UN AMATEUR DE PITTORESQUE
LLE lui souriait, en caressant son cheval blanc couvert de sueur, face à la grève, devant sa maison du Naoulou, voisine de Paraluc'hen, d'où le paysage, à la fois champêtre et marin, révélait les quatre coins d'Oucssant.
Et Soley, pensif, l'observait avec une tendresse amusée. Car par moments elle était farouche et brutale, et on ne pouvait pas la considérer seulement comme un joujou, tandis qu'en cet instant, clic paraissait aimante et douce.
— Curieuse petite femme, remarquait-il, et indéchiffrable...
Cependant il n'avait pas les loisirs de pénétrer l'énigme. Une préoccupation hantait son esprit, depuis des jours. C'est ce qui le rendait morose et inquiétait Juliana. Elle croyait qu'il s'ennuyait dans l'île. Elle redoutait qu'il ne se décidât à partir. Alors, tout en dételant sa bcte, elle se détourna encore pour donner à l'homme étranger le réconfort de sa beauté qu'illuminait un clair regard.
Mais sans même lui répondre par un signe, il pensa :
— Comme elle est loin de soupçonner le chagrin immense que j'éprouverais si j'avais du cœur...
La veille au soir, il avait reçu de Marseille une lettre longtemps attardée aux bureaux de Brest et du Conquet; une lettre dans laquelle une femme teinte et couverte de fards, avec une vilaine âme misérable et tourmentée, lui criait sa détresse morale et le conjurait de reprendre la vie commune. — Et il s'était promis de résister.
Une femme neurasthénique et faible, incohérente, et qu'on lui avait jetée dans les bras. Un être inquiet et artificiel dont l'inconduite avait ruiné le bonheur, et qu'un jour de dégoût tragique, il avait laissée entre les mains d'une mère détraquée et en butte aux pires influences de l'entourage de rastaquouères auquel la condamnait sa vie oisive et déréglée, elle qui portait son nom.
Alors, quand un éclair de raison l'avertit, elle supplia Soley — l'homme naïf — de pardonner ses torts et d'oublier — le supplia avec des larmes et la voix décomposée. Mais il était trop tard. Il pensait qu'on ne doit pas revenir sur le passé.
Une fois de plus, Soley avait enfoui sa lettre dans sa poche, sans même la parcourir jusqu'au bout. Et maintenant, avec un pli douloureux sur les lèvres, il se réjouissait d'être sans haine et superbement détaché — il le croyait I... Qu'importait aux vagues majestueuses qui battaient à ses pieds les rochers impassibles !... Que lui importait, à lui ? Car il s'était sauvé vers la fougueuse indépendance qu'il avait jusque-là connue, avant le jour honni de son mariage, au long de sa vie simple de marin...
Et il se félicitait d'être venu si loin, loin des complications sentimentales, loin des civilisations hypocrites,
trouver une maîtresse qui ne baiserait jamais son front brûlant en lui demandant : « A quoi penses-tu ? » une maîtresse sans artifices, sans parfums, sans gants, sans corset, sans mensonge...
Alors, comme elle l'avait rejoint, il prit la pâle et noire Julia et, l'asseyant sur ses genoux, il l'embrassa violemment.
Mais, surprise, elle lui appliqua sur la nuque une tape à assommer un bœuf, en lui criant :
— Sauvage, va !
Et c'était si comique et si délicieux, ce mot, dans sa bouche, qu'il l'embrassa plus fort encore.
Elles étaient plusieurs, dans l'île, à s'étonner de voir Juliana aimer depuis tantôt un mois. Elle ne sortait presque plus. C'était à peine si elle apparaissait, à présent, dans ces débits où elles entrent toutes, même les plus vertueuses, pour sourire au péché mignon de quelque liqueur un peu raide et qui réchauffe, après les longs travaux sous la pluie.
Même, quand on l'appelait de l'intérieur des cafés, en frappant aux carreaux, le verre en main, elle n'arrêtait plus son char qu'elle conduisait debout, au grand trot, pendant la traversée du bourg. On ne la voyait point davantage dans ces veillées sans hommes qui se prolongent tard dans la nuit.
Aussi, profitant d'une absence de Soley, Jeannic et Bibiane se glissèrent au Naoulou, intriguées par ce sentiment qu'elles considéraient comme une anomalie. Elles voulaient savoir le secret de tant de sagesse.
— Mais qu'es-tu devenue, Julia ?... Je croyais que tu étais morte ! fit Jeannic.
— Et moi, j'affirmais qu'elle vit toujours, reprit Bibiane, et qu'elle est heureuse. Car je savais que Julia n'a plus rien à envier, puisqu'elle aime.
— Hoppela !... je n'ai pas entendu, dit Julia.
— Ah ! ne nous conte pas d'histoires. Tu es folle de ton kouer (homme étranger). Et tu n'as pas tort. Mais ce n'est pas une raison, Julia pour t'enterrer et lui montrer trop d'attachement. Parce qu'ainsi tu n'en obtiendras rien.
Julia se mit à siffler.
— Et n'oublie pas, reprit Jeannic, que rien n'est sot comme de se dévouer entièrement à un homme. C'est toujours se préparer du chagrin.
Alors, Julia, dans le cœur de qui personne n'avait jamais su lire, jura que son ami était, en tout, semblable aux autres hommes. Et que certainement il pourrait la tromper, comme, sans doute, il en avait déjà trompé d'autres, et comme elles, Bibiane et aussi Jeannic, avaient déjà été trompées.
Les deux bonnes âmes soupirèrent.
— Je comprendrais encore, fit Jeannic, si tu étais mariée — ou, si, vieille et laide, tu avais eu le bonheur de retenir quelqu'un. Mais tu es jeune encore, Juliana, et tu es jolie. Et beaucoup envient ton étranger; il y en a plus d'un qui pense à toi, ici.
— Beaucoup qui t'aimeraient si tu étais moins sau-
vage, approuvait Bibiane. — Et voilà des chances dont il faudrait tirer parti.
« Mais toi, Juliana, qui ne t'es jamais affichée avec un homme, puisque tu t'es décidée, enfin, à choisir un ami, pourquoi tant de retenue, dès lors, et au point d'en être ridicule ?... N'oublie pas que tu seras quittée comme les autres !
Or Juliana demeurait indifférente à ces discours tendancieux. Pourquoi Bibiane, moqueuse, ajouta :
— Juliana du Naoulou est restée vierge — je le dis, parce qu'elle le dit, mais qui le croit ?... — est restée vierge longtemps. Mais un jour, enfin, lassée de sa vertu, elle s'est avisée du proverbe ouessantin : « Si tu vois un homme, dépêche-toi de le prendre : il n'y en aura pas un pour chacune... » Et elle éclata de rire : « C'est bien, on ne te l'enlèvera pas, ton koucr ! »
— C'est une sotte, disaient-elles en se gaussant, une fois sorties, tandis qu'elles rattrappaient la route.
Et Julia, qui entendit leurs sarcasmes, demeura longtemps rêveuse.
Par les soirs calmes d'été, quand la mer unie comme un miroir se retire des côtes sans un murmure, on aperçoit au large, dans ces parages tourmentés, des rochers à demi découverts. La vaste solitude leur prête une étrange fantasmagorie, l'éloigncmcnt les formes les plus inatten-
dues. Quelques-uns, allongés sur les eaux, semblent, avec leurs découpures hérissées, de longues embarcations chargées de rameurs.
Il vient parfois alors, porté par le vent, un bruit de voix mystérieux et lointain, comme une conversation haletante dont on recueille seulement les accents... peutêtre les paroles de l'équipage de quelqu'un de ces vaisseaux d'autrefois, fantômes errants qui échappent, le jour, aux vigies modernes dans les immensités océaniques, peut-être encore, s'oublie-t-on à penser, ces barques sontelles montées par des hommes venus du large après quelque dramatique aventure.
Soley, assis sur la grève, guettait ce spectacle indécis. Il attendait Julia, à l'écart du bourg peu à peu noyé d'ombres où perçaient seules, maintenant, les lumières de certains débits. Des coloniaux bruyants y jouaient de l'accordéon et de la mandoline.
Elle tardait à venir :
— C'est curieux, pensait-il, que la chère enfant ne m'ait pas donné lieu, depuis mon arrivée, de soupçonner la moindre peccadille dans sa conduite. Comment quelque visiteur pressé d'amour n'a-t-il pas frappé à sa porte, imprudemment ?... Parce qu'enfin, je persiste à croire que je ne suis pas le premier !
Cette idée lui avait déjà traversé l'esprit. Un soir, notamment, qu'après s'être attardé à l'hôtel, il avait rallié le Naoulou vers dix heures, il avait trouvé porte close : Julia n'était pas là. — Découcherait-elle? s'était-il demandé. Ou bien, comptant sur son absence, n'allait-elle pas rentrer plus tard — et point seule ? Dans l'obscurité, il s'était étendu contre une meulette de paille : position reposante et narquoise pour la voir apparaître sans
défiance, suivie d'un homme. Mais au bout de quelque temps, elle était arrivée, les mains dans les poches de son tablier, en chantant. Elle s'était attardée chez une amie.
— Voilà une clef, avait-elle fait, gardez-la. Une autre fois, vous entrerez tout de suite.
Les tentations sont grandes, songeait-il, et le sexe est facile, ici. Aimable pays I II l'avait bien vu, maintenant qu'il passait ses jours au Naoulou, que des filles rôdaient autour de la maison pour épier les sorties de Julia. Quelques-unes, coiffées du chapeau de paille des moissonneuses, les cheveux gris de poussière, car les fléaux battaient du matin jusqu'au soir, dans les aires, s'étaient enhardies au point d'apporter du poisson ou des œufs au Naoulou, exactement pour lui parler à lui, l'homme étranger qu'une des leurs avait su retenir.
Mais ce soir, Juha ne se hâtait décidément pas. Il se sentit capable d'en éprouver un peu — oh, très peu — de mauvaise humeur. Alors pour couper court à toute sensiblerie, il s'avisa de partir sans plus attendre et de ne point aller au Naoulou.
— Je verrai bien ce qu'elle dira.
Et le lendemain, elle lui demanda sans un accent de reproche, avec tant de naturel et si peu de coquetterie piquée :
— Pourquoi n'ctes-vous pas venu, j'ai veillé pour vous jusqu'à minuit ?
— Pourquoi ? Ah ! chère petite, toi, la perle de l'île, tu me demandes pourquoi ?... Et je ne sais même pas si tu attaches un plaisir quelconque à ma visite... vois, tu ne me tutoies seulement pas I
— Plus tard !
— Plus tard ? fit-il, pour la taquiner, quand des lieues et des lieues nous auront séparés ?... Plus tard ! Tu crois donc que je vais rester des mois dans ce pays, à roucouler avec une mignonne en sabots qui sent le goudron comme un mousse, dans l'espoir que sa voix caressante m'appelle enfin va chalounic'h ? (mon petit cœur).
Alors, Julia pâlit car il avait parlé de son départ. Mais Soley ne s'en aperçut pas. Et cette crainte, elle devait la taire, car son orgueil était immense. Pourtant une colère passa dans ses yeux et elle dit :
— Je ne pourrai jamais aimer un homme comme vous. Vous riez toujours. Et elle ajouta tout bas : c'est dommage...
Elle ne savait pas la lutte ardente qui étreignait son cœur à lui, à certains moments, quand il pensait à la créature qu'une obstination têtue l'avait fait fuir — et quand il raidissait sa volonté contre la folie de courir la rejoindre.
Ils s'étaient tus. A la brise marine se mêlait l'odeur des javelles qui jonchaient l'île. L'Océan était si assoupi qu'on l'oubliait, et, de toute cette campagne livrée aux occupations rustiques, s'élevait, comme une chanson douce et pleine de rythme, le bruit des centaines de fléaux que des belles gaillardes en sueur brandissaient.
L'été, les travaux des champs occupent les îliennes dès les premières heures du jour. Elles quittent les hameaux légèrement vêtues, les cheveux flottants, sans bonnet ou recouverts d'un large chapeau de jonc, pieds nus et tenant en main la faucille, la falz, l'antique instrument des Druides, dont elles se servent pour couper les gerbes de blé.
A cette heure matinale, £n de juillet, quand le ciel
tout radieux s'échauffe, l'île s'étend sur l'azur placide des eaux comme un long caillou gris et blond. Une brume légère en rend indécis les contours. Et dans les criques exposées au soleil qui s'élève au-dessus du continent, vers l'Aber, des vapeurs striées montent. Les travailleuses se hâtent par petits groupes vers les champs disséminés dans l'île et dont elles ont des sillons çà et là. Souvent, ils sont entourés de ces muretins de pierre, à hauteur d'épaule, qui donnent, quand on les voit d'ensemble, un aspect si particulier au pays. Beaucoup de ces champs sont réduits au point que leur superficie, parfois, n'excède pas cinq mètres. Quelques-uns de ces lopins sont même partagés en morcellements qui appartiennent à des familles différentes.
Jusqu'à la Révolution, les indigènes dont les terrains étaient entourés de clôtures ne payaient pas de redevance : il en résultait une sorte de plus-value et c'est à cela, sans doute, qu'il faut attribuer une si grande division de la propriété.
Dans de telles conditions, la moisson est longue à faire, surtout avec les outils primitifs dont elles disposent. Chose curieuse, la faux fut un instant employée à Ouessant. A l'exception de quelques étrangers, venus de la côte et établis dans l'île, on y a complètement renoncé aujourd'hui pour reprendre la faucille.
Quand les épis ont jonché les sillons, les voitures chargées de récolte courent à travers le pays. Tous les sentiers, les haies vives en bordure des chemins se dorent de paille et dans les cours, les meules s'élèvent lentement. Car la contrée, dès lors, a retenti d'un bruit scandé et que le vent promène, adouci, monotone, irritant, le bruit des petits fléaux, qui semble tantôt s'éteindre et tantôt s'cloi-
gner pour revenir encore, comme le pas sautillant, inlassable d'un marcheur fantastique qui résonnerait très loin, très près, à droite, à gauche, sur les routes ou dans les grèves ou dans les nuées.
Il est des cours où, sur le sol en terre bien unie, cinq à six femmes, la gorge libre sous un châle d'été entrouvert, les bras nus dans les chemises lâches, battent le blé; et d'autres où une îlienne est seule à travailler, s'aidant quand même du rythme des fléaux environnants.
C'avait été le cas de Juliana qui, déjà, avait fini son labeur. Elle s'en réjouissait, car à ces moments de grosse fatigue succède une période de loisirs qui va se prolongeant jusque vers le milieu de l'automne, et dont elle profitait en tricotant aux côtés de Soley, en silence.
— J'ai reçu, dit-elle enfin, une invitation à dîner pour demain, jour de courrier, chez Paulette.
Paulette Locronan — Paulette tout court, comme on l'appelait — avait fait fortune aux pays chauds. Cocotte vieillie, qu'une prédilection bizarre avait amenée dans l'île, elle s'y était fait construire une maison. Elle y aurait donné, si elle avait été encore assez jeune, l'exemple fâcheux de l'exploitation tarifée de ses charmes. Mais l'endroit était bien mal choisi. D'abord négligée de tous, elle s'attira, enfin, par le luxe de sa table, les grâces des plus jolies îliennes; des invités mâles, et qui payaient, formèrent le clou de ces fêtes intimes. Quand des étrangers ou des officiers voulaient s'amuser — vite — Paulette était leur providence.
