on n'a point à y déplorer quelque perte locale, connaisse une fois de plus la domination terrible des eaux. C'est ainsi qu'à Loc'hrist, près de la pointe Saint-Mathieu, on peut voir, pieusement honorées, les tombes où reposent deux mousses argentins, deux frères, tandis qu'à côté gisent plusieurs victimes d'un naufrage fameux, ramenées par les flots, à quinze milles des Pierres Vertes, dans la baie de Porz Lioagan.
Mais ici, à Ouessant, les abords de la commémoration des défunts étaient plus émotionnants encore. Cette année, précisément, on allait procéder à la translation des proellas.
— Ce sont, expliqua Barba, de petites croix de cire,
larges comme la main, et qui symbolisent les restes mortels de ceux que la mer a pris, sans vouloir rendre leurs cadavres. Quand arrive la nouvelle de la mort d'un Ouessantin, une proella est censée revenir au pays, en place de l'absent. Elle est reçue dans la maison du défunt et couchée sur une table. Autour d'elle, parents et amis passent la nuit en prières. Le lendemain, s'accomplit un simulacre de funérailles. On célèbre à l'église l'oliice des morts. Mais, au lieu d'aller ensuite au cimetière, on dépose la proella aux pieds de la statue de Saint-Joseph, voisine de l'autel des défunts, dans un coffre spécial qui est toujours trop vite empli. Lors de certaines fêtes de l'Église, à l'occasion d'un jubilé ou d'une mission, a lieu une procession à laquelle assistent tous les habitants, et l'on vide le coffre aux proellas dans une fosse que couronne un petit édifice, haut d'un mètre cinquante, le seul du cimetière, et qui porte cette inscription : Hé/as /..
— Et moi aussi, reprit Barba, il faudra que j'aille parer mes tombes. Je commencerai tantôt par arracher les herbes : ma sœur viendra de Kérandron m'aider à faire le reste. En peu de temps, nous avons perdu notre mère et deux frères, dont l'un fut tué dans la chaufferie d'un torpilleur, l'autre enlevé par une lame sur un longcourrier.
Barba parlait posément et sans grande tristesse dans la voix. Car elle avait longtemps médité sur l'au-delà. Elle en concevait une forte curiosité, voilà tout. Portée vers le merveilleux comme tous les simples, l'image de la mort l'attirait et elle vivait en famiharité avec clic dans une sorte de délectation quiète et pieuse. Elle s'était assise auprès de l'âtre, surveillant son feu, dans une salle luisante et propre qu'égayaient des murs blanchis à la chaux.
Selon la mode ouessantine, toutes les parties boisées du lo^^is étaient peintes comme des cabines de navires. Le plafond lui-même, soutenu par de larges poutres, s'éclairait d'une teinte vert pomme où couraient des motifs de décoration traités en rouge, dus au savoir primitif de Barba qui avait rempli en cette occasion les fonctions de peintre et de maçon. La chaumière se composait de deux pièces étroites et longues qu'un corridor divisait. Une échelle qui trouait le plafond du couloir conduisait au grenier où étaient rangées les récoltes : avoine, orge, légumes secs et pommes de terre.
Depuis la mort de sa mère. Barba habitait cette maison de Nérodynn achetée avec l'argent du partage. Elle y vivait seule, exploitant les dix-huit sillons de culture disséminés un peu partout à travers l'île et qu'elle possédait en bien propre. Elle avait douze poules et cinq moutons qu'elle voyait seulement à partir de l'époque du rassemblement. Dans ce chez-soi rustique, elle éprouvait un plaisir béat, une douce joie de vivre qui se traduisaient par un mépris averti de la « grande terre ».
— C'est certain, nous ne sommes pas malheureuses, accordait-elle. Il n'y a pas de misère ici comme sur votre continent de sauvages. Pour rien au monde, je ne voudrais quitter Ouessant. Et nous pensons toutes comme cela, à preuve que celles qui sont parties avec des étrangers sont toujours revenues... Pas étonnant : comment sauraiton vivre avec des païens ?
On lui avait démontré au catéchisme que tous les étrangers étaient des païens. En eux, elle aimait l'homme — mais clic détestait leur esprit.
— Qu'est-ce donc que les « païens », Barba ?
— Des Turcs, fit-elle résolument.
— Et les Turcs ?
— Ceux qui ne croient point en Dieu.
— C'est donc vrai, qu'il y a un Dieu ?
