‹ Filles de la pluie (scenes de la vie ouessantine)Chapitre 13 sur 23 · J4 FILLES DE LA PLUIE · texte numérisé non relu

J4 FILLES DE LA PLUIE

qu'elle lui saurait gré d'une visite, ce jour même, chez Mme Caïn, son amie.

Le Lamber n'y était pas allé, heureux de ce contretemps qui lui permettait de s'abstenir sans manquer à sa parole. Il n'y était pas allé parce qu'il aimait Françoise Gréac'h etil supposait que ces avances de Cocotte et cette invitation de Mme Caïn étaient pour jouer un mauvais tour à Françoise. Car ces deux bonnes âmes, la « mère » Caïn et Caroline Lescot, dite Coco ou Cocotte, auraient été trop contentes de désorganiser leur liaison. On affirmait qu'ils avaient le bonheur insolent, lui. Le Lamber et Françoise, et leur affection, vieille de deux ans, étonnait les versatiles indigènes et provoquait l'envie.

Et même, pour couper court à tous les cancans, il avait exposé la chose à Françoise, par moquerie et sur un ton badin. Mais tout s'ébruitait dans l'île. Et Françoise qui n'avait pas bronché était déjà au courant. Alors, satisfaite de la fidélité de son ami, elle dit à Le Lamber qu'elle n'ignorait pas que Cocotte et la Caïn l'avaient attendu tout le jour ; elle savait aussi qu'elles avaient acheté des gâteaux et un litre de rhum pour se régaler en commun — et pour lui faire honneur.

Et une fois de plus, Le Lamber s'était félicité d'être resté tranquille.

— Je croyais que vous ne vouliez pas me reconnaître, tout à l'heure, en passant devant chez Tombola, reprit Mme Caïn. Pourquoi n'ètes-vous pas venu l'autre jour? demandât-elle de nouveau.

Elle disait ces mots, souriante, un peu rouge, car son teint était naturellement vif, et elle regardait Le Lamber dans les yeux, avec insistance. Mme Gain parlait un français très pur, sans accent ; elle était désirable encore, certes I Mais elle était trop chargée de dentelles et de soieries, malgré qu'elle s'appuyât, sans souci de maculer sa robe, contre une bouée couverte de rouille dont les Ponts et Chaussées encombraient l'étroite jetée de Porz Pol.

EtLeLainber,dontresprits'égaraitvolontiers en des déductions précises, réfléchit que cette indifTérence, chez une femme d'une propreté aussi méticuleuse, trahissait une idée fixe, une fièvre momentanée qui bouleversait ses habitudes.

A quelques pas, des coloniaux en bourgeron blanc déchargeaient, sous la surveillance d'un caporal, la provision mensuolle de charbon qu'avait apportée un sloop.

— J'ai supposé que vous nous dédaigniez, fit encore l'îlienne,

Mme Gain comptait, avec Cocotte, parmi les deux ou trois douzaines de femmes dont l'inconduite était notoire. Mais elle agissait par plaisir et ses écarts étaient sans vénalité. On lui attribuait même une passion particulière pour l'homme, une science du baiser dont l'adresse assez raffinée était au-dessus des communs penchants des îliennes.

Et Le Lamber, qui en savait plus long sur la dame qu'elle ne l'imaginait, sans doute, lui répondit, par curiosité pure:

— J'irai demain chez vous.

Il pensait que c'était par curiosité pure.

Mais au fond, il éprouvait un étrange et passager attrait pour Aline, la cadette de Mme Caïn, une fille de seize ans, menue et de grâce indolente, dont les yeux jetaient seuls quelque vivacité sur une figure sans couleur et sans vie. Pour Aline, à laquelle il n'avait jamais parlé, et qui ne lui avait jamais accordé un regard, Aline, petit être méditatif et dédaigneux, tout de noir vêtu, qu'il avait vu la veille encore, se glisser comme une ombre dans l'ombre de l'église.

Et il se demandait par qui il était si recherché. Si Mme Caïn avait des ambitions pour sa fille : lui trouver un amant — elle n'en était pas à son coup d'essai — ou si c'était seulement pour son propre bénéfice qu'elle se mettait en frais ? Car il savait trop que Cocotte ne comptait pas dans la partie — et qu'elle avait été bonne, tout juste, pour l'amorçage, et qu'elle serait larguée au premier signal.

Et cette ingrate conclusion réjouissait Le Lamber.

Cocotte, la Ouessantine honteuse qui avait quitté son costume natal, était impopulaire. Elle avait laissé pousser ses cheveux teints en blond ardent et tirait gloire de trois fausses dents qu'un amant lui avait fait poser à Toulon. Sa main, point laide, s'alourdissait d'or, anneaux et chevalières d'hommes qui disaient ses complaisances. Et elle touchait une mensualité, régulièrement, sur la solde d'un lieutenant sénégalais. L'argot des popotes d'officiers avait fleuri ses lèvres sans élargir ses idées, Et maintenant, déconsidérée par quelques lâchages, revenue à Ouessant p&* raison, vexée d'y être et se croyant amoindrie par son entourage, elle végétait, d'aventure en aventure, dans le mépris de ses amies d'autrefois qui ne voyaient plus

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en elle qu'une mouliguen sans chic et sans crédit.