— Demain soir, répéta lentement Juliana. Mais... je n'y irai pas.
Soley ne broncha point. Fermant à demi les yeux, il l'observait.
Comment ! Oser décliner cette invite flatteuse ! pensait-il, diverti. Car Paulette, méprisée d'abord, étonnait maintenant. Elle était habillée en dame et portait de lourds bracelets. Être reçu chez elle constituait une distinction. Et Salomé Thorinn et Angèle et Jeannic étaient avec AI™6 Caïn, qui amenait ses deux filles, dont elle cachait l'âge, adroitement, des habituées du lieu.
— Alors tu as refusé ?... s'étonnait-il.
— Refusé.
— Et c'est très bien, mon joli petit corbeau, très gentil à toi, car elle a dû être forte, la tentation ?..
Il est très difficile, je m'en doute, de dire « non » à Paulette, quand on sait qu'on pourra manger chez elle du mauvais homard en boîte, beaucoup plus appréciable à vos yeux que ces langoustes fraîches que vous dédaignez, et des légumes en conservée, et des fruits, poires, pommes, prunes, choses inconnues dans l'île, et des oranges, des ananas, des confitures. Tout cela, préparé à point par un cuisinier qui rit en montrant ses dents blanches, comme une fille, un trop joli garçon amené tout exprès de Paris pour les nuits vides de la patronne — à ce qu'on dit.
— Bien sûr, approuva Julia, et pas pour autre chose.
— Mais, vois, ma chérie, ton ami est bon et généreux. Il souffre à la pensée que tu n'auras point ta part de ces agapes, que le vin coulera à flots sans que tu y goûtes, et qu'on videra sans toi le contenu mousseux de quelques bouteilles d'or. — Tu peux y aller !
— C'est refusé, répéta Juliana : n'ctcs-vous point là avec moi ?...
Soley s'émut de ce sacrifice :
— Tiens, fit-il avec tendresse, je t'aime. Juliana ne parut pas avoir entendu.
Or, le Bastard, un conducteur des Ponts et Chaussées, qui depuis huit ans, vivait à Ouessant où il s'était marié, venait parfois échanger quelques propos avec Soley.
Et il lui dit enfin, parce qu'il croyait avoir surpris chez l'ami de Juliana les marques d'un attachement inconsidéré et une foi candide dans la vertu des îliennes :
— Croyez-moi, si votre intrigue est autre chose qu'une fantaisie passagère, prenez garde à l'emballement : vous seriez vite désillusionné.
« Pardonnez si je vous parle ainsi. Mais vos allures, votre goût de la solitude, sont des symptômes assez révélateurs du « grand trouble d'aimer » décrit par les poètes. Vous êtes nouveau ici et tout s'offre à vous sous couleur de rêve. Le cadre et ses à-côtés ont flatté vos regards. Ne dites pas non, vous y êtes sensible : j'en ai connu plusieurs comme vous, tous amateurs de pittoresque, attirés par la splendeur des lieux, retenus par la nouveauté d'une liaison qui les sortait de leurs habitudes, et qui pensaient s'être transformés en mettant le pied dans l'île... Écartez ça... N'oubliez-pas (et il songeait sans doute à son propre ménage), qu'à la longue votre caractère affiné se révoltera contre tant de rudesse. C'est un sophisme que de vouloir oublier son éducation pour vivre selon la nature.
« Et puis, vous êtes venu trop tard pour l'idylle, dans un pays perdu. Les temps sont révolus, mon cher, de l'âge d'or de l'Ouessant d'autrefois... ouvrez les yeux : déjà des plaies nouvelles, et quelles plaies !... s'étendent sur l'ancienne terre sainte de la piraterie.
« Quelque jour, chez cet objet qui vous paraît si aimable, la bête ardente reprendra le dessus, dans une frasque énorme. Vous serez brusquement poussé dehors, par dégoût ou par force, comme Licutard, comme Armalin, comme tant d'autres, maris aimants et appréciés, jusqu'au moment où leurs femmes les chassèrent de leurs foyers, parmi la déconsidération générale, car ils avaient trop longtemps vécu d'elles, et n'étaient plus que des mâles vieillis.
(( J'ai vu Lieutard, usé et rongé de phtisie, dire adieu à ses enfants en pleurant et s'embarquer sur la Louise sous les sarcasmes des îliennes, avec en main le mouchoir des émigrants où il avait plié tout son avoir — peu de chose. Il retournait sur la grande terre où il ne comptait plus de famille, plus personne, pour y « chercher du travail )>, pour y mourir. Et le soir, sa femme célébra ce départ avec des coloniaux.
— Ah ! fit Soley, les conditions ne sont pas les mêmes !
— Sans doute. Vous êtes riche. Et ils se turent. Mais Soley, au bout d'un instant, ajouta en souriant :
— Vous verrez, je tiendrai bon.
Et il affirmait ainsi sa volonté, sans crainte. Parce qu'il sentait que tout ça n'était qu'un jeu pour lui. Et qu'un autre attachement, plus fort, le gardait de se laisser entraîner trop avant. Il ignorait qu'au fond de son cœur une image redoutée était sur le point de s'affaiblir, tandis qu'une autre se substituait à sa place.
La gracieuse sauvagesse ! pensait-il de cette femme qu'il n'avait jamais pu surprendre se regardant dans une glace, autrement que pour admirer l'arrangement naïf de sa triple rangée de cliâles aux couleurs crues, (wcq
par des épingles de verroterie. Une raie divisait en deux parties sa chevelure courte; elle posait là-dessus son bonnet et sa coiffure était faite. Il fallait encore la voir, torse nu, se débarbouillant dans un seau en plein air, riant aux éclats sous la morsure de l'eau savonneuse.
Était-ce assez nature.
Et n'est-elle point souverainement estimable, la femme capable d'apprécier l'homme sans sentimentalité, pour lui-même ? En sorte que l'être chéri ne puisse attribuer, en toute humilité, qu'à sa qualité d'homme, les faveurs qui lui sont imparties... Depuis un mois, elle n'avait manifesté son inclination que par la fidélité de son hospitalité nocturne. Si elle était peu démonstrative, c'est qu'elle ne jouait pas la comédie d'aimer. Ah ! non, pas de serments, et pas de grands mots, non plus. Un vieux dicton ne recommande-t-il pas : « Si tu aimes, n'en laisse rien paraître. »
Parfois, pour la taquiner, il l'embrassait correctement sur les joues. Alors, elle s'irritait de l'insaveur de ce baiser. Elle ne disait rien sur le moment. Et, enfin, se sentant « volée », elle entrait en colère :
— Vous embrassez comme un ploug !
Ainsi, elle avait profité des raffinements de la civilisation. Les îliens ne savaient pas embrasser. Des étrangers voluptueux avaient introduit cet art. Elle discernait la qualité d'un baiser mais elle n'avait pas le génie de le provoquer. Il fallait qu'il vienne de lui-même. Et toute sa séduction était uniquement dans son corps sculptural et sain et dans la jeunesse inapprêtée de son esprit.
« Vous embrassez comme un ploug ! »
C'était risible et c'était délicieux, cette indignation. Et, assez curieusement, pourquoi donc, à cet instant
précis où 'û se rappelait ce mot, pourquoi donc revinrent aussi à sa mémoire ces paroles de la douce Jeanne, leur amie, auxquelles il n'avait pas attaché d'importance, d'abord, car elle vivait, cette Jeanne, dans une région d'idéal éthéré : « — Vous avez Juliana, elle vous aime — soyez sûr qu'elle ne demanderait qu'à vous aimer encore davantage. »
11 méditait ces choses en se rendant au Naoulou, à travers l'adorable paysage de Porz Gwen, un vallon en miniature, avec des horizons grands comme la main, rocailleux et couverts d'ajoncs. Un ruisseau qui se perd dans ses prairies marécageuses entourées de muretins gris, semble renoncer à courir vers la mer. Au sommet des deux collines se profilent, très au ras du sol, les toits de plusieurs maisons; la vague chante à quelques pas, sur les plages blondes du Corce et du Cajou.
Il méditait ces choses, simplement, et pour la première fois, une émotion singulière l'envahit, à laquelle s'associait, sans doute, la pure beauté des lieux.
— Est-ce que j'aimerais ? s'étonna-t-il.
Et il sourit victorieusement. Car il crut bien, en cet instant, avoir dépouillé le vieil homme. Depuis un mois, il portait là, sur lui, sans même les avoir regardés, ces lettres et ces souvenirs de la femme qu'il avait fuie, tant de choses qui auraient dû lui ronger la poitrine comme un cilice... Ce fardeau lui semblait bien léger.
Alors, très fier de dédaigner le passé, il arriva chez son amie, l'esprit enjoué, l'âme libre.
Juliana, un peu morose ce jour-là, surveillait, en retenant par une corde deux moutons accouplés, l'air décidément victorieux de Soley.
— Agréable fermière, dit-il, comme tu ferais le bonheur d'un homme !
« Je n'ai jamais compris pourquoi tu n'étais pas entourée de bébés roses, pourquoi un légitime époux n'était pas à tes côtés, remerciant le ciel d'avoir pu assurer l'embargo d'une aussi charmante compagne.
« Voyons, pourquoi ne te maries-tu pas ?
Or elle lui répondit avec aigreur :
— Est-ce que je ne me suffis pas à moi-même ?
— Mais tu as vingt ans 1
— I.a belle affaire, si j'épouse un matelot ! M'embarrasser d'un mari que je verrai à peu près tous les quatre ou cinq ans, comme c'est le cas de Jeanne Le Gwen, de Barbe Le Meur, de Rose Iliou et de tant d'autres !...
— Alors prends un étranger !
— Travailler pour un homme, non pas ! Vous n'avez rien à faire ici, pas de pêche, pas de commerce, et nous, femmes, l'agriculture est notre lot. — Et puis, réfléchitelle, se marier est devenu bien difficile... elle insista lentement, appuyant sur les mots, presque impossible pour celle qui a connu quelqu'un d'autre qu'un Ouessantin. Les gens d'ici sont trop grossiers. Bon pour celles qui n'ont jamais rien appris de l'amour...
Et Juliana avait raison. Ne sont-ce pas les filles, à Ouessant, qui de tout temps, ont dû faire les avances aux gars très puissants, mais timides et pleins de froideur indolente et qu'elles ont tant de peine à retenir, malgré leurs charmes, désarmées contre cet atavique instinct, leur unique passion, celle qui les entraîne irrésistiblement vers la mer ?
— Trop sauvages, en vérité ?
— Oui. Répéta-t-elle, avec une moue dédaigneuse. Et
elle crispait sa volonté pour paraître indifférente et insensible.
Il y eut un silence. Un silence qui était lourd de pensées qu'ils n'osaient point échanger et qui se rapportaient à eux-mêmes. Peut-être à leur mutuel amour inavoué.
Et n'était-ce point cela qu'il aurait fallu lire entre les lignes, la preuve de son attachement, dans cette incapacité de pouvoir supporter un autre homme après lui?
Or Soley était-il aveugle ou indifférent ou simplement maladroit, quand il fit :
— Bast ! tout s'oublie !...
... ou bien se mentait-il à soi-même ?
Enfin, il s'aperçut que le soleil, sur la fin de sa course, allait disparaître derrière les rochers de Pern. Il entraîna Julia vers ce glorieux spectacle. Longtemps, tous deux marchèrent sans mot dire dans la direction de l'Ouest, sur un doux tapis de gazon, jusqu'à l'ancienne sirène. Et quand ils furent rendus en cet endroit extrême de l'île, parmi le désordre tragique des colosses de pierre accumulés, Soley porta la main à la poche de son veston.
Alors, dans la joie de son âme, il dit à Julia :
— Tiens, prends ces papiers et prends aussi ces photographies. Et maintenant ! détruis-les, jette, jette tout 1
Elle n'eut pas même la curiosité de regarder. De sa main qui aurait déchiré trois jeux de cartes assemblés, elle réduisit les feuillets en pièces et les dissémina au gré du vent.
— Et toi, fit-il, dans un transport d'enthousiasme dont il voilait l'accent sincère sous un lyrisme affecté, tu es ma déesse sauvage, ma petite déesse noire, Juliana la brune,
et je t'élève un temple d'amour parmi ces rocs où jadis les druidesses sacrées, tes ancêtres, adoraient Heussa !
Mais le soir, la déesse s'était grisée — abominablement.
Ce fut de la faute de Thirion, un matelot en congé, et puis d'Adèle Berthelé, et de Maryvonne Lamour, qui, très tardivement, étaient venus frapper aux volets de Juliana, si fort qu'ils faillirent réveiller les morts du Cimetière des Anglais.
La nuit était splendide : ils proposaient d'aller faire un tour à KergofF, à l'autre bout de l'île, chez Marzin.
On se mit en route.
La maison Marzin, spacieuse et bien éclairée, s'encombrait de marchandises qui avaient débordé jusqu'à la buvette. C'étaient des fûts, des barils, des caisses de biscuit de mer, des ballots de toile à voile. Une odeur d'alcool et de goudron, mêlée à celle des épices, flattait les narines quand on arrivait du dehors. Marzin était un gaillard solide et râblé, l'œil vif, avec une barbiche en pointe et une large ceinture de flanelle rouge autour de la taille. Pêcheur de la pointe du Raz, il avait épousé une Ouessantine maigre, au grand nez, au cheveu luisant et noir, et « riche ». A eux deux, ils dirigeaient un de ces comptoirs comme il y en a trois ou quatre dans le pays et qui monopolisent tout le commerce.
Sans tarder, on se mit à prendre Tapéritif. Car Thirion, l'instigateur de cette petite fête, avait, dans l'après-midi, porté à Kergoff un superbe mulet à la cuisson duquel jvlme Marzin avait mis tout son art. On s'installa : les Marzin s'étaient joints à la bande, en amis.
Or, le vin du Vesper, expressément réclamé, fut servi fumant dans les bols. C'étaient, annonça Marzin, et il ne mentait pas — les dernières bouteilles de ce vin piraté, devenu la cause de tant de drames.
Un matin — il y avait plusieurs années de cela — des centaines de barriques furent aperçues en dérive sur la mer embrumée. Les îliens allèrent en chercher quelquesunes avec leurs canots. Mais bientôt le flux les amena de lui-même au rivage et, toutes les grèves, du Créac'h à Loqueltas, et sur l'autre versant, les plages du Corce et du Cajou et toutes les criques, jusqu'à Porz Goret, en furent remplies. Le Vesper venait de se crever sur la pointe de Pern.
Et cette aubaine ne s'était pas arrêtée là : la côte Nord-Ouest, Niou-i-zella, Yusinn et Gwalgrac'h, Cadoran, et le Stiff, Porz Ligodou et Pen ar lan avaient eu leur part de ces épaves ruisselantes, entraînées par le Fromveur très généreux, tandis que d'autres voguaient jusqu'à la grande terre, du Conquet à Portsall, où elles étaient accueillies avec des cris de joie.