— Tiens, bien sûr !
— Si sûr que ça ?
Barba de Nérodynn se fâcha :
— Ah ! taisez-vous, fît-elle.
Herment s'amusait.
Mais sa fougueuse amie le regardait avec colère et inquiétude, comme un monstre. Et elle ajouta : — Je crois que vous êtes tous comme cela, à l'autre bout de l'eau.
Et puis, elle se mit à rire de son emportement et de sa candeur, peut-être. Car elle avait parlé sous l'impression de ses souvenirs d'enfance. Et beaucoup, dans l'île, même parmi ses amies, étaient sceptiques, maintenant, et impies avec détermination. Elles se vantaient d'un orgueilleux passé, splendide et bien antérieur au christianisme, religion nouvelle d'iconoclastes chagrins débarqués à Heussa avec Pol, évêque de Léon, et qui avaient brisé les dolmens des Druides, remplacé les fées par des saintes, et construit des églises avec les pierres du Temple celtique de la pointe de Pern.
D'ailleurs, la crédule Barba n'allait pas toujours à la messe, ni même à vêpres, le dimanche. Et Herment, pour la taquiner, s'en déclara scandalisé :
— En outre, il ne faudrait plus faire l'amour. Plus d'amour, tu entends, ô chaude îlicnne : rappelle-toi qu'on a dû t'enscigncr à dédaigner la chair... Elle devint rêveuse. 11 continua, maîtrisant son rire : — Songe à l'enfer, ma fille... et n'es-tu pas troublée de vivre ainsi dans le péché, particulièrement à cette époque de Tannée
où la terre, humide de tant de larmes, nous fait si bien songer à la mort ?...
"il avait enflé sa voix. Et ces paroles d'apôtre prenaient, même dans sa bouche profane, un accent extraordinaire, tant cette petite maison pieuse où ronronnait la bonne Barba, semblait faite pour leur donner écho.
La chérie n'avait rien répondu. Mais un quart d'heure après, elle passa comme un souffle près d'Herment, et, l'embrassant sur la bouche : — je vais à l'égUse, dit-elle, au cimetière après. Et elle sortit. « Brave fille, sourit-il, en s'étendant sur la banquette pour piquer un somme : — Qu'on vienne encore me dire que la religion ne vaut rien pour les femmes ! »
Vers six heures du soir, Herment partit flâner dans le bourg. Et il eut le plaisir d'entendre, de la bouche de jvime Noan, des compliments sur sa belle. « Barba est très sage, disait-elle : c'est connu, elle ne prend jamais qu'un amant à la fois. »
Alors, fier et satisfait, il rôda du côté de l'église, à la recherche de cet oiseau rare. Et ce fut en vain. Mais à travers les carreaux d'une fenêtre minuscule, il entrevit la châtelaine de Nérodynn qui croquait des cerises à Teau-de-vie chez la grande Angèle. Barba frappa aux vitres, sortit du débit et courut à lui dès qu'elle l'aperçut.
— Il faut que tu voies une proella, dit-elle avec une joie un peu orgueilleuse des vieilles coutumes pittoresques de son île, une admiration naïve pour son petit coin de terre. — Il y en aura justement une chez Etienne Stéphan de Kergofl". Son fils est mort, suis-moi, je m'y rendrai dans la soirée.
Après dîner, ils s'en allèrent vers le petit village de la côte Est où demeuraient les Stéphan. Barba causait avec loquacité. Elle était heureuse de posséder un auditeur patient, à qui faire partager ses enthousiasmes.
— Cela fera une proella de plus, un marin de moins au cimetière. On est fier, pourtant de ceux qu'on arrive à « crocher du fond ». Ainsi, c'est l'habitude de porter tous les cinq ans à l'ossuaire ceux qui reposaient dans leurs tombes : seuls les noyés qu'on a pu ensevelir demeurent toujours dans leurs tombes. Tu pourras voir qu'on ne touchera jamais à la fosse de l'Anglaise.
— Qui donc l'entretient, demanda Herment, les parents de la morte envoient-ils de l'argent pour cela ?
Barba s'indigna :
— Payer ? Ah ! ça ?... tu crois donc que tout s'achète chez nous ?... Mais personne n'accepterait de l'argent pour honorer les morts. Ce sont des voisines qui prennent soin du tombeau de l'Anglaise. Ce serait moi, si quelque défunt oublié reposait près des miens... Et je soignerais aussi ta tombe, mon ami, si tu étais enterré à Ouessant, j'y planterais des fleurs... et cela, même si je ne t'avais pas connu.
— D'ailleurs, ajouta-t-elle, la tombe de l'Anglaise est si belle que c'est plaisir.
Et Barba, toute à ses souvenirs, rappela d'autres enterrements analogues à celui de la jeune lady qu'on avait trouvée à la pointe de Veilgoz, ses bras raidis tenant encore contre son sein glacé le cadavre de sa fillette. Et c'avait été vers l'enfant, surtout, qu'avaient jailli les sympathies émues des Oucssantincs. Pour habiller la petite morte, elles s'étaient disputées à qui donnerait ce qu'elles avaient de plus beau dans leurs coffres. Et comme il avait
fallu un nom qui permît d'évoquer sa mémoire, pendant les causeries des veillées, on avait baptisé Coisic (Françoise) la petite exilée pour toujours.
Mais on approchait la maison Stéphan. Dans le village silencieux de KergofF, une porte était grande ouverte sur la pénombre d'un logis.
— C'est là, dit Barba.
Deux cierges éclairaient la chambre mortuaire. Un petit rameau trempait dans une assiette et les nouveaux arrivants, tour à tour, aspergeaient la proella. Agenouillée sur la terre battue, une sœur du tiers ordre du Carmel récitait des prières auxquelles les assistants répondaient. Après quelques paroles de consolation. Barba vint se placer à l'écart, à côté d'Herment.
Il connut d'elle que le mort était un garçon de vingt-sept ans qui, son congé fini dans la flotte, était parti au long-cours. On était sans nouvelles de lui depuis quatre ans, quand des bruits coururent, très vagues, sur la disparition de la Noéme, son bateau. On ne s'en inquiéta pas outre mesure, habitué qu'on était aux surprises de la navigation. Et aucune information officielle n'ayant confirmé le sinistre, on reprit peu à peu confiance et on oublia ces rumeurs inquiétantes.
Aujourd'hui, l'annonce du décès de leur fils touchait donc les Stéphan à l'improviste. Le maire, prévenu par dépêche, avait prié des cousins d'aller avertir les parents du défunt, après souper, de façon que les pauvres vieux pussent manger sans trouble. Sonné l'Angélus du soir, ils avaient bien entendu tinter le glas, mais ils étaient loin de prévoir un deuil qui les affectât aussi directement. Et puis, un peu plus tard, selon les rites, deux voisins
étaient venus, porteurs de la croix d'argent qui précède les processions et de la proella qu'ils avaient été chercher à la cure. Sans mot dire, ils placèrent la croix près de la fenêtre, de telle sorte qu'on pût, en passant, l'apercevoir de l'extérieur; la proella fut posée sur la table.
Tout espoir était bien perdu. Les parents et les amis, avertis aussi, car la nouvelle d'une proella se propage de porte en porte dans le voisinage, étaient accourus et la veillée avait commencé. Cependant, quelques personnes de bonne volonté étaient parties vers les différents quartiers de l'île, frapper aux carreaux de toutes les maisons, et prévenir qu'il y avait une proella à Kergoff.
Les hommes, qui, d'habitude, négligent de se déranger pour les enterrements, ne manquent jamais d'assister à une telle cérémonie. Contrairement à l'usage en cours pour les funérailles, elle a toujours lieu le matin.
Demain donc, le cortège, précédé du clergé, s'acheminerait vers l'église. Le plus vieux parent du défunt porterait la figure symbolique couchée sur deux coiffes posées l'une sur l'autre, en forme de croix.
Barba, frappée par la coïncidence, admirait que ce deuil arrivât précisément au milieu des fêtes de la Toussaint. Elle s'interrompait de causer pour reprendre les oraisons. Parfois, les voix monotones semblaient s'assoupir. On entendait alors des gémissements, de longs sanglots, et puis les invocations recommençaient, fiévreuses, dans le grand calme du soir dominé par le cantique alangui des eaux.
Tout à coup, des cris de terreur arrachèrent I icrmcnt à sa demi-somnolence. Dans l'ouverture de la porte une ombre, s'était dessinée. Une ombre se tenait là, immobile.