Alors, ce fut une orgie somptueuse. Des plus lointains villages, on venait à la grève pour emplir de ce vin tout ce qui tombait sous la main, les brocs, les ribauds pour faire le beurre, les seaux, les bidons et les marmites : on en versa jusque dans les citernes vides. Sur place, les énormes fûts étaient défoncés à coups de sabot, parmi les rocs glissants de goémon; des fleuves sanguinolents cou-
raient sur les sables d'or, regagnant la mer. Les buveurs, la bouche épaisse, dansaient autour des tonneaux; d'autres, après s'être rassasiés, se dégorgeaient pour avaler encore, abandonnant leurs travaux, leurs maisons, hommes et femmes oublieux des vaines contraintes, buvant encore le soir, à la lueur des torches, tant qu'ils pouvaient, buvant jusqu'à l'aube où toute l'île s'endormait enfin sur les plages, dans une vaste fraternité.
Le syndic avait été impuissant à retenir les pillards. La gendarmerie mit trois jours à venir. Elle battit en retraite devant l'attitude des îliens et l'on dut réquisitionner la troupe. Les soldats, baïonnette au canon, devaient empêcher l'accès des plages. Mais la nuit, les femmes se glissaient à travers le cordon des troupes, les militaires fermaient les yeux, et comme la mer apportait toujours son tribut, ils passaient aux séductrices des savons, des étoffes, des verroteries.
Même spectacle sur la côte. On citait à Plouguerneau telle famille qui resta pendant un mois plongée dans l'ivresse, ne se soutenant que de boisson. Un enfant y mourut de faim. Un mois durant, aussi, Ouessant fut noyée sous ce vin noir et fort. Marzin pouvait montrer le costume de treillis blanc qu'il portait alors et qui, teint de rouge, ne put jamais, malgré des lavages répétés, redevenir blanc.
On n'évoquait pas ces histoires, parce que tout le monde les connaissait et parce que chacun y avait été plus ou moins compromis. Mais ce soir même, en buvant ce vin, plus d'un espérait que la fête recommencerait un jour et l'on bénissait ces saladiers brûlants d'où s'exhalait un violent arôme qui, peu à peu, échauffait les têtes.
Juliana, si calme d'habitude, était la plus excitée. Elle riait maintenant aux éclats, sans motif. Puis, en défi aux
objurgations de Soley, qui apprit alors qu'elle était passée dans la soirée chez M™^ Naour où les boissons sont généreusement servies, elle se mit à avaler coup sur coup des pleins verres de rhum, tandis que, pour témoigner sa joie, elle dansait, bousculant tout sur son passage, les tables et les consommateurs, et poussait des cris rauques.
Soley, dans l'animation grandissante, eut le tort de vouloir la calmer. La fièvre gagnait les convives : amusés, ils taquinaient Julia. Pour affirmer sa vigueur, elle prétendit enfin lutter avec Marzin, et, déjà, homme et femme s'étaient enlacés. Un instant, Soley se sentit isolé au milieu de ces indigènes parlant une langue inconnue et qui, peut-être, le tournaient en ridicule. Une colère le prit contre cette fille indomptée qu'il n'aurait su battre. A lui aussi, le vin du Vesper communiquait un dangereux vertige. Seulement, contre qui assouvir sa mauvaise humeur ?
L'occasion se présenta bientôt. Un entrepreneur du Conquet et un sergent de la coloniale venaient d'entrer. On les avait servis dans une pièce voisine. Mais l'endroit était sans gaîté et, attirés par le bruit, ils s'étaient mêlés aux îliennes. Soley prit ombrage de leurs agaceries.
— Julia, cria-t-il, arrive donc !
Julia se retourna et avança de quelques pas. Sans doute, essayait-on de la retenir car elle ne se hâtait point.
— Julia ! appcla-t-il encore.
Alors elle vint. Mais elle était suivie du sous-officier qui marcha vers Soley :
— De quel droit Monsieur prétend-il m'intcrdire de causer avec...
— Quel droit ?... nargua Soley. Ah ! c'est embarrassant... sourit-il. N'importe ! Parce que je suis le plus fort.
Et dédaignant la garde,d'une détente du bras gauche, il l'envoya rouler à cinq pas.
Il avait éprouvé une joie bizarre à être brutal. Maintenant, il souhaitait de les voir se mettre à quatre ou cinq contre lui. Mais tout le monde s'était levé. Les îliens, navrés de cette affaire, discutaient en breton. Poliment, ils démontraient au colonial, affalé dans un coin, et qui essuyait sa mâchoire en sang, qu'il aurait gagné beaucoup à rester tranquille. Juliana, soumise, se plaça aux côtés de Soley.
Ils sortirent.
Une fois chez elle, Juliana s'était assise sur le banc, auprès du lit, calmée, lasse, sans dire un mot. EUe avait arraché son bonnet qu'elle avait jeté dans un coin de la pièce, au hasard. Et maintenant, elle attendait l'explosion des reproches. Elle n'eut point lieu. Soley était fâché contre elle, contre tous, contre soi-même surtout. Sotte histoire. Pourquoi s'être aventuré dans ce caboulot ? Pourquoi s'être rincé la bouche de cette vinasse ? Il se taisait. Et Juliana, voyant que, décidément, il ne gronderait pas, se remettait peu à peu à sourire, béate, comme après une douche qui l'aurait apaisée.
Une seule chose aurait pu la troubler. En rentrant, elle avait jeté un coup d'œil dans sa crèche, et profitant du clair de lune, avait compté ses poules.
— Il m'en manque encore une, ce soir, avait-elle constaté.
— Volée ?...
— Elles y passeront toutes.
— Mais qui donc peut venir les enlever?
Juliana demeurait muette, hochant la tête. Et puis :
— La grande Angèle, parbleu I Elle doit envoyer chez moi ses gosses ou des soldats pendant que je suis absente... Quand j'ai pris cette maison qu'elle avait habitée avant moi, le jardin était plein de têtes de moutons capturés pendant la nuit, dans la lande, et qu'elle dépeçait avec les marsouins, déchirant les peaux, sacrifiant la moitié de l'animal pour faire cuire un gigot ou deux... Mais comment la chiper sur le fait ?...
La grande Angèle, son amie...
— Ah 1 cette île, tout de même, pensa Soley. Et il n'y avait pas une gaîté considérable dans cette exclamation.
Le temps avait changé soudain et, successivement, de fortes bourrasques assaillirent l'île, série de chocs semblables à des coups de bélier, avec des trêves, des accalmies suivies d'attaques désespérées où tout semblait devoir céder; enfin, la mer s'apaisait à nouveau dans un armistice mensonger.
Quand l'ouragan faiblissait, apparaissait la brume. Et puis, des vents s'établissaient Nord-Est, dressant contre les falaises du Stiff l'effort des vagues. L'écume sautait par-dessus l'obstacle altier des quarante-cinq mètres de roche, se collait aux vitres des phares dont on
s'étonnait de ne point voir les lanternes osciller avec toute leur ossature; elle blanchissait de sa bave le toit du sémaphore, pendant que de lourds flocons s'envolaient vers l'intérieur du pays, comme des papillons ivres.
Alors les barques de pêche de Porz Ligodou et de Pen ar Roc'h venaient chercher un abri dans la baie de Lan Pol, tandis que les petits canots de Gwalgrac'h se réfugiaient à Yusinn. Le vent passait au Nord, et, subitement, descendait Nord-Ouest, obligeant les bateaux à fuir sur la côte opposée où, solidement ancrés, ils dansaient dans les criques d'Arlan et de Kernas. En rafales, le vent remontait vers le Nord. Ce souffle instable semblait les oscillations d'une aiguille qui n'arrivait pas à se fixer. Et chaque jour, chaque heure, il s'imposait avec une clameur différente, tantôt molle, tantôt exaspérée, balayant l'îlot d'embruns, charriant des nuages sombres qui donnaient aux flots des couleurs puissantes et métalliques, escamotant ces nuages en un instant, pour disposer un ciel radieux qui refaisait la mer souriante à son image, et tantôt, mêlant tout au point qu'on ne distinguait plus le ciel de la mer dans une brouillasse laiteuse, aux reflets d'un jaune verdâtre, paysage enrhumé où n'apparaissaient que des balafres d'écume.
Les pêcheurs opposaient aux éléments leur mobilité constante, les phares, l'obstination têtue de leurs feux, la masse de leurs pierres et la clameur de leur trompe.
Par moments, la pluie tombait sans discontinuité, transformant Ouessant en bourbiers, des plaines entières en lacs immenses dans lesquels se miraient les petits moulins dont les ailes tournaient, inlassables.
Soley s'était fait chagrin à l'image du temps.
Il aurait voulu l'île telle qu'elle était autrefois, à ces
époques si souvent évoquées et que les vieux avaient connues. Rêve irréalisable. La majorité des habitants applaudissaient aujourd'hui à toute nouveauté. C'était attristant et inéluctable. Seul, un sûr instinct du beau détournait encore les femmes de renoncer à leur costume.
Les meilleurs gardiens des traditions étaient représentés par les ecclésiastiques de la cure. xMais ils voyaient seulement dans leur immobilité une formule de réaction. Ils n'étaient pas, eux-mêmes, à l'abri des critiques, révoltants d'ostracisme, servant jusque dans le temple la politique de l'opulent marchand contre le pêcheur exploité, protégeant les cabaretiers, la plupart, empoisonneurs bien pensants, abaissant enfin la grandeur possible de leur apostolat à la poursuite de querelles mesquines.
Tout accepter en bloc ou fuir?... se demandait parfois Soley. Ah ! ne pas songer, rompre avec toutes les perv^ersités intellectuelles du civilisé, avec ses nerfs, ses délicatesses, y compris cette aberration de réclamer une femme pour soi tout seul, et d'ériger comme un dogme le droit aux jalousies ?... N'était-ce point là l'extrême sagesse ?
Il n'y parvenait pas.
Son visage, trop souvent, trahissait sa mélancolie.
— Tu souffres, mon ami ? lui demanda enfin Julia qui, depuis longtemps, l'observait.
Mais il l'écarta sans douceur : — « AUait-cllc se piquer de psvchologie, maintenant, la sauvagesse ? »
Il fut brutal quand il aurait dû ne l'être pas. Faute considérable.
Ah ! tant pis !
Il avait reçu, ce matin même, une suppHquc déscs-
pérée de celle qu'il croyait avoir oubliée. Et cet appel, sans doute, venait-il à son heure.
Or le démon devait s'emparer du cœur de Julia. Car, par désir de vengeance, elle déclara à Soley qu'ils n'étaient point mariés, après tout, et qu'elle s'estimait, en conséquence, aussi libre qu'il l'était lui-même. Et elle sortit.
Quelle mouche l'a piquée ? se demanda-t-il.
Hélas ! Comme il avait changé en si peu de temps ! Juliana pensait qu'il se détachait d'elle... Et cette conviction d'être abandonnée un jour, commune à toutes les îliennes, et qui abolit toute fidélité, elle la partageait à son tour.
Peu d'heures après, Yanne et Maryvonne Malgorn se rencontraient avec Juliana : un événement sensationnel s'était produit. Des gens du StifF signalaient l'arrivée d'un grand vapeur, mouillé à l'entrée de la baie de Cadoran.
Elles partirent toutes les trois, empruntant les traverses. Il était six heures du soir. Dès Kermonen, on apercevait le navire dont les premiers feux étaient allumés. C'était la splendeur et la vie dans le domaine de la désolation et de la mort. C'était le progrès, des idées nouvelles. Pour les îliennes, un vaisseau représente toujours quelques miettes de plaisir.
Une centaine d'indigènes s'étaient rassemblés déjà sur la falaise. Des matelots du yacht, le Salvador, venaient de descendre à terre. Ils cherchaient de l'eau de source : on les conduisit à un petit douet parmi les roches. Et puis, un second canot se détacha du bord, et quatre gentlemen porteurs de longues-vues atterrirent. Ils jetèrent sur Oucssant un coup d'oeil rapide : la vue de trois belles
filles les intéressa beaucoup plus que le paysage. L'un d'eux s'approcha du groupe et, avec beaucoup de civilité, demanda si elles consentiraient à visiter le bateau. Yanne et Maryvonne saisirent avec empressement l'occasion. Juliana accepta sans défiance. On leur fit faire le tour du pont et on les entraîna dans les cabines.
Le vapeur était plein de choses admirables et bonnes. Elles goûtèrent des cakes parfiamés comme des savons de toilette, des fruits exotiques, et burent de ces vins colorés d'Espagne qui sont pareils à du velours sur la langue et dont la force assez traîtresse ne se révèle pas sur-le-champ. Julia parlait de s'en aller : on lui rit au nez. Ce n'était là que le prélude. Le dîner aurait lieu ensuite. Depuis longtemps les hommes s'étaient faits entreprenants.
« Et Soley 1 » songeait-elle...
Elle se défendait de son mieux contre un grand diable aux mains fines, au teint de lait, qui parlait à peine le français. 11 pensa la convaincre par le Champagne. Mais elle se défiait et buvait seulement du bout des lèvres. Yanne et Maryvonne, qui s'oubliaient tout à fait, étaient déjà très débraillées. Juliana supplia encore qu'on voulût bien la ramener à terre. Mais on ne l'écoutait plus. Alors elle se débattit rageusement. Ils se mirent à deux contre elle.
— Elle n'a pas assez bu, déclarèrent-ils. Et ils burent davantage. ^lais, bien que ce sacrifice fût héroïque, Juliana vidait son verre sur les tapis du salon, au fur et à mesure qu'on le remplissait. Enfin, elle avala à grands traits une coupe pleine — elle se devait bien ça — et, profitant d'un instant de répit, elle s'échappa sur le pont.
Les hommes de l'équipage occupaient leur poste à
l'avant. L'obscurité était si grande que l'on n'apercevait point la côte de Gwalgrac'h.
Juliana gagna l'arrière. Un canot y était amarré. Hardiment, elle enjamba le bastingage et se laissa couler sur la préceinte. Alors elle paumoya le bout qui retenait le canot, et lorsque son avant toucha le yacht, elle s'élança vers la frêle embarcation. Mais, dans sa hâte, son élan mal calculé la précipita à la mer. On entendit un clapotis, le bruit de l'eau battue. Pourtant, avant qu'on ait pu mettre une chaloupe à la mer, elle s'était hissée ruisselante dans le canot, elle avait détaché l'amarre, pris les rames, et déjà, elle s'éloignait dans les remous violents du courant.
— Où va-t-elle ?... Elle est perdue dit un matelot.
— Si elle pouvait doubler la pointe ? ?...
— ... et gagner le Stiff ?... avec ces vents qui rabattent sur les roches, elle n'y parviendra pas.
Le youyou avait disparu dans la nuit.
Et de la côte, Soley, lui aussi, avait vu les feux de la maison flottante. Il avait entendu les accords d'un piano et les rires que lui apportait le vent, par bouffées. Et Anne Naour, fillette de treize ans, lui avait dit, sans méchanceté, mais dans toute l'innocence de son cœur :
— Julia est là.