Ce fut un désordre sans nom. Les assistants s'écartèrent épouvantés. Car cette apparition était la seule au monde, vraiment, qui pût causer tant d'effroi. Un homme ? Un spectre bien plutôt. Celui-là était rayé du monde des vivants. Sa pâleur était celle d'un mort, ses yeux hagards semblaient paralysés dans leurs orbites. Il était sans souffle, comme glacé lui-même de l'horreur qu'il inspirait à tous. Enfin l'intrus fît quelques pas, dans un reculement général, un geste atroce de refus des bras et des lèvres qu'il tendait.
Ah ça I quel était donc ce cauchemar, cette scène macabre, dans ce foyer hanté de larmes et de superstition, à la lueur falote de ces cierges ? Au milieu de l'hystérie montante, Herment se sentit, lui aussi, gagné par l'énervement. Il voulait savoir. Mais Barba qui s'était accrochée à lui, Barba profitant de ce que l'issue était libre, l'entraîna au dehors.
Là, elle courut quelque vingt pas et s'arrêta contre un mur, toute secouée de spasmes, étouffant presque, avec des sifflements de gorge, de poitrine brisée, comme si une émotion folle ou un rire inextinguible, simplement, l'allaient faire éclater.
— Ah ! lui cria Herment, tu en as de gaies, de m'avoir amené ici 1... Hé bien 1 demanda-t-il, explique ?...
— Fanch ! Ah 1 Ah 1 Ah !... Fanch ! comme un revenant !...
Et elle riait, décidément... Pas mort 1... Il n'est pas mort !... Oh ! il a dû être content, tout de même, de m'y voir, à sa proella !
Alors, elle ajouta plus bas, riant encore, rougissant un peu :
— Nous avons été fiancés longtemps. Il m'aime toujours.
Les fêtes de la Toussaint arrivèrent. Pendant trois jours, l'île connut le repos. Des petites filles venaient jusque dans la cour de Barba et s'asseyaient sur la murette pour l'écouter causer. Ce rassemblement de gosses provoquait les plaisanteries des amies qui la traitaient de farceuse. Barba n'en avait cure : cet auditoire puéril ne lui semblait pas à dédaigner.
Le retour de Fanch avait fortement impressionné les esprits.
L'annonce erronée de son décès était due au nombre considérable de Stéphan qui habitaient l'île. Deux cousins, à bord de la Noémie^ portaient le même nom : Fanch Stéphan de Kergoff avait seul échappé au naufrage. Lorsqu'on l'eut rapatrié, après être passé à l'inscription maritime de Brest, il s'était embarqué sur un voilier qui l'avait ramené à Ouessant le soir même du jour où la dépêche apprenait sa mort au pays.
Il s'était attaché à Barba depuis des années, du temps qu'il était mousse. Mais l'objet de ses désirs manquait de fixité, sans doute. Passé les jeux de l'enfance. Barba ne répondit plus à son affection : lui, ne se lassa jamais. Dès qu'il fut rentré, il erra aux alentours de Nérodynn.
Au dire de certaines âmes superstitieuses, son apparition, au beau m.ilicu de la veillée funèbre, était à considérer comme un miracle. Le curé le cita en exemple. On chercha Fanch pour le féliciter, mais il sut échapper aux ovations. Et, triste, vindicatif, l'oreille basse dans son malheureux amour, il rôdait à travers l'île, suivant Barba à la piste, comme un chien.
Barba, seule, ne s'étonnait pas. Car elle évoluait naturellement au milieu de l'extraordinaire et de la fable qu'elle savait rencontrer partout. L'île entière dramatisée, tout son passé légendaire étaient dans son cœur. Elle jurait qu'elle pouvait prévoir la mort. Elle exagérait. Quelques jours avant un naufrage, le bruit courut qu'elle avait entendu la nuit, près de Kérer, ce cri sinistre, attribué parfois à un mystérieux oiseau marin, parfois à des esprits, ce cri inexpliqué qui fait, depuis des siècles, trembler les Bretons, ceux du Finistère comme ceux de la Cornouailles, des rocs du Land's End à Falmouth, et qui annonce un mauvais coup du sort.
Elle était à la fois naïve et roublarde, mais elle ignorait sa naïveté comme sa roublardise. Elle employait sa malice inconsciente à l'agencement de constructions imaginaires auxquelles sa naïveté donnait, par quelques détails maladroits et inattendus, par ces faits que la logique ignore, que la raison n'invente pas, mais que la vie, précisément, sait nous offrir, un surprenant accent de réalité.
Herment l'appréciait parce qu'elle animait de son récit nocturne les plages désolées. Souvent, elle l'entraînait vers le Corce où l'on disait que, minuit passé, on pouvait écouter les appels des noyés d'autrefois qui erraient sans repos, en quête de prières. Barba souhaitait de les entendre et frissonnait tout à la fois. Elle aurait tutoyé des fantômes et bataillé contre eux.
Peut-être y avait-il dans tout cela un peu d'affectation car ces hantises contrastaient avec ses belles couleurs et son goût des joies précises de la vie.
— Allons, tais-toi, lui conseilla Herment, un soir qu'elle s'était lancée vers de nouveaux cauchemars... Pourquoi ne m'as-tu pas encore répété la vieille balan-
çoire : « qui voit Ouessant voit son sang ? »... Et il ajouta, dans une ironie qu'elle ne comprenait pas, sans doute :
— Quand les baigneurs aux chapeaux plats de paille et les dames oisives qui s'étalent en complets tennis sur les sables des plages viendront se hasarder jusqu'ici et auront pourri l'île davantage que n'ont pu le faire les coloniaux, tu leur vendras des coquillages sur lesquels des ouvrières affamées de Paris auront écrit ces mots : « Ile d'Épouvante )>.
Elle s'étonna. Herment lui prit un baiser long et savoureux; mais elle se dégagea, aux écoutes, l'oreille au vent.
Point de doute : à quelques pas de là, dans la direction du remblai en bordure de la grève du Corce, on avait entendu un bruit insolite. Il se précisa. Alors, Barba s'étant baissée, se mit à ramasser des galets qu'elle serra dans ses poings solides :
— Il partira, ce sot-là ! Il partira, ce tourc'h...
Et elle jeta des pierres à la volée sur une forme indécise et qui disparut.
— Tu n'as donc pas vu, reprit-elle, qu'il nous suit toujours, depuis qu'il est ici ?
— Qui donc ?
— Le « proella » !...
Herment s'en allait de Nérodynn avant l'apparition du jour, dans la tendresse inspirée du matin. Et sa promenade jusqu'à l'hôtel avait une douceur exquise. Souvent, lorsqu'il ne pleuvait point, il portait ses pas plus au Sud, vers la mer dont il aimait à surprendre l'éveil. Le climat était tiède malgré que la fin de novembre approchât; et c'était quelque chose d'inestimable que d'échapper à
Tautomne dont on n'avait pas conscience dans ce pays sans feuilles. Les prairies demeuraient toujours vertes et rhiver même ne devait pas exister.
L'Océan, seul, portait avec le ciel les traces de la saison dans une sorte de sérénité grave; les vents n'étaient brutaux que par intermittence parce que la série des gros temps ne commence guère qu'en janvier.
Un matin, il alla, tâtonnant presque, — car le Créac'h lui-même semblait s'être endormi et n'émettait plus que de faibles lueurs, car le StifF ne semblait plus qu'une faible veilleuse, un matin, il partit errer au long des grèves. La mer, très calme, balançait dans la baie ses ondulations rythmées et douces. Elle étalait la dentelle de ses vagues sur les galets de la plage en cirque du Runiou avec un bruit de soie froissée, comme une danseuse. Elle avait la tiédeur parfumée d'un beau corps. C'était entêtant de senteurs, entêtant et ironique d'insistance, ce remous perpétuel, comme une respiration. Une invite à se confondre en elle.
Alors, dans la nuit défaillante, dans ce décor dont elle était inséparable, il se sentit une grande reconnaissance pour la fille jeune et vigoureuse qu'il venait de quitter. Elle chantait encore dans ses bras... Comme elle l'avait accueilli avec confiance, lui, un étranger, comme elle était vraie dans sa rudesse...
La mer, décidément, se faisait si tentante qu'il voulut l'approcher elle aussi. Il se dévêtit et s'étendit dans l'eau.
Le soir, quand il raconta la chose à son amie :
— Pourquoi ne m'as-tu pas emmenée ? dit-elle. Je me serais baignée avec toi.
UNE MOULIGUEN*"
ROIS-MOI, dit Barba, il ne faut pas penser que les aventures semblables à celles de Fanch Stéphan soient rares. Il n'y a pas si longtemps que Gabriel Noret, qu'on disait bien mort, lui aussi, revint après sept ans d'absence et trouva sa femme mariée.