— Oui ? fit-il en cachant sa surprise.
— Elle a embarqué avec Yanne et Maryvonne et « ceux-là » du bateau. Et elle est restée.
— Et elle boit et elle mange de bonnes choses, faisant la fête. Et toi, Annie, tu es ici, applaudissant sans y participer aux plaisirs des autres ? Pourquoi n'es-tu pas avec elles, dans ce steamer du diable, à te réjouir de
tout ton petit corps de gosse, de toute ton âme de maoutic ?
Mais Tenfant ne pouvait pas comprendre. Elle ouvrit seulement de grands yeux. Et elle ajouta, souriant comme un ange :
— Vous savez bien que si j'aurais trouvé une barque pour m'envoyer là-bas, j'y serais moi aussi.
Un vapeur ! Il ne s'étonnait plus, car il devinait trop l'enthousiasme et la fièvre que cette arrivée devait susciter chez les natives. Quelque chose comme l'apparition d'un schooner dans les eaux d'un atoll oublié du Pacifique...
Car, pour Ouessant, n'était-ce pas le seul incident possible, une date dans la vie, à tel point que l'on précisait une année par le nom du navire, naufragé ou apparu qui l'avait illustrée ? Il y avait l'année du Chincha^ celle du Rz/j/f, de Vlj':(iimhee^ de la Ville de Palerme^ de V Européen, etc. Le « Russe » n'était qu'un surnom. On avait attribué cette nationalité à ce bateau, à cause de la barbe fauve des hommes qui le montaient et à cause de leur noble endurance à boire. C'était là un souvenir légendaire et lointain. Les temps ne l'avaient pas effacé. On rappelait, dans les veillées, que cinq îliennes étaient allées à bord de ce navire mystérieux. Mais on précisait bien qu'aucune ne s'était hasardée à descendre dans les cabines. C'était en ces jours abolis et purs, où les mères recommandaient à leurs filles, si d'aventure, elles se risquaient à visiter un bateau, de rester toujours sur le pont.
Ce soir-là, Soley ne rentra pas au Naoulou : son parti était pris.
Le lendemain seulement, et dans l'après-midi, il se
rendit chez son amie. Elle était pâle et défigurée. Elle s'émut dès qu'elle l'aperçut.
— Inutile de donner aucune explication, déclara-t-il. Et il passa dans la salle voisine pour prendre quelques objets qui lui appartenaient.
Elle aurait pu lui montrer sa robe encore trempée d'eau de mer, et les plaies qu'elle s'était faites aux mains et aux genoux, contre les rochers, en gagnant péniblement la terre; elle aurait pu lui apprendre cette fuite désespérée, au péril de sa vie. A quoi bon ?... Il ne croirait pas à sa résistance ni à sa fidélité...
Et une chose, qu'elle savait maintenant^ la convainquait qu'il ne reviendrait pas sur sa décision.
— Je m'en vais, adieu ! fit-il, quand il traversa de nouveau la pièce.
Elle se détourna simplement et ne tenta point de le retenir.
Et sous un ciel attendri d'automne qui rendait plus mélancolique encore son départ, Soley ne pouvait détacher ses yeux du rivage.
Vues de la mer, les côtes prenaient un aspect inattendu. Le pays lui redevenait étranger. Une émotion jaillit de cette constatation. Il regarda avec reconnaissance et regret cette terre où il avait été heureux.
(( Si l'on doit, réfléchit-il pour s'affermir, endurer toujours les mensonges des femmes, ne sont-ils pas pré-
férables, ceux qui naissent sous le charme d'une bouche artificieuse et raffinée ? Un cœur vraiment épris est parfois incapable de les découvrir. Mais les tromperies d'une fille inexperte sont un pain bis qu'un estomac fatigué digère mal. »
Et puisqu'ici, encore, il avait rencontré la désillusion, ne valait-il pas mieux retourner là-bas, à Marseille, vers celle qui l'appelait très sincèrement, en cette heure, il le savait bien ?
Faiblesse d'un instant, — et qu'il répudia vite.
Or, en fouillant dans son portefeuille, il s'aperçut de la disparition de sa dépêche. Il s'expliqua alors un mouvement furtif de Julia pour dissimuler un papier, le jour de l'arrivée du Salvador. C'était son télégramme, dont elle avait pris connaissance.
— Ah ! rit-il, les femmes sont bien les mêmes partout... Et comme un rien, si tôt qu'on les prend au sérieux, provoque donc les plus graves déterminations !
Car maintenant, rebuté par sa double expérience, il allait partir vers des régions nouvelles, après un décisif coup de balai au souvenir et au passé, une liquidation de sa vie sentimentale, avec des larmes secrètes, peut-être, pour tout ce qu'il avait brisé dans ses doigts.
Il y avait sur le pont de la Louise un matelot du Salvador^ congédié pour faute dans le service, et qui regagnait le continent.
11 était assis aux cotés de Soley et il racontait qu'il avait permis à une îlienne de s'enfuir du yacht où clic s'était refusée de céder aux exigences des patrons.
Alors Soley se mordit les lèvres jusqu'au sang. Parce qu'il avait fait une bêtise immense.
ÏJ9
A Auckland, dix mois plus tard, Soley, l'indécis, causait, à bord du Happy Derelict^ avec son vieil ami Lanark, le capitaine du clipper. Et il lui disait :
— Ai-je eu tort ?
Lors de leur précédente rencontre, il y avait trois ans, Soley, fatigué de rouler les cinq parties du monde, et parce qu'il estimait ses ressources suffisantes, avait annoncé son désir de quitter la navigation à un âge où l'on peut encore agrandir sa fortune. Ainsi avait-il fait. Et Marseille où il avait cru pouvoir trouver le repos, lui était apparu plus vaste que les mers du Sud, simplement à cause des grimaces d'une fillette. Il avait voulu se créer un foyer et cette poupée l'avait désemparé.
Et quand il eut raconté à Lanark ses déceptions conjugales et comment l'ennui l'avait poussé jusqu'à Ouessant, son séjour au Naoulou, et, enfin, ses intentions de reprendre les affaires, le capitaine s'était intéressé surtout à la sauvagesse blanche, à l'îlienne dont l'amour lui semblait appréciable dans ce coin de barbarie métropolitaine.
Après son départ, Soley avait échangé quelques lettres avec Julia. Et puis, les milles et les climats divers avaient affirmé l'inanité des correspondances. Une fois, pourtant, dans un port de l'Amérique du Sud, il avait reçu une carte postale, ornée d'une main de femme qui tendait une gerbe de roses et de pensées. Derrière ces fleurs se détachait un paysage puéril, une île toute rose dans l'azur du ciel; et c'était signé JuUa.
— Ai-je eu tort de la quitter ? demandait Soley, en
qui cette conversation avait réveillé tant de souvenirs. Et il se lança dans une dissertation profonde sur les mécomptes du jugement en matière d'amour. Mais Lanark ne Técoutait plus, car il n'aimait pas les idées générales. Et quand Soley se fut tu, le très flegmatique capitaine lui répondit, dans son culte d'Anglais pour le home :
— Oui, vous avez eu tort, ô Français à tête chaude. Marseille n'était pas votre affaire, soit. Mais ailleurs, vous aviez mis la main sur ce que vous cherchiez — et vous n'avez pas compris.
« A quoi bon tenter maintenant, de doubler votre fortune, par sport ? Orientez donc votre volonté vers un but autrement profitable : assurer votre bonheur. Mais ici, vous n'avez à triompher que de vous-même et cette chose vous paraît si simple que vous en augmentez à plaisir les difficultés. Croyez-moi, avec le tempérament compliqué de votre race, elle est moins aisée que vous ne le pensez. Vous avez su faire de l'argent, essayez maintenant de vous faire une vie. A votre place, je me tournerais sans indécision vers cet endroit du globe où vous n'êtes peut-être pas tout à fait oublié... Je pense, en disant ces mots, à votre insulaire aux cheveux flottants.
— C'est juste, réfléchit Soley. Et il rompit, le soir même, les négociations qu'il avait entamées avec son ancienne firme. Un paquebot partait précisément le lendemain pour l'Europe, il courut y retenir sa place.
Quelques instants avant son départ, pour serrer la main de Lanark, il se hâta vers le Happy Derelict^ seulement ancré à quelques encablures du lincr. Et comme, après ces adieux, il redescendait l'échelle du cargo : — Et si elle était morte ?... avait crié Lanark.
Morte ? Il n'avait pas songé à ça.
Et cette idée le poursuivit pendant les longues semaines de la traversée.
Il revit Brest. Le bruit en flic-flac des sabots dans les rues, le relent graillonneux des coqueries, l'agitation des cols bleus dans la rue de Siam lui rappelèrent des sensations précédentes.
Au Conquet, par goût des traditions, il voulut descendre dans cette auberge du port où dînent et couchent tous les Ouessantins qui retournent au pays. Ils étaient cinq : deux jeunes filles, un ancien pilote et sa femme, puis un marin du commerce qui revenait du Brésil avec un perroquet et son sac plein de souvenirs exotiques. Après le repas, Soley se dirigea vers la falaise.
Le ciel était sans étoiles. Mais la lumière ruisselait des phares, tout à l'entour. C'était d'abord Kermorvan, une tourelle blanche et carrée qui offusquait la vue par sa flamme aveuglante et crue. De Saint-Mathieu, on n'apercevait que les projections. Mais un peu plus à l'Ouest, on distinguait l'éclat lointain d'Eckmûhl, celui d'Ar Men, et, tout près, la tourelle du Vieux Moine; plus loin, le feu tournant des Pierres Noires, et puis, la Grande Vinotière, une tourelle à éclat faible, jetée à l'entrée du Four, entre Béniguet et Kermorvan; puis, indiquant le chenal, les Platresses, et derrière la pointe de Corsen, la lumière plus puissante du Four apparaissait. Et il y en avait d'autres, occultés par les terres, les phares de Trézien et de Corsen, et tout à fait à l'Est, celui de l'île Vierge, toute la ceinture brillante de la pointe du Finistère, tandis que, très au large, comme perdus dans l'immensité des eaux, se révélaient le feu à double
éclat du Créac'h et le StiflF, moins visible, avec sa lueur en veilleuse, rouge et blanche.
Alors, entre ces deux points extrêmes, le Créac'h et le Stiff, il devinait la bande de terre invisible, « son île », et la chaumière de Juliana.
Serait-il le bienvenu, dans ce retour ?
Ces lueurs évocatrices, la caresse du vent et Témoi de ce spectacle, qu'en cette heure tardive, il était seul à contempler, tant d'objets familiers, par delà les espaces mouvants et sombres, exaspéraient son besoin de tendresse. Et cette fois, il ne sourit plus de cet amour et de cette fièvre, bien qu'ils fussent provoqués par très peu de chose, en somme — une femme — là-bas, dans la mer.
— J'aime, fit-il, en s'éloignant, c'est idiot, idiot ! Pourtant son âme exultait d'habiter une enveloppe aussi stupide. Hélas ! le lendemain, en s'embarquant, il aurait embrassé le pont du bateau.
Mais la brume fut si intense qu'après trois heures de tentatives, le vapeur dut rebrousser chemin sans avoir pu atteindre Molène. Un canot de pêche allait à Pen ar Roc'h : le patron accepta Soley comme passager.
Si l'on veut apprécier dans son entier l'horreur vraie des parages d'Oucssant, la bien nommée Hcussa, l'île de l'Épouvante, il faut errer parmi les rocs dans les courants qui baignent l'archipel.
Un jour, profitant d'une grande marée, nous étions parti pour Bannec, avec Tuai de Kernas, chercher de la pétisse, un gros ver, excellent pour la pêche aux vieilles, et que Ton ne trouve pratiquement que dans les sables de cet îlot.
Une assez longue absence nous avait rendu ces lieux moins familiers et Ton causait naturellement des événements qui s'étaient succédé.
Pendant ces quelques mois, la mer avait été formidable.
En décembre, une tempête d'une violence inouïe s'était abattue sur la côte. Des épaves de toutes sortes, vergues, bouts-dehors, panneaux de rouflFs, bordages de baleinières, dansaient sur les vagues. Cependant aucun sinistre n'était annoncé et l'on se demandait quel navire avait disparu quand on recueillit deux cadavres. L'un et l'autre avaient autour du corps une bouée portant l'inscription « Regina — Genova ». Enfin, un pêcheur profitant d'un instant d'accalmie, se hasarda au large de l'île Vierge et reconnut à la hauteur du phare un petit mât de perroquet et des espars retenus au fond de l'eau par des cordages. Les sondages opérés permirent d'identifier le trois-mâts italien Kegina.
En janvier, le steamer argentin Impératrice de Para passait au large du Créac'h, lorsqu'une explosion se produisit à bord. Le vapeur coula en quelques minutes. Le chalutier Gabriella put sauver les naufragés de Ylmpératrice qu'il débarqua à Lan Pol.
En février, la Star^ une goélette danoise, qui n'avait plus un lambeau de voile, errait, par une mer démontée, au nord de Molène. On lança le canot de sauvetage de l'île et quelques Molènais, montés à bord de la Star^ dont
plusieurs hommes avaient été blessés au cours des manœuvres, ramenèrent le voilier à Brest.
En mars, encore, terrible tempête du Nord-Ouest. Un goémonnier se brisa sur les rochers de Molène. De tous côtés, des navires de commerce venaient relâcher à Brest pour subir des réparations. Les ravages s'étendaient sur toute la côte. Les filets et les palanques de nombreuses barques de pêche furent détruits. Trois fois, la Louise, qui assurait le service d'Ouessant, dut ajourner son départ. A Molène on manqua de vivres. Le cotre Moïse, revenant d'Ouessant, fut jeté par une rafale sur la roche Courleau.
Deux jours plus tard, le pilote d'Ouessant donnait sur les récifs de Kermorvan ; la Porte du Ciel était abordée par un chalutier inconnu, et la Léonie, en route pour Swansea, recueillait, par une nuit profonde, trois hommes de la Volonté de Dieu, sombrée au large des Pierres Noires.
En mai, le vapeur Lina se perdit sur les écueils Menguen Arest; en juillet, le steamer hollandais Noordwitch se brisa sur les Têtes de Chat; peu après, le vapeur Eratelli Prîrr:^} s'échouait sur les rochers de Karrec Hir; enfin Y Augustine, de Molène, sombrait sur les Mcn Corn, près du Stiff. Noyés, ses hommes, comme furent noyés, peu après, Jean Miniou, d'Ouessant, et son fils Joseph, dont la barque, le Mutin, disparut dans les mêmes parages.
— Et c'est là, dit Tuai, près d'Enès Nein, Tîle aux Agneaux, que fut trouvé un des derniers cadavres.
« C'était, à ce qu'on raconte, celui d'un étranegr qui avait habité quelque temps le pays. Comment son corps fiit-il amené ici ?... Mystère ! On ne découvrit aucune épave qui pût servir d'indication.
« Vous avez peut-être entendu parler de cet homme ?
demanda Tuai. — Il passait pour très riche et avait été rami de Julia du Naoulou.
« D'ailleurs, Juliana fut seule à affirmer qu'elle le reconnaissait. La belle histoire !... Moi, je la crois un peu toquée. — Pensez donc : il était parti, dit-on, pour la Nouvelle-Zélande... A qui faire admettre que son corps serait revenu de si loin vers une pauvre Ouessantine ?...
« Mais, réfléchit Tuai, très philosophiquement, elles ont leurs idées, ici !
« Pour moi, c'est bien son cœur qu'elle a mis en terre. Car, depuis, Juliana est morte pour tous dans l'île. Et je dis que tout, jusqu'à la dépouille de celui qu'elle aimait, a dû lui échapper. »
N'empêche que Juliana réclama le corps du défunt. Et elle voulut l'inhumer de ses propres mains, un jour que le soleil de novembre remplissait d'une joie pure comme le repos du Seigneur.
Mais, comme tous, sauf Julia, doutaient de l'identité du noyé, pour rester vrai sans blesser la douleur de l'îlienne, on écrivit sur sa tombe ces simples mots :
« Un Inconnu. »
LOUISE DE NIOU-HUELLA
LOUISE DE NIOU-HUELLA
N l'appelait Louise de Niou-huella, du nom du village où elle était née, bien qu'elle habitât Toul al lan, parce que son vrai nom était Malgorn, et pour la distinguer des douze ou quinze Louise Malgorn qui peuplent l'archipel.
Son père étant mort quand elle avait dix-sept ans, ses deux sœurs restèrent avec sa mère, et Louise partit occuper à Toul al lan, un peu à la sortie du village, la grande maison qui constituait sa dot avec cinq sillons de terre disséminés aux alentours, vers Feuntcim Vclen et Kerandraon. Elle avait aussi quatre moutons et quelques autres sillons, entre Porz Gwcn et Kerivarc'h. Et ce partage était raisonnable parce qu'il lui attribuait des terrains de culture assez proches de sa nouvelle résidence et si éloignés de Niou-huella que c'avait toujours été une incommodité pour sa famille d'en prendre soin, de sorte qu'ils étaient fort longtemps demeurés en jachère.
La maison était meublée. Louise n'eut qu'à plier ses robes dans un sac, à transporter sa bêche et sa faucille,
une provision d'avoine pour ses poules, et puis elle s'installa et se mit à l'ouvrage, toute seule.
Louise avait plusieurs amies qui venaient la voir quand le temps ou la saison s'opposait au travail. Chaque dimanche, elle rejoignait sa mère et ses sœurs, après la messe, sur la place de l'église, et elle passait avec elles sa journée à Niou-huella, d'où elle rentrait le soir.
Elle était sérieuse et douce, et tous ceux qui l'ont connue disent que sa peau mate et ses yeux noirs l'appareillaient à la plupart de ses compagnes. De taille moyenne, plutôt petite, mais bien faite, sans maigreur comme sans embonpoint, avec une certaine finesse d'attaches, elle portait encore de ces châles aux couleurs claires dont l'usage a disparu pour les adultes et qui sont aujourd'hui réservés aux fillettes.
Presque jamais, elle n'avait causé avec des hommes car la plupart de ceux qui séjournaient alors à Ouessant étaient mariés ou fiancés et les autres, ceux qui étaient disponibles, partis sur la navigation, n'apparaissaient que rarement. A diverses reprises, des matelots de bâtiments naufragés avaient fait dans l'île de courtes apparitions, mais les plus hardies les avaient vite accaparés et Louise avait pu seulement les voir de loin.
Trois fois, elle avait été de noce. Or, ici, ces cérémonies ne sont pas, comme ailleurs, des occasions fournies aux jeunes gens de se réunir et de lier connaissance. Les noces ouessantines se réduisent à un cortège chantant d'îliennes qui promènent à travers le pays le marié et deux ou trois garçons d'honneur, tous gênés, au milieu de ces filles qui, dans leur innocence effrontée, ont l'air de célébrer une prise. Souvent même, faute d'amis présents dans l'île, le marié est seul.
En octobre 1898, Louise allait atteindre sa dix-huitième année, quand prit place un événement gros de conséquences pour l'avenir de Tîle.
Un matin, deux remorqueurs doublèrent le Piliguet et entrèrent dans la baie de Lan Pol. Leur fumée les avait désignés de loin à l'attention des natifs. Au moment où ils passèrent le Corce, leurs coups de sirène attirèrent de nombreux indigènes au bourg. On reconnut que c'étaient des bateaux de l'État. Ils étaient chargés de marsouins, pliant sous le poids des sacs et armés de fusils. Des canots se détachèrent des vapeurs et le débarquement commença. Ceux qui, les premiers, parvinrent sur la cale, se rangèrent en bon ordre et attendirent le reste de la troupe.
Les îliens surpris les approchaient. Des conversations s'échangeaient entre eux et les soldats. Quand on vit qu'ils arrivaient avec de bonnes intentions, on fêta les étrangers. Et parce que certains avaient faim et soif, les insulaires revinrent avec du beurre, des poissons secs et du lait. Quelques-uns apportèrent des quartiers de mouton.
Aux questions qu'on leur adressait, les soldats répondaient qu'ils étaient venus par ordre. Ils allaient coucher sous la tente, en attendant que fussent construits des baraquements. Ils ignoraient quand ils repartiraient. On espérait qu'ils ne s'en iraient jamais. Quelques gens bien informés savaient seuls par les journaux qu'en prévision d'une attaque possible de nos côtes (c'était au lendemain des affaires de Fachoda) le gouvernement avait décidé d'envoyer des troupes coloniales à Oucssant, jusqu'à la fin de la période critique.
Les étrangers eurent vite fait d'installer leur campc-
ment. Les uns allumaient des feux, d'autres couraient aux provisions chez l'habitant, parce qu'il n'y avait alors, sauf le bureau de tabac et deux merceries, pas de boutiques dans l'île. Les soldats offraient de l'argent en échange des vivres, mais on refusait de l'accepter.
Il y en avait de tous les pays et qui parlaient des langues inconnues des îles. Il y en avait des blonds, des roux et des bruns qui sentaient l'ail et l'huile rance; et d'autres qui montraient une poitrine blanche comme de la porcelaine, quand ils faisaient leur toilette matinale, en plein air, sous les yeux des îliennes étonnées. Il y en avait d'autres, enfin, dont les mains étaient douces comme des mains de prêtres et qui portaient des rayons d'or sur les manches. Aucun ne savait entendre le parler de l'archipel. Mais ils étaient tous polis et souvent, faisaient des signes aux filles qui se laissaient embrasser, amusées par tant de hardiesse. Quelques-unes, la nuit venue, permirent à ces hommes de les suivre dans les champs et sur les grèves.
Elles étaient heureuses de voir que ces amis du continent ne dédaignaient pas leurs charmes sauvages et qu'ils semblaient se décider à s'établir ici pour toujours. Alors les vieillards et les mères pensèrent qu'il y aurait beaucoup de mariages dans l'année, puisqu'on se montrait aussi empressé auprès de leurs filles.
Or, vingt et un jours après, trois autres compagnies, amenées par le Bougainville^ arrivaient dans cette île étrange et bienheureuse que les récits des premiers débarqués, sur la gentillesse des natives, faisaient entrevoir comme un nouvel éden. Ces derniers venus étaient pleins de résolution virile. On s'en aperçut bientôt. Quelques amies de Louise ayant été visiter les étrangers dans leur
camp, certains avaient fait des gestes si impudiques qu'elles avaient compris, malgré leur naïveté, et qu'elles s'en étaient allées, honteuses.
Louise demeura chez elle, insensible à la curiosité. Elle vivait fort retirée, toute à ses travaux champêtres. Parfois seulement, elle rencontrait des soldats dans la lande, quand elle allait sarcler des herbes pour faire sa provision hivernale de combustible. Ils occupaient les différents points de l'île comme un pays conquis. De très loin, dans l'étendue vallonnée, on les apercevait, marchant en rangs serrés, avec leurs fusils brillant dans le ciel, le cliquetis des armes et la rumeur de leur course. Des clairons nasillards troublaient la solennelle beauté du murmure des flots. Louise suivait de l'œil leurs évolutions incompréhensibles qui faisaient sauver, en bandes apeurées, les centaines de moutons.
Un jour, des troupiers porteurs de sacs avaient frappé à sa porte pour acheter des pois et des pommes de terre. Elle non plus, n'avait pas voulu vendre, mais donner — et ils avaient ri, un peu moqueurs, en empochant les vivres.
On disait qu'on allait construire un grand fort et une caserne, entre Lan Pol et Kermonen, sur la route du StifF, et l'on était content. Déjà des débits s'ouvraient partout. Quelques Ouessantines, dans l'attente du mariage promis, se conduisaient presque maritalement avec leurs fiancés impatients. Beaucoup étaient reçus, logés, hébergés par les familles : ces privilégiés amenaient leurs amis et les <( copains » vivaient ainsi sur l'habitant, par petits groupes.
Louise entendait tout cela, très calme. Gir elle avait
reçu de la nature le don de ne pas s'étonner et cette sincérité foncière, si éloignée de cacher la vérité qu'elle fait tout accepter pour vrai, même le mensonge. A tel point qu'elle passait pour un peu naïve, simplement parce qu'elle n'avait pas l'expérience du mal.
Un jour — novembre s'achevait dans une tiédeur qui échauffait la mer — un jour, elle partit, un peu avant le coucher du soleil, se baigner dans une petite crique près de Porz Gwen, avec Claire, une voisine de son âge.
Elles jouaient sur le bord de l'eau, sans voile aucun, à la façon des Ouessantines qui se baignent, quand un sifflement retentit, un coup strident comme l'appel d'un vapeur, et qui résonna, déchirant, dans les grottes profondes de la falaise. Louise et son amie, effarées, poussèrent un petit cri et levèrent les yeux. Deux soldats les regardaient d'en haut. Elles s'enfuirent. Mais les hommes descendirent en hâte les rochers et se mirent à les poursuivre. Les filles, croyant que c'était un jeu, couraient en souriant, rassurées. Louise atteignit l'endroit où elle avait caché ses vêtements, juste à temps pour saisir sa chemise, et s'en couvrit. Deux secondes après, le soldat était à ses côtés. Ce fut en vain qu'elle voulut l'éloigner.
Ils étaient seuls dans la grotte; le colonial se mit à causer. Elle ne comprenait pas tout ce qu'il disait. Elle le reconnut néanmoins, pour un de ceux qui étaient venus plusieurs fois rôder autour de sa maison et cela la mit en confiance, parce qu'elle pensa qu'il devait bien l'aimer. Alors, comme il s'approchait davantage, elle trembla toute, déjà défaillante d'être auprès d'un homme de la grande terre qui lui accordait tant d'attention, très humble, un peu honteuse d'elle-même. Il lui serrait les mains avec ardeur et elle ne savait pas s'il fallait se
débattre ou rire ou pleurer. Enfin, comme il tentait de l'embrasser, elle lui offrit ses lèvres. L'eau ruisselait encore sur ses épaules, pâles comme de l'ivoire.
C'est pendant qu'elle s'épuisait en tendresses enfantines, car il était vraiment beau, cet étranger qu'elle pensait bien devoir aimer toute sa vie, que le soldat la prit, brutalement. Et quand ce fut fini, quand elle ne fut plus sous lui qu'une pauvre chose, il écrasa son poing sur la joue de l'îlienne étonnée, puis hurlante, et il lui dit :
— Tiens, tu te rappelleras le « Pantinois ». C'est ma marque. Et maintenant, je suis ton maître : à bientôt !
Il s'éloigna en ricanant.
Louise de Niou-huella s'était sauvée et elle était rentrée chez elle, affolée de peur et de dégoût.
Elle n'était pas seule à se repentir. Mais les filles font rarement de pareilles confidences et la vérité n'apparaît que peu à peu.
En interrogeant ses compagnes, elle entendit que les étrangers avaient déjà abandonné beaucoup de celles à qui ils avaient fait des promesses et qu'ils n'épouseraient pas. Ils étaient débauchés, paresseux, en dehors de l'exercice des armes qu'ils n'exécutaient que sous la menace des punitions. Ils employaient la terreur pour se faire aimer, l'amour pour vivre. Ces mœurs étonnaient beaucoup car les Ouessantines avaient jusqu'alors prisé la douceur proverbiale des étrangers, moins rudes que leurs époux, les gens de mer.
Mais ceux-là se vantaient d'avoir domestique la femme, un peu partout, en Chine, à Madagascar, ailleurs encore. On disait qu'ils avaient, sur la côte africaine,
mis à la torture des sœurs au visage noir. Au Tonkin, ils avaient brûlé des pagodes, assassiné des prêtres et écrasé des dieux, sous leurs bottes. Ils feraient de même ici, et Ton commençait de croire que ces hommes qui étaient venus en sauveurs contre les Anglais, méprisaient les Ouessantins et leurs traditions.
Elles chuchotaient cela entre elles. Et Louise décida de fermer sa porte et de ne plus causer avec un étranger.
Le Pantinois, pourtant, ne l'avait pas oubliée. Tout un jour, il se planta de faction devant la maison de la jeune fille qui, en l'apercevant, n'osa pas rentrer chez elle. Louise se réfugia chez Marie Créac'h, dont le père, un retraité de la marine, dissipait un peu de ses angoisses.
Mais au soir, quand elle regagna son domicile, Louise trouva le bandit dans la place. Il avait brisé un carreau, poussé la barre de bois qui remplace l'espagnolette de ces fenêtres rustiques, et s'était installé, en bras de chemise, déjà chez lui.
Il demanda à boire et à manger. Il fallut bien le servir. Alors, il resta là trois jours et trois nuits, ordonnant à une esclave. Il y serait resté plus longtemps si des hommes en armes n'étaient venus le chercher. Louise pensa qu'on le châtiait pour l'avoir battue, et, bien qu'elle le détestât de tout son cœur, elle s'affligea que du mal lui fût venu à cause d'elle. Mais une semaine plus tard, il reparut. On l'avait seulement puni pour absence illégale.
L'expérience d'un jour avait rendu Louise réfléchie. Elle comprit qu'elle ne tiendrait que d'elle-même sa libération. Elle avait du sang d'îlienne, après tout, et jetant un coup d'œil sur sa pelle et sur sa faucille, elle se dit qu'il faudrait savoir en tirer parti.
Un soir qu'il l'avait maltraitée et s'était ensuite, ivre de l'eau-de-vie qu'il lui avait envoyé chercher, étendu sur le lit, Louise s'approcha doucement, sa faucille à la main.
Mais l'autre ouvrit les yeux à temps, arracha de ses doigts cette arme improvisée, et dit :
— Écoute...
Dans le silence de la nuit, on venait d'entendre une clameur atroce, suivie d'un pas de course, une fuite désespérée. Le Pantinois saisit Louise par le poignet et l'entraîna près de la fenêtre. Par le chemin rocailleux qui s'engouffrait entre les premières maisons de Toul al lan, deux femmes poursuivies poussaient des hurlements qui n'avaient plus rien d'humain. Que leur avait-il été fait ? A quelle torture tentaient-elles d'échapper ? Trois coloniaux se ruaient sur les traces des fuyardes. A leur tour, ils disparurent dans l'ombre; les vociférations s'atténuèrent peu à peu et cette vision d'horreur s'effaça.