Barba de Nérodynn allait à Pen ar lan. Elle portait une charge de laine qu'une vieille parente devait filer à son intention. Et Herment l'accompagnait.
Sur la route de Kerlaoulen, ils venaient de croiser une vingtaine de femmes agenouillées qui cassaient des pierres sous la direction du garde-champêtre. C'était la corvée des routes, travail d'arrière-saison qu'on exécute au moment des loisirs d'automne et dont les plus riches peuvent se libérer tn acquittant une dispense. Elles accomplissaient leur besogne sans hâte, sous le ciel gris. De fort loin on entendait le bruit des masses qui sectionnaient un granit friable et un chant très doux et plaintif,
(i) Femme étrangère au pays.
en langue française, un vieux chant, non point particulier au pays, mais dont l'air et le rythme avaient été dénaturés par des générations d'îliennes.
Lorsqu'elle eût donné la laine à sa parente. Barba entraîna son ami dans la lande, vers Porz Ligodou. De ce point élevé de la côte, on apercevait Bannec et Balanec, et puis, Molène, presque irréelle, dans l'horizon opaque et ramassé.
— Regarde la mouliguen, fit soudain Barba, en désignant une jeune femme vêtue à la façon du continent et qui surveillait son enfant, une fillette habillée en Ouessantine. Et elle ajouta, un peu méprisante : — Elle ne sait pas parler le breton.
— Mariée avec un Ouessantin ?
Barba fit un signe de tête affirmatif.
— Tu vois ces trois maisons, la première est celle des Mit, une des rares familles du pays où les hommes soient pêcheurs de père en fils; Jeanne Miniou habite la suivante, et voici, tout au bord de la grève, la maison de l'étrangère qui épousa Antoine Mit.
« Il y a six ans, Antoine Mit, à peine rentré du service, se décida à partir sur la navigation, malgré ses parents qui s'efforçaient de le retenir, et malgré Jeanne Miniou qui voulait l'épouser — et ce fut, peut-être, pour cela, seulement, qu'il s'en alla — tandis que Pierre Le Gall aimait Jeanne sans espoir, il le savait bien. Pierre était aussi un long-courrier.
(( Quand Antoine revint, il ramenait une jeune femme de la grande terre. Alors, Jeanne pensa mourir de jalousie et, par dépit, elle consentit à donner sa main à Pierre Le Gall. Deux mois après, Antoine et Pierre trouvaient un engagement sur le même trois-mâts et partaient pour l'Argentine.
« Mais Jeanne ne s'était pas consolée. Et quand Thérèse la mouliguen fut seule, sans son mari, seule dans l'île, personne, malgré qu'elle fût aimable et bonne, ne voulut la connaître. Moi-même, je ne lui aurais pas parlé. Et ses beaux-parents, non plus, ne pouvaient pas la souffrir, parce qu'elle était étrangère.
« Voici qu'un jour, on annonça que le Samson^ c'était le nom du bateau des deux amis, venait de se perdre. Et, ici, tu vas voir que cette histoire aussi rappelle un peu celle de Fanch. Il était dit que parmi les hommes qui étaient sauvés, on comptait un Ouessantin. Mais lequel ?... on ne savait pas. Les deux femmes habitaient porte à porte. Et si Jeanne Miniou était anxieuse, c'était de connaître si Antoine vivait encore, car son mari, elle s'en moquait pas mal !
« On attendit cinq semaines, sans nouvelles aucune. Et puis, ce fut Pierre Le Gall qui rentra. A sa vue, Jeanne Miniou s'abattit à terre sans connaissance. Et l'on pouvait penser que c'était un effet de la joie de revoir son mari. Hélas I 11 n'était pour rien dans cette émotion.
« Thérèse se jeta sur sa petite fille, comme une désespérée. Elle savait bien, désormais, ne plus devoir trouver qu'en elle de consolation. Et ce fut une chose navrante que de la voir vivre si près de la haine de Jeanne, car Jeanne Miniou jalousait jusqu'à ses larmes, elle qui n'avait pas le droit de pleurer.
« Aujourd'hui, les années ont passé. Mais Thérèse Mit est toujours détestée. Elle vit ici parce que sa fîllc y est née, parce que son mari y naquit et parce qu'elle n'a pas d'autres biens ailleurs... Elle ne s'en ira jamais !
Et Barba souriait, sans méchanceté foncière, certes, mais elle souriait. Et elle ajouta doucement :
— Fallait pas qu'elle y vienne... Il n'y a donc pas assez d'hommes sur le continent ?