— Tu as entendu ? fît l'homme. Si ce n'est pas moi, ce sera un autre et dix et vingt. Tu as besoin de moi pour te défendre !...
Et c'était vrai. Ils avaient brûlé des maisons, violé, assassiné. L'île vivait dans la consternation. A Pen ar lan, ils avaient assiégé la maison du frère de Séraphine, un matelot en congé qui aurait été tué sans l'arrivée du poste. Ils avaient pillé des débits, mis le feu aux meules et, la nuit, ils coupaient les amarres des barques. Les moutons disparaissaient. On retrouvait leurs têtes et leurs peaux dans les chemins.
Alors, le Pantinois s'installa chez elle, complètement. Louise le regardait avec effroi et répulsion, incapable de
secouer son joug. Et maintenant, elle faisait la cuisine pour deux.
Elle s'était assouplie, courbée sous les coups, rendue à tous ses désirs. En lui tordant les joues d'un pinçon, il lui avait appris à sourire pour cacher ses larmes. Après cela, il la força de se prostituer à ses camarades, pour quelques sous. Et il affirmait, goguenard, qu'il envoyait cet argent à une Parisienne.
Les scandales d'Ouessant faisaient parler sur la côte, de Portsall à Camaret. Dans l'île, les plus courageux s'agitaient et les échos de ces plaintes étaient parvenus jusqu'(( en France », comme on dit là-bas, du continent. Mais dénoncer ces crimes, c'était s'attirer l'épithète de (c sans-patrie », et ceux-là même qui les déploraient davantage n'osaient prescrire d'enquête.
L'île lointaine, avec sa gracieuse et détestable réputation, demeurait abandonnée à elle-même. Aux yeux des commis de ministère, sourds à toute juste réclamation, l'adorable pureté de ses mœurs primitives passait pour de la sauvagerie. On se désintéressait du sort des habitants livrés aux troupes. Et quelle voix, dans cette terre isolée, aurait eu assez de puissance pour pousser cet appel à la libération que chacun attendait ?
Ouessant était condamnée à devenir pareille à un de ces faubourgs, un de ces cloaques qui naissent dans nos villes, à l'entour des casernes.
Le calvaire de Louise continua. Le Pantinois l'obligea de vendre peu à peu ses sillons et dépensait l'argent à boire avec des amis. Il tenait table ouverte. Alors, comme ses ressources s'épuisaient, il songea à ouvrir un débit,
sous son nom à elle. La situation écartée de Toul al lan n'y prêtait guère.
Louise était devenue un objet de pitié.
Elle errait, sous la menace des coups, au long des chemins, vers Saint-Michel, le soir, et Thorreur de sa condition épouvantait les îliens. Elle était inscrite pour Tabjection, comme Évangéline, qu'ils avaient tatouée d'un cœur sur la joue, comme Lucie, à qui six hommes, dans un accès de folie sadique, avaient arraché les ongles et tailladé la plante des pieds. Mais c'étaient des choses qu'on ne répétait qu'en tremblant, et que, maintenant encore, les naturels et les victimes — plusieurs vivent toujours — n'osent point évoquer, par peur et par respect d'eux-mêmes.
Il allait la contraindre de quitter sa maison pour louer un débit sur la route de Lan Pol, en face des casernes, quand un changement de compagnie fit regagner Brest au Pantinois.
Il résolut de vendre sa victime ailleurs.
Et Louise se sentait si avilie, si découragée, qu'elle ne se refusa pas à ce sacrifice que les îlienncs consentent si rarement. Elle quitta l'île, malgré les supplications des siens. Parce qu'elle se reconnaissait à jamais perdue. Il la fit entrer à Brest dans une maison publique.
« — Elle m'écrivit quelque temps, me dit Laure, qui avait été son amie d'enfance, et puis je ne reçus plus de nouvelles. Je veux espérer qu'elle est morte : bien des fois, j'ai demandé à Dieu qu'il la rappelle à lui. Et souvent je pleure en pensant à ma petite Louise d'autrefois.
« Mais, comment savoir ? Où la retrouver, là-bas, si elle vit encore, dans quelque ville populeuse ?... Et
id même, qui tenterait cette œuvre de délivrance ? Qui se souvient d'elle ?... Il y a eu tant d'événements depuis I... Tenez, voilà sa plus jeune sœur, c'est tout son portrait, un visage de rêve... et elle est souillée, elle est « pourrie », elle aussi. Et moi-même, fit Laure en saisissant ma main dans sa main moite, à mon tour, je suis marquée de honte... Ah ! mon ami, regardez mes dents, mon teint blafard et mes yeux ternes... Voilà où m'a conduit l'ivresse d'un beau soir. — Je suis jolie encore, dites-vous ?... Mon charme n'est plus qu'un poison. »
Laure disait vrai : pauvre Louise 1... Elle fut une des premières et des plus tendres victimes. Mais, malgré tant de changements dans l'île, ceux qui l'ont aimée se souviennent, en s'arrêtant devant cette maison en ruines, sa maison, trois pans de mur — le reste a été pillé — ces trois pans de mur que les navigateurs connaissent bien, parce qu'en sortant du chenal entre Molène et Balance, il leur faut dépasser l'alignement du moulin par la maison de Louise, pour être certains de parer la Roche Mel Bian.
CLAIRE DE FRUGULOU
CLAIRE DE FRUGULOU
N causait un soir, chez Postanen, des fameux « trésors » de Tîle. Jean-Louis venait précisément de rencontrer Guiliou et Castéra, tout équipés pour entamer des fouilles à Pern, aux alentours du Cimetière des Anglais, où Castéra, en méridional enthousiaste, prétendait, à force de patience méthodique, finir par déterrer une fortune.
— Une chose reste hors de doute, déclara Postanen : l'existence à Ouessant de richesses dont, ni vous ni moi, ne connaissons l'emplacement. Mais je soutiens qu'elles ne sont pas perdues pour tout le monde — et que s'il y a des coffres remplis d'or, cachés çà et là dans les grèves, ils y ont été enfouis par quelques-uns — et qui en profitent.
Et, à la vérité, rien n'était plus raisonnable que cette assertion. La rumeur publique attribuait à divers habitants des ressources clandestines dues aux épaves. Parmi les plus récents exemples, on citait le père Le Goasgootz, dans Molène. On l'avait toujours connu pauvre. Et,
soudain, il s'était révélé prodigue, montrant des doigts chargés de bagues, tenant table ouverte et ne dégrisant pas, acquittant les tournées rubis sur l'ongle avec ces souverains aux effigies de George IV et de Victoria qui circulaient maintenant dans l'archipel.
Cependant, depuis le Chincha, la Maud^ VEuropéeriy les sinistres maritimes fructueux pour les îliens se faisaient de plus en plus rares. Et, d'autre part, il n'apparaissait plus guère possible aux personnes d'esprit rassis de découvrir désormais des objets précieux enterrés par des naufrageurs d'autrefois. Tout ce qui était bon à prendre avait été soigneusement garé, les espèces sonnantes d'abord.
Ainsi, maints objets de valeur se trouvaient répartis dans l'île et l'on citait la vaisselle d'argent, les tables d'acajou massif, et les lampes de bronze ciselé du capitaine Janvier; les bijoux de M^^ Virginie Auclère; le coffre médical de Yan Kerjean de Paraluc'hen, avec «tous les couteaux pour les opérations »; la maison de Lucie Stéphan, dont les cloisons avaient été taillées dans les panneaux en bois de rose du yacht de plaisance Elsie\ et surtout, une longue pièce d'ivoire sculpté, que les Malgorn de Bougouglas se transmettaient de père en fils. On en avait offert dix mille francs, à Jean-Daniel Malgorn, de ce curieux travail, et il avait refusé de le vendre, disant qu'il « l'avait toujours connu chez lui », qu'au reste, il méprisait l'argent. Et, chaque année, le même amateur repassait, ajoutant quelques billets à ses précédentes propositions.
— Mais les plus magnifiques choses, vint à conclure Le Sinn, sont chez Claire Calgrac'h.
Alors quelques-uns se récrièrent et dirent que Claire
« ne comptait pas », pour la bonne raison qu'on ne savait pas la provenance de ce qu'elle possédait.
— Quelle est donc cette Claire ? demanda Ducreux, un Brestois.
— Une jeune fille de Frugulou.
— Et elle a des objets de valeur chez elle ?
— Dites : des richesses, intervint Le Noan, le « Sans Fil » (i), homme instruit et de quelque culture. Mais, parler de Claire, c'est perdre son temps et soulever une inextricable énigme. Aucun de ceux qui ont essayé de connaître la vérité là-dessus n'y est jamais parvenu : on ne sait et on ne saura jamais rien. Et le plus curieux de cette affaire, en somme, c'est la personnalité de la principale héroïne, cette Claire, qui ne veut rien répondre. Car son histoire, ou le peu qu'on en connaît, ne vaut que par ce qui reste dans l'ombre et les fables naïves dont l'imagination locale a voulu combler les silences du récit.
Il ne se trompait pas. Des bruits assez contradictoires avaient circulé sur Claire. Au début, chacun les avait accommodés à sa façon, et puis on s'en désintéressa : Claire ayant, par son mutisme, su désarmer les plus obstinés.
— Une nuit, il y a douze ans de cela, résuma Le Noan, une nuit qu'elle traversait la lande de Keranchas, située en bordure des eaux, Claire Calgrac'h avait aperçu deux hommes qui, à son approche, s'étaient mis à ramper sur le sol. Elle rentra en hâte dans la maison isolée qu'elle habitait seule et s'arma d'une fourche. La jeune fille pensait avoir affaire à des pêcheurs de l'Aber-lldut qui
(i) Employé à la station marconiquc.
venaient voler des moutons. Elle résolut de les épier, prête à intervenir.
» Mais pendant qu'elle s'engageait sur leurs traces, le dos tourné à la côte, deux autres hommes qui s'étaient tenus cachés derrière un rocher, se précipitèrent sur elle et, la maîtrisant, la traînèrent jusqu'à la grève. Un canot les attendait là. Les deux inconnus qui s'étaient avancés dans les terres furent rappelés et l'embarcation s'éloigna, sans presse, vers le large de Kergadou.
» Il paraît que cette même nuit, on avait pu voir un grand vapeur stationner, les feux éteints, à quelques encablures de la chaussée de Keller. Au lever du soleil, le bateau avait disparu.
» Ce steamer, que l'on dit être le Swansea III, serait venu (je parle toujours d'après la légende) de l'Amérique du Sud avec un chargement de minerai à destination de Hull. L'indiscipline régnait parmi l'équipage; la révolte, longtemps couvée, se déchaîna enfin et les rebelles eurent le dessus au moment où l'on reconnaissait Ouessant. Ils stoppèrent alors la machine.
» On raconte que lorsque Claire fut amenée à bord, les mutins la traitèrent sans brutalité. Ils décidèrent de faire route vers la côte de Guinée, où ils comptaient renouveler leurs approvisionnements de charbon avant de se livrer à la piraterie ou à la contrebande. Et, ici, continua Le Noan, l'histoire offre deux variantes.
)) D'après l'une, Claire devint la maîtresse du chef des mutins et demeura trois ans avec lui, bien après l'abandon du bateau qui fut trouvé dans les mers des Indes. Et puis, gagnée par le mal du pays, elle serait revenue parmi nous.
» La seconde version, qui est la plus répandue,
attribue à Claire la découverte de la cabine où le capitaine avait été emprisonné. Prise de pitié, elle aurait pansé ses blessures, secrètement, et tenté d'adoucir son sort. Une scission s'étant produite chez les rebelles, la jeune fille, profitant du désordre, passe pour avoir aidé le capitaine à s'enfuir avec elle.
» C'est alors, qu'ensemble, ils auraient parcouru ces étranges pays où l'imagination locale situe les aventures de Claire de Frugulou, ces royaumes où les hommes et les femmes vont nus, et d'autres, où ils sont habillés de plumes et de nattes aux couleurs voyantes; ils auraient été chez les Parsi, dans ces pays lointains où les veuves se font brûler sur des bûchers, et dans ces régions montagneuses des Indes « où les fillettes naissent barbues »; et en Tasmanie, où les coqs portent de la laine comme des moutons; en Afrique, ajouta-t-il en souriant, où la fable prétend qu'on voit des nègres dont le pied est assez grand pour leur servir de parasol. Ils auraient amassé des richesses considérables, dans ces contrées de rêve où elles sont à qui veut les prendre; jusqu'au jour où, las de tant de pérégrinations terriennes, le capitaine, qui avait conservé l'amour de son ancien métier, décida de naviguer encore avec Claire.
» Enfin, elle regagna notre île, plus mystérieusement encore qu'elle n'en était partie. Et les hommes qui la débarquèrent, débarquèrent aussi pour elle, les meubles rares et ces coffres pleins d'objets précieux qui remplissent aujourd'hui sa maison.
» Elle reprit sa vie d'autrefois, sans rien dire, sans rien vouloir expliquer à personne. Et l'on artîrmc que Claire, qui n'était jamais sortie du pays avant cela, parle maintenant l'anglais, le portugais et les langues de l'Ame-
rique du Sud et un autre dialecte sauvage, m'a dit Olympe Tuai, que certaines tribus emploient « en poussant des cris comme des perroquets ».
» Et voilà ce que les îliens racontent — allez-y voir !
— Mais nom d'un chien ! s'écria Ducreux, qu'irritait cette énigme, une enquête eut été bien facile, quand elle revint...
» Passe encore cet enlèvement : il est, en certaines circonstances, admissible pour qui connaît le pays... Mais ce retour et ce débarquement clandestin d'objets de valeur, difficiles à déplacer, voilà qui me laisse incrédule.
» Il eût été pourtant fort simple et l'on pourrait encore, sans doute, rechercher sur les livres de fret de la Louise ou des sloops qui font régulièrement le service, qu'elle fut leur cargaison à l'époque. Par là, on saurait l'origine de ces trésors mystérieux.
» Quant à l'hypothèse d'un bateau venant du large et qui les aurait débarqués, les douaniers...
— Vous savez bien qu'il n'y a pas de douanier à Ouessant.
— N'importe ! interrompit Ducreux, et il s'échauffa : )) Je n'admets pas les énigmes quand leur personnage principal vit encore; quand on peut lui parler tous les jours et que sa maison n'est qu'à une demi-heure de marche.
— Oh ! C'est moins loin que ça, fît Postanen, un peu sardonique... Prenez le sentier de Kermoran à Kérer et vous arriverez chez elle, rien de plus simple : la dernière chaumière à huit cents mètres après le village, au bout de la lande, à toucher la grève.
— Hé bien ! un homme intelligent, depuis douze ans qu'on vous rabâche cette histoire, ne s'est donc pas
trouvé pour aller Tinterroger et, coûte que coûte, tirer cette affaire au net ?
— Ah 1 courez-y donc, lui demander, vous ! Et chacun rit à cette idée comique : faire parler Louise Calgrac'h, native de Frugulou.
— Comment vit-elle ?
— Seule. Tous ses parents sont morts et elle ne voit jamais personne.
Un silence se fît dans la nuit avancée.