Herment s'était retourné vers la jeune femme qu'il apercevait encore. Il y avait quelque chose de poignant dans cette figure sans résignation. « Elle ne s'en ira jamais ! » Et voilà, pensa-t-il, voilà pourquoi, peut-être, elle se tient si souvent devant la porte de cette maison de Porz Ligodou juchée sur la falaise, usant ses yeux à découvrir la côte opposée, apparition bien indécise, même quand il fait exceptionnellement beau...
De loin en loin se détachaient sur la lande des petits monticules hauts d'un mètre environ et en forme d'Y, souvent faits de pierres, plus souvent de gleds, mottes de terre à laquelle adhérait encore le gazon. C'étaient, lui dit Barba, les goastïgou ou abris de moutons, derrière lesquels les brebis mettent bas et se protègent contre les vents et les longues nuits d'hiver. La construction de ces goastigou était le seul soin que l'on prît des moutons à cette époque de l'année. La chair savoureuse de ces animaux est une des principales ressources du pays, mais elle est chèrement payée. Car les moutons, avec le droit de vaine pâture, empêchent toute végétation et causent l'aridité de l'île. La Préfecture maritime proposa autrefois, paraît-il, de faire à Ouessant une ceinture de pins : les habitants refusèrent car ils auraient dû renoncer à laisser errer leurs moutons.
Ces bêtes, toutes petites, mais très résistantes et d'une race particulière au pays, leurs propriétaires les mettent à l'attache en mars, par couples, jusqu'à la fin de juillet, dans leurs champs. Mais après la coupe du blé, terres et pâturages deviennent communs de tradition et l'on
parque les moutons un peu partout, à l'attache, sous condition que chaque couple ne puisse approcher à plus d'un mètre de terre labourable. En septembre, dès qu'on s'est assuré qu'il n'y a plus rien dans les champs, une déhbération municipale annonce qu'on peut lâcher les moutons. Libres jusqu'au printemps, ils vont errer par bandes effarouchées, redevenus sauvages, à travers l'île.
Le premier jeudi de mars, dans l'après-midi, on commence le rassemblement du bétail. Des îliennes, choisies par le conseil, parcourent le pays et ramènent les moutons dans chaque quartier de l'île, à Pen ar lan, au Stiff, à Feunteim Vélcn, à Loqueltas. Elles ont un sou par mouton qu'elles dirigent sur l'aire désignée.
Alors, chacune va d'aire en aire, reconnaître ses animaux d'après leur marque. Les signes distinctifs, en usage de temps immémorial, sont des entailles ou encore des trous pratiqués dans l'oreille du mouton. Chaque marque est la propriété d'une famille. Lorsqu'une nouvelle ramification se crée par suite d'un mariage, on apporte une légère modification à la marque. En sorte qu'on peut suivre la généalogie des familles dans les marques successives des moutons.
Le jour du rassemblement offre aussi ses déconvenues car on constate la disparition de beaucoup de bêtes. Les unes sont mortes de maladies, et d'autres, tombées de la grève, se sont noyées. Beaucoup sont volées par des « Douarncnez » qui viennent aborder à Oucssant, la nuit, quand ils déposent leurs filets à l'entrée des baies pour la pêche des mulets. Plusieurs années de suite, dit Barba, les Espagnols qui travaillaient sur les épaves d'un bateau, firent aussi une terrible consommation de moutons.
11 faut encore compter avec les grands rapaccs qui
enlèvent les petits agneaux, et avec les corbeaux qui mangent les, yeux et la langue des nouveau-nés.
C'est le vendredi que les îliennes vont chercher leurs moutons assemblés. Le samedi, les retardataires qu'on n'avait pas encore attrapés sont amenés au bourg où chacun les examine. Les moutons non reconnus sont vendus à l'encan, après Vêpres, au profit de la commune.
Parfois, le samedi, on célèbre la « fête des moutons ». On voit alors les jeunes îliennes prendre part au dansai^ une sorte de ronde très lente, avec trois pas à droite et trois pas à gauche, et qu'elles exécutent en chantant. C'est là le seul accompagnement. Car, avant l'arrivée des troupes, on ne connaissait pas d'instrument de musique à Ouessant, sauf la bigorne, conque marine dont les hommes se servent pour signaler leur présence en mer, par des gémissements très longs, pendant le brouillard.