Enfin, Ducreux, qui avait toutes les candeurs, déclara:
— J'irai la voir.
Et il pensait : — « Ce n'est qu'une paysanne, après tout, elle ne m'en imposera pas à moi. » On hocha la tête.
Alors, le capitaine Lang qui connaissait les cinq parties du monde où il avait roulé ses épaules massives d'homme de mer, Lang, le taciturne, devant le savoir duquel chacun s'inclinait volontiers, dit posément :
— J'ai voulu la voir, moi aussi. Et je lui ai parlé, au hasard, en péruvien. Tout de suite, elle m'a répondu.
» Et ce qui m'a frappé surtout, ce fut sa distinction et sa réserve et une supériorité d'esprit qui la placent bien au-dessus de ses compagnes de l'île.
» Il y a onze mois de cela.
» Elle m'est apparue comme une fille de vingt-huit à trente ans, dans toute la force de son âge. Elle est brune. Elle est belle. — Il se tut. Et, jetant un coup d'œil circulaire dans la salle : — Je crois que personne ne me contredira si je dis qu'elle est très belle.
» Sa maison, où vous pouvez la rencontrer, rcprit-il, en s'adressant à Ducreux, est au bout de Kérer, en effet,
à quelques mètres de la grève, postée face au' Sud-Ouest, comme une vigie.
» J'avais trouvé Claire sur sa porte et elle me fit entrer.
» Alors, j'eus sous les yeux ce que les îliens appellent des trésors, ce qui n'est, en somme, qu'un faible échantillon du mobilier somptueux de certaines contrées exotiques et une partie du décor dont aiment à s'entourer les mandarins.
» J'ai reconnu des bronzes et des porcelaines de Chine, et des magots obèses grimaçant leurs sourires sur des étagères de laque rouge ou de bois incrusté, des bouddhas ruisselants d'or, juchés sur leurs socles rituels de lotus, et d'autres, assis, auréolés de nimbes, dans l'attitude extatique de leur physionomie à la fois enfantine et omnisciente... Étrange vision, sous le toit de cette chaumière... Dans le jour tamisé par les étroits carreaux, des nacres roses et blanches et bleues jetaient leurs tons adoucis sur des panneaux sombres de teck accrochés aux murs; j'ai vu des soies cramoisies où semblait fixé le feu du couchant; des coffres en bois ajouré comme Ceylan en procure à tout l' extrême-Orient ; et des vases où se fixait l'orgueil superbe d'un art aujourd'hui disparu. Et puis, des armes des Fuégiens, des aiguières comme on en trouve dans tous les ports de l'Amérique du Sud, des vues de Lima, de Colombie et de l'Ecuador. Sur le sol, mes pieds foulaient des tentures pareilles à celles que tissent les naturelles des îles polynésiennes.
» Je refrénai de mon mieux ma surprise. L'îlienne parut tout de même satisfaite de voir examiner ces choses par quelqu'un qui pouvait — au moins, spécifier leur lieu d'origine.
» — On dit, Claire, fis- je tout à coup, on dit que
vous avez une particulière expérience de la mer ?...
» Elle attacha sur moi un long regard pensif :
» — On dit cela ?
» — Assurément. C'est ce qu'on affirme dans Tîle.
» Et ce qui se raconte, continuai-je, ne me regarde pas. Mais je vous sais gré de m'avoir montré ces choses, Claire, car elles me rappellent dix-huit ans de ma vie de navigation.
» J'étais un peu troublé, maintenant, de ma curiosité. De quel droit, moi qui pouvais comprendre, étais-je venu essayer de pénétrer sa vie intime ?... soulever le voile de son passé ?... C'était lâche. Pour esquiver ma gêne, j'attrapai un poignard sur la table. — Voici, fîs-je en l'examinant, un couteau de gaucho bolivien. Vous savez, Claire, qu'ils ont tous de pareilles armes... Et ce bowie-knife, vous n'avez pu le trouver qu'en Bolivie, malgré qu'il ait été, comme tous les instruments de ce genre, fabriqué à Shcffield, en dépit de sa marque espagnole. Sa lame est remarquable. Elle sonne comme de l'argent. Ce couteau est bien différent du large « grand river », cet outil de boucher que les hommes de l'Hudson Bay portent à la ceinture dans une gaine de cuir.
» Elle sourit. Et, tout à mes souvenirs, j'évoquai Buenos-Ayres et Lima, Quito, Valparaiso. Et, peut-être, en ce moment, s'oublia-t-elle aussi, car nous nous rappelâmes mutuellement la baie de Sidney, la plus vaste du monde, et les Marshall, l'archipel Ellice et Oahou, dans laquelle Honolulu apparaît enchâssée comme dans une émeraude, et la poésie mélancolique des atolls et Auckland, où je séjournai six mois, et Canton, et les paysages légers de Nagasaki.
» Alors, sans y faire attention, j'avais parlé pidgin
et c'était en excellent anglais qu'elle m'avait répondu. Et, respectueux de sa volonté de ne donner aucune explication, je ne lui en demandai pas davantage.
— Et là-dessus, fit Lang au Brestois, allez-y, ô citoyen du Cours d'Ajot, allez la voir. Je vous souhaite d'être plus heureux que moi.
— En somme, argumenta Ducreux, on pourrait croire qu'elle a simplement trouvé un trésor...
— On pourrait le croire, fit Lang, plein de politesse. » De méchantes langues ont dit aussi qu'elle était
partie avec un colonial. Et que tout ça, c'était son butin. Nos coloniaux ne sont pas assez somptueux pour se permettre de telles fantaisies. Et lequel d'entre eux aurait couvert de richesses une fille désirable et belle pour l'abandonner ensuite en pleine jeunesse ?... Nous Français, nous sommes plus conservateurs.
» Et même, en s'arrêtant à cette hypothèse, pourquoi se seraient-ils entourés de tant de précautions ? La mode ouessantine est plus simple. Ils partaient, ils ne devaient de comptes à personne. Pourquoi l'énigme de cette disparition dûment constatée pendant quatre ans ? Si sa maison ne fut vendue ni habitée, c'est qu'elle ne tenta aucun insulaire. Claire s'en était allée, laissant sa porte ouverte, c'est ainsi qu'elle retrouva sa maison.
» Pourquoi encore, n'aurait-elle pas écrit, ne fût-ce que pour rassurer les amis qu'elle pouvait avoir ou pour annoncer son retour ?... Il fut tout à fait inattendu. Personne ne la vit débarquer et l'on n'a jamais su exactement, non seulement quelle semaine, mais quel mois eUe était arrivée. Quand on s'en aperçut, un enfant du voisinage dit qu'il la rencontrait chaque jour, « depuis quelque temps ».
» On a tout voulu nier de cette histoire. Et l'on a prononcé le mot d'héritage. Laissez-moi rire. Sur ce point, ma curiosité a été satisfaite, et vite. Claire appartient à une famille pauvre, sans attaches sur le continent. A présent, elle reçoit parfois, elle qui était sans relations, des lettres timbrées de pays très lointains; elle souffre de fièvres intermittentes qu'on ne contracte que sous les tropiques. Un jour qu'elle s'en plaignait à moi, j'ai reconnu une affection localisée dans le sud-américain. Je lui ai même indiqué un remède. Elle porte, enfin, sous le pouce un tatouage fort curieux et particulier aux indigènes des Nouvelles-Hébrides.
» J'ai questionné le Lloyd. A ma requête, l'agence britannique m'a adressé une fiche relatant l'histoire de ce malheureux bateau, le Swansea III (le nom est bien exact) de la Compagnie Packenham, Firks and Son, de Liverpool.
» Voici douze ans, exactement, que ce navire a disparu et toutes les enquêtes poursuivies ont donné lieu de croire qu'il n'avait pas sombré. La conviction générale des intéressés est qu'il fut débaptisé, puis maquillé et l'on conjecture qu'il fait actuellement du trafic dans les eaux australiennes.
» Et, n'oubliez pas qu'à la même époque, on trouva dans la baie de Béninou une bouée qui portait l'inscription a SS. Swûfjsea III Liverpool » et les débris d'un canot. Si donc, j'avais une explication à hasarder, je dirais qu'après la mutinerie de l'équipage, après l'incarcération du capitaine en vue d'Ouessant et l'arrêt du cargo, trois hommes du parti du capitaine se sauvèrent du bord et se perdirent parmi les récifs, probablement sur les Kingy. On dut lancer une chaloupe à leur poursuite et ce furent.
à mon avis, les hommes de cette embarcation qui, étant descendus à terre, enlevèrent Claire de Frugulou.
(( Quant au capitaine J.-W. Harris, je crois qu'il fut sauvé par Claire — ou par tout autre concours de circonstances, peu importe. Une instruction, menée avec sagesse par les tribunaux de Nouvelle-Zélande, conclut nettement que J.-W. Harris n'était point mort, mais qu'il n'avait jamais voulu réintégrer le Royaume Uni, où sa réputation de marin était perdue.
» On suppose l'avoir retrouvé çà et là, sous les noms de Burke, Randall, Ashton, enfin, comme capitaine d'un baleinier. Il dut aussi armer un schooner pour la pêche au requin dans les eaux polynésiennes — et voilà qui explique ses venues fréquentes en Chine où se vendent avec bénéfice les peaux, les queues et les nageoires des squales. On le signala ensuite sur la côte occidentale de l'Amérique du Sud, où la rumeur qu'il décéda, voici quelques années, est fort accréditée.
)) Peut-être, réfléchit Lang, est-ce à cela, uniquement, que l'on doit d'avoir revu Claire à Ouessant ?...
» Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on est en présence d'un événement sans doute très simple — et qui a surpris la simplicité de nos compatriotes au moment où ils auraient pu élucider la vérité. Mais, comme l'a précisé Noan, leur esprit, naturellement tourné vers le merveilleux, a voulu y chercher une explication.
» Prenez chaque fait déformé par la crédulité et l'ignorance. A l'origine de chacun vous trouverez un point de départ raisonnable.
» Ici, comme dans les récits des anciens voyageurs, où vous rencontrez des exploits invraisemblables, des animaux mythiques comme les brebis à toison d'or, les
licornes, ou des inventions fantaisistes, comme des palais enchantés, ici, vous avez un équipage de matelots, tout habillés de rouge et des histoires, inadmissibles à notre époque, de contrebande et de piraterie; des gens couverts de plumes, des nègres blancs et autres fariboles comme ce langage de perroquets qui nous fait sourire à première vue, mais qui n'est, peut-être, que le parler guttural et chantant de certaines tribus du groupe des îles Palmerston.
» Noan Ta dit tout à Theure : c'est ainsi que naissent les légendes. On ne connaîtra jamais la vérité initiale de celle-ci parce que ce n'est pas Claire, maintenant, qui la révélera.
— Mais pourquoi n'a-t-elle pas voulu parler? A-t-ellc seulement motivé son silence ?
— Cela, non plus, on ne le saura jamais.
— Encore une fois, demanda quelqu'un, comment le peu qu'on sait de son enlèvement est-il parvenu jusqu'à nous ?
— Il paraît qu'une veuve très âgée, Aurélie Malgorn, sorte de folle, qui u courait la nuit », a effectivement vu deux ombres se saisir de Claire et l'enlever. Cette Aurélie Malgorn est morte aujourd'hui.
— Et puis, fît Postanen, pour conclure, quand elle est revenue, Claire a, sans doute, raconté quelque chose de son aventure aux uns ou aux autres... Car elle avait dû en être un peu « épatée », tout de même...
A quoi Lang répondit doucement :
— Non. Je ne crois pas.
MARIE DE LOQUELTAS
M.\RIE DE LOQUELTAS
E fat à la fin d'une longue, pluvieuse et tourmentée journée d'hiver que je la rencontrai pour la dernière fois. Je revenais de Coast ar Run et j'allais jusqu'au bourg, évitant les larges flaques d'eau de la chaussée, quand une voix cria mon nom. Une femme était assise sur l'herbe mouillée en bordure de la route, immobile et insensible au mauvais temps, appuyant son menton dans ses mains.
— Vous, Marie ?... Qu'est-ce que vous faites là ?
— Je suis bien malade, dit-elle.
Et elle me regardait avec deux yeux fixes, brillants de fièvre, où se lisaient de la souffrance et de la résignation.
Elle avait toujours été pâle. Maintenant elle était livide. Je la trouvai très amaigrie. La pluie avait collé ses cheveux de jais sur ses tempes, et parfois, un frisson l'agitait.
Je pensai qu'elle avait bu et lui conseillai de rentrer chez elle. Marie remua la tête en dénégation :
— Je suis bien malade, dit-elle encore. Je suis restée trois jours toute seule à la maison, sans pouvoir
sortir; et aujourd'hui, un seau d'eau que j'ai avalé n'a pu calmer ma fièvre.
— De l'eau seulement ? lui demandai-je, assez incrédule.
Elle haussa les épaules et tourna son front vers Para Luc'hen, dédaignant de répondre. Enfin, elle continua : (( — Je vais mourir. » Et elle trouva la force de sourire. « Allez, je vous prie, dire à M"^^ L'Hostis que vous m'avez « ramassée » ici et que je suis très mal. »
Je m'éloignai, sceptique, parce que je connaissais ses habitudes. Et je n'ignorais pas, non plus, que sa solide nature en avait vu d'autres. Tout de même, je fis sa commission à W^^ l'Hostis, à laquelle je suggérai mes doutes. MJ^^ L'Hostis ne répondit pas sur la question alcool. Elle dit seulement :
— Je sais. La pauvre femme est très souflFrante. Elle a eu bien des misères aussi.
Deux mois avant, un matin d'octobre, j'avais aperçu Marie en haut des rochers de Porz Fol, un peu à l'écart de celles qui, en groupes bavards, endimanchés, épient par delà les brisants du Piliguet et de Porz Goret, dans les vagues blanches de la Jument, la fumée ténue de la Louise.
A quelques mètres, les ouvriers des Ponts et Chaussées poursuivaient leur besogne opiniâtre de tailleurs de blocs de granit qu'un chaland emportait ensuite, dans les remous des courants, jusqu'au rocher Ar Gazec ou s'édifiait le nouveau phare, tandis que sur le quai, des hommes et des femmes déchargeaient un voilier.
Quelques officiers et des sergents, accompagnés de leurs natives, étaient aussi venus jusqu'au port, saluer le courrier qui amenait les nouvelles du continent. Il y
avait encore des jeunes Ouessantines, accourues en bande des quatre coins de l'île, à la rencontre de Tamie, retour du Conquet, et celles qui venaient prendre au débarqué le mari, le fiancé ou Tamant. 11 y en avait de graves, d'anxieuses, impatientes de Tépave d'amour qu'allait leur apporter le flot, et d'autres, qui riaient aux éclats, provoquant les hommes. On remarquait, comme d'habitude, Mélanie et Cocotte, et Nathalie Naoui, M™^ Caïn et ses filles, toutes débordantes de passion à revendre, et prêtes à se disputer les aubaines de l'arrivage.
Mais Marie de Loqueltas I
Et comme je plaisantais volontiers avec elle, j'allai vers cette femme songeuse :
— On attend son fiancé, Marie ?
Elle me regarda comme pour me scruter et, devinant, sans doute, que je m'amusais et que je ne savais rien :
— Fi donc ! Il y a longtemps que ces histoires ne me tracassent plus !
— Même la nuit ?...
— Grand gastaoucr 1 (i) Et elle rit.
Mais ses yeux noirs étaient pensifs et, malgré le démenti de ses lèvres, ils semblaient chargés d'angoisse.
Alors, comme je m'éloignais, Marie « Flo », la commissionnaire narquoise qui avait abandonné sur la cale sa rosse et sa voiture pour s'efforcer, elle aussi, de découvrir la cheminée du vapeur, Marie Flo me dit à mi-voix, en me désignant Marie de Loqueltas du bout de son fouet :
— Elle espère son petit soldat... le médaillé qui a passé en conseil de guerre et vient d'être acquitté. C'est
(i) Coureur de filles.
lui qui lui tient chaud dans les draps... Ah ! Ah !... Et Marie fit claquer sa langue en prenant un air averti.
Mais quand la Louise eut lancé ses deux appels, et quand elle eut stoppé, quand le premier canot, chargé à couler, rempli de coiffes et de vareuses bleues aux épaulettes jaunes des marsouins, eut accosté la jetée, quand il eut accompli un second voyage et puis un autre, Marie de Loqueltas reprit seule le chemin de Pern car son ami n'était pas venu « avec » le bateau.
Elle avait alors attendu une lettre au bureau du facteur, parmi les désespérées et celles qui espèrent encore, parmi les orphelines, les mères de matelots, les veuves irrésignées, celles qui veulent croire à tout prix que tout n'est pas perdu et qu'une pensée de l'être chéri leur parviendra — quand même — comme si les postes assuraient un service avec l'autre monde. Elle avait alors attendu que les sacs fussent ouverts, la correspondance classée par villages, distribuée à ceux qui venaient réclamer leur courrier. Mais en vain : aucune lettre pour elle. Alors un sergent lui annonça qu'Engel ne reviendrait pas : on l'avait versé dans une autre compagnie à Brest.
Engel, l'amant de Marie de Loqueltas I... Je m'étonnai de ne pas l'avoir soupçonné plus tôt. Comme le colonial avait bien caché son jeu !
Et je me rappelais ce petit homme un peu gras, presque sale, avec son képi toujours de travers sur sa tête jaune, bilieuse, bouffie et imberbe qui lui donnait assez l'air d'un asiatique... Engel qui rôdait toujours aux portes des débits, avec sa face de mauvais soldat plein de gloire, avec un orgueil seulement, dans ses yeux qui regardaient en face, un orgueil pour sa médaille militaire, ce ruban, splendeur de sa poitrine large et bombée, car,
malgré les fièvres et malgré qu'il eût cultivé le cafard de toutes les colonies, il « était encore là », ce brave et fanatique Engel qui n'avait qu'un amour, le Drapeau.
On le rencontrait ivre, très souvent, avec des hommes ou avec des sous-officiers. On le rencontrait dès le matin, et même après l'appel de neuf heures du soir, vaguant par les ruelles du bourg, quand il n'avait pas un sou, uniquement pour ne pas rentrer au fort avant onze heures : en effet, bien qu'il fût « simple bibi », sa médaille lui attribuait ce droit.
Trois fois il avait été sous-officier. Trois fois il avait été cassé. Et, paresseux, fier de l'être, alourdi par les sommeils du jour dans les chambrées, sans respect pour ses chefs, sauf les vieux, « les vieux du corps », dont il parlait avec tendresse, il coupait à toutes les gardes, à toutes les corvées, affirmant que « ce n'était pas pour lui ».
Bien souvent, en fumant mon tabac, il m'avait raconté ses états de service et comment il avait gagné la médaille; sa vie de petit troupier, comme il disait, et son séjour à la Légion, car il avait seulement passé à la coloniale pour terminer son temps, tout en douce, à la papa.
Engel était Lorrain. Et, sans doute, il avait reçu une bonne éducation, étant fils d'ofikier. Mais il avait pompé tous les vices au fond des verres, dans l'inaction des camps, dans les casernes et pis; et las, inapte à tout, sauf au métier qu'il allait quitter, il n'était plus que le souvenir de son passé, heureux d'avoir vécu, d'avoir été « un homme », et il ne souhaitait plus, maintenant, que de trouver un petit poste, un emploi tranquille où finir ses jours, en mangeant paisiblement sa retraite, avec une femme.
Même, il m'avait demandé de lui chercher cela, une femme et un emploi. Il disait d'ailleurs n'être pas en peine, parce qu'il était le protégé du capitaine Planque, qu'il avait arraché, blessé, des mains de l'ennemi, au cours d'un combat en Mauritanie. Cette histoire, toute l'île la connaissait. Car ce terrible sauveur, au lendemain de chaque nouvelle incartade, brandissait son récit, comme un rappel au capitaine d'avoir, à son tour, à le tirer d'un mauvais pas, lui, Engel, qui allait une fois par jour brosser ses habits et seller son cheval, dans une joie immense d'approcher quelque chose d'un degré plus haut que lui sur l'autel de la patrie, un sentiment analogue à la jubilation mystique de la dévote admise aux petits soins de la sacristie. C'était là tout son travail.
... Engel, l'amant de Marie de Loqueltas 1 Du diable, si j'aurais supposé cela !
Alors, quelque temps plus tard, j'avais en badinant raconté à Marie :
— On m'a parlé de vous à Brest.
— Qui donc ? fit-elle, incrédule.
— On m'a dit : « Le bonjour à Marie. Annoncezlui que j'écrirai bientôt ».
— Bien vrai ?
— Bien vrai.
Et Marie s'en était allée en riant.
Mais le lendemain elle m'arrêta et, sérieuse, quoiqu'elle eût l'air de se moquer :
— Alors, vous l'avez vu et il vous a parlé de moi ? Et il y avait tant de sincérité et d'émoi et d'anxiété
dans ces mots de la pauvre femme, que je me repentis de m'être joué d'elle.
— Je plaisantais, lui dis-je.
— Ah I Et elle devint plus blanche encore.
)) Écoutez, demanda-t-elle : — Quand vous retournerez à Brest, allez le trouver Engel, deuxième compagnie, caserne Fautras. Vous lui direz le bonjour comme en passant. Et vous tâcherez de savoir s'il se souvient de moi et s'il veut toujours revenir à Ouessant son congé terminé. — Je promis. Mais, jamais, à Brest, je n'eus le courage de m'égarer vers ce quartier lugubre, de conférer avec le corps de garde et d'attendre à la grille la réponse de l'homme envoyé à la recherche d'Engel. Et je n'y pensai plus.
— N'importe ! fit Marie, quand je lui en murmurai l'aveu.
N'importe !
Tout l'avait abandonné, en effet. Et sa vie était comparable à celle de beaucoup d'Ouessantines.
Maintenant, quand elle rentrait, le soir, dans sa maison de Loqueltas, elle s'y sentait bien seule, dans le délabrement où son indifférence laissait tout.
Il y avait au-dessus de la cheminée des photographies pâles et décolorées, des couronnes sous des globes, des objets de piété et des souvenirs de ses enfants et de son mari. Mais ces reliques étaient froides désormais. Et, morne, elle s'asseyait près de la fenêtre, d'où son œil s'égarait sur la baie de Lan Pol, par où étaient arrivées et parties toutes ses joies.
A vingt ans, elle s'était mariée avec le maître d'équipage d'un grand voilier nantais qui s'était jeté, une nuit d'hiver, sur les rochers Men Grcn. Après que le bateau se fût mis au plein, les hommes s'étaient réfugiés dans
deux chaloupes. L'une d'elles coula devant Pen ar Roc'h et tout ce qui la montait périt. I/autre, trompée par le brouillard, se laissa emporter par le Fromveur et se trouva au matin sur la côte de Portsall où elle aborda. Le capitaine et Mintier étaient seuls restés à bord.
Le bateau avait fait une forte voie d'eau. Cependant, il reposait sur un fond de roche et comme la lame avait faibli, il pouvait encore résister quelque temps. Les deux hommes attendirent des secours et à l'aube, en eflfet, trois canots chargés de naturels, la plupart armés de haches, accostèrent le brick-goélette. Ils arrivaient en sauveteurs mais ils comptaient piller aussi. Ils amenèrent les deux naufragés à terre et retournèrent au « Penzé » (i). Le jour suivant, le capitaine regagna son port d'attache, laissant à Mintier la surveillance du bâtiment ou plutôt de ce qu'on pourrait en tirer.
Mintier reçut dans Loqueltas l'hospitalité d'une famille dans laquelle il distingua Marie. Il l'épousa. Le maître d'équipage avait promis de vivre en Ouessantin et de ne pas quitter le pays. Pourtant, il amena sa femme à Nantes pour la présenter à sa famiUe. Une fois là, il espéra réussir à lui faire oublier son île. Mais Marie se sentit isolée à Nantes. Elle étouffait dans cette ville et voulut retourner à Ouessant. D'ailleurs, elle y avait des terres et une mère âgée qui réclamait ses soins. Son mari reprit du service sur un long-courrier. De loin en loin, il revenait dans l'île, donner un coup d'œil à sa femme et à ses deux enfants, une fille et un garçon.
Après chaque campagne, il trouvait plus monotone de rentrer dans cette île où la vie lui était plus triste qu'à
(i) Pillage des épaves.
bord. Il insistait pour que Marie le rejoignît à Nantes, avec l'espoir qu'elle s'y refuserait, car maintenant que le coup de feu de son amour était passé, il s'estimait un peu honteux de cette femme aux longs cheveux, sur laquelle on s'était retourne, rue Crébillon, et qui n'avait jamais consenti à quitter son costume. Marie n'accepta pas, en effet.
Alors il n'apparut pas de cinq ans dans l'île. Enfin, il n'écrivit plus du tout.
Marie ne s'étonna pas. Car elles sont comme cela des vingtaines, dont les hommes sont partis bourlinguer par les mers, sur le commerce, et qui ne donnent plus de nouvelles par oubli ou par négligence, d'autres fois, pour une raison beaucoup plus simple — plus triste aussi.
Elle travaillait ferme, élevant ses deux enfants dont l'aîné avait atteint treize ans. On la voyait, courageuse, solide et bien en chair, avec cet air de forte viveuse qu'elles ont souvent là-bas, parce que leur vie au grand air, leur indépendance et leur habitude de l'initiative leur donnent l'assurance et presque tous les appétits des hommes.
Mais un jour, Minticr reparut. Il était devenu le second d'un grand cargo et en avait assez de la solitude. La fibre paternelle s'était réveillée en lui. Il s'était souvenu de ses enfants. Pour les obtenir, il fit inviter sa femme, par ministère d'huissier, à regagner Nantes. Et, comme elle s'y refusait, surprise de ce rappel après tant d'années d'absence, il introduisit contre elle une instance en divorce, qu'il obtint à son profit.
Il faut connaître l'insouciance des îlienncs et leur mépris de tout ce qui est « continent » pour comprendre
que Marie ne résista pas. Mintier fit, en outre, établir que sa femme avait une mauvaise conduite, qu'elle était incapable d'élever ses enfants, et il s'en vit attribuer la garde.
Elle s'était donc vu arracher son fils qui, déjà, s'exerçait à manier l'aviron, prêt à devenir mousse, et plus tard un véritable homme de mer, comme les Ouessantins; et son Annie, qu'on lui enleva dans l'année où la mignonne avait fait sa première communion. Et quand les traits de la chère petite se furent eflFacés dans le lointain, sur le pont du courrier où l'enfant avait pris place, Marie comprit qu'Annie était à jamais perdue pour elle... Elle allait quitter son beau châle et sa coiffe et devenir une vulgaire mouliguen à chapeau.
Seule, désormais, Marie retourna à ses occupations journalières. Mais à Ouessant, la vie est si facile, les besoins sont si limités qu'on ne connaît pas cette joie d'amasser, cet âpre amour du gain qui, ailleurs, sont la raison de se cramponner à l'existence, la dernière illusion des vieux et des solitaires. Ici, le travail n'est qu'un accident de la journée. Et cette inutile et précieuse obstination des déshérités lui manqua.
Elle connut des hommes, parbleu ! Des marins en congé et des coloniaux qui la courtisèrent. Même, elle vécut quelque temps en amitié avec un pêcheur. Mais c'étaient là des choses sans conséquence. Quand elle rencontra Engel, son grand cœur pensa revivre. Car il était pareil à elle, un vaincu, un désabusé, lui aussi. Et elle espéra l'attacher par ce rêve raisonnable de finir leurs jours ensemble.
Et puis, un soir, pris de boisson, il avait jeté un sous-officier à la porte d'un débit et on l'avait envoyé à Nantes pour passer en jugement. Ils s'étaient quittés sans
inquiétude. Elle croyait bien qu'il serait acquitté. Il le fut. Mais il ne revint jamais à Ouessant.
Et moi qui connaissais Engel, je ne pouvais pas croire que c'avait été par malice ou par dédain qu'il avait fait ainsi des promesses pour ne les point tenir. Non. Il n'avait d'abord pas écrit par paresse. Et puis, une fois revenu à Brest, loin des yeux, il n'avait plus pensé, ce soldat, ce grand enfant, à cette femme aimante qui l'attendait et que le chagrin minait.
Quelques mois plus tard, au milieu des tempêtes de mars, j'étais revenu à Ouessant. Et une nuit que je me promenais avec quelques amis, on poussa jusqu'aux dernières chaumières de Loqueltas.
— Pour rien au monde, dit tout à coup Félicia Sounic, en me désignant une bâtisse sombre, je ne voudrais habiter cette maison, quand bien même on me la donnerait. Et pour rien au monde, non plus, je ne voudrais franchir son seuil, à cette heure de la nuit, toute seule, ni même avec vous.
— Mais c'est là qu'habite Marie !
— Elle habitait là.
« Marie est morte : on l'a enterrée la semaine passée. Cette pauvre femme a dû bien souffrir. Elle est restée malade pendant cinq jours et personne ne s'en doutait. Elle s'est éteinte sans secours aucun. Et quand ses voisines, étonnées enfin, de ne plus la voir, ont poussé la porte et sont entrées, elles l'ont trouvée, étendue sur son lit, la tête et la figure mangées par les rats. Elle était si affreuse à contempler ainsi que personne ne voulait la veiller, tant on avait peur.
(( Et seule, M"^® L'Hostis est venue prendre soin de la morte. Elle avait apporté une de ses robes toute neuve, et du linge, à elle aussi. Et elle fit la toilette de Marie qu'on ensevelit le lendemain... M^^^ L'Hostis a toujours été très bonne pour Marie. »
Instinctivement, Félicia Sounic détournait les yeux de cette demeure, à laquelle des circonstances macabres attachaient maintenant une sorte de crainte superstitieuse, et que personne n'occuperait plus. Pour moi, je m'attristais sur Marie. Et je songeais que c'était un signe des temps, qu'il ne se fût trouvé dans l'île qu'une étrangère, M°^6 L'Hostis, de Lanildut, pour habiller la morte, un signe des temps, que les natives se fussent dérobées à ce pieux devoir.