Etjustement, il retrouva Cocotte à Kerlan.Elle était arrivée tôt dans la maison Gain, bien coiffée, avec ruban dans les cheveux, jupe de soie ; et un précieux corsage de mousseline blanche aux ajourés compliqués de dentelles lui donnait l'air d'avoir pensé, en tenue de cérémonie, présider à une réception de haut style.

Quand Le Lamber cogna à la porte, ce fut Cocotte qui se précipita pour lui ouvrir. Elle lui serra la main énergiquement et, malgré l'obscurité. Le Lamber vit bien qu'elle n'avait pas oublié les caresses aventurées d'un soir.

« Et voilà, précisément, ce qu'elle devra rayer de ses papiers », pensa Le Lamber en se jouant. Alors, il pénétra dans le logis.

Mme veuve Caïn et sa fille étaient assises de chaque côté d'une fenêtre où s'adossait la table, sous lalueur d'une lampe qu'attiédissaitun abat-jour mauve. Dans la cheminée, un petit feu de mottes entretenait la chaleur d'une énorme marmite. La pièce était grande et spacieuse, fleurant le pitchpin goudronné, toute en meubles et panneaux de bois clair ou peint, ruisselants de propreté. Le Lamber entrait là pour la pre-

mière fois. C'était, en somme, l'intérieur d'une chaumière cossue, à la mode d'Ouessant, mais cette femme vicieuse avait le génie de l'ordre et du confort.

La mère et la fille le reçurent avec un certain décorum. Pourtant, on s'apprivoisa vite. Aline avait tendu sa main, gravement. Et, pendant que sa mère et Cocotte parlaient, elle écoutait, sans rien dire, comme avec un peu d'indifférence.

« Elle veut continuer de m'ignorer», songea d'abord Le Lamber. Mais, à trois reprises, il surpri ^° regard d'Aline plongé sur lui. — Et chaque fois que leurs yeux se croisèrent, elle baissa les siens pour les réfugier dans l'ombre.

Mme Caïn et Cocotte servaient le thé et menaient la conversation. Or, la blonde Cocotte, visiblement, était débordée. Quelques épisodes peu avantageux pour sa gloire déchaînèrent le rire, habilement décochés par la maîtresse des lieux, et Cocotte, désormais réduite à se défendre, cessa les agaceries qu'elle n'avait point ménagées au seul invité mâle de cette réunion, et l'on sentit que la partie était perdue pour elle.

Le Lamber, rompu aux coutumes locales, se demandait comment allait finir la soirée.

Cocotte, elle, se sauverait en courant. Mais on le retiendrait davantage, il en avait la conviction. Etalors, vers les minuit, quelques considérations seraient hasardées sur la situation lointaine de Kerlan, relativement au bourg. Mais, s'il cédait aux sollicitations, quelle conduite à tenir? — Aline ou sa mère ?... Les deux à la fois, peut-être?... Quand Cocotte s'esquiva, prétextant une affaire importante, il n'avait pas encore éclairci le problème.

Une chose avait troublé ses conjectures. C'était l'attitude distante et réservée d'Aline — un peu triste. Et le mystère de ce regard de In^^gueur qui s'attachait à lui, chaque fois qu'il détournait les yeux pour parler à sa mère. Le Lamber pensa que dans cette petite tète énigmatique et réfléchie, il y avait peut-être de la honte, silencieuse, et le désespoir de ne pas mener sa vie librement. — Était-ce cela ? Mais, alors... toute la passion dont ses yeux étaient chargés ?

La soirée s'avançait. Le Lamber annonça qu'il allait prendre congé.

— Restez, lui murmura Mme Gain, pendant qu'Aline s'était retirée pour aller puiser de l'eau. Mais il n'écoutait pas la dame. Instinctivement, il avait suivi des yeux cette petite poupée calme, au buste droit, au front pensif, qui avait l'air

de regarder très loin, au-devant d'elle-même. Aline s'était enfoncée dans la nuit et le vent venait de s'engouffrer par la porte avec une odeur saline et une plainte.

— Restez ! dit encore la veuve, et, se penchant vers lui, elle l'embrassa brusquement sur la bouche, de ses lèvres minces.

Mais il partit.

— A quoi penses-tu ? demanda-t-il, plusieurs jours après à Françoise.

Cependant, Françoise ne répondit pas.

Elle considérait la mer en souriant, debout, sur le seuil de sa porte. Elle souriait comme si elle avait trouvé dans les vagues lourdes et monotones quelques motifs de particulière gaité.

Or, il parut à Le Lamber que cette gaité était forcée.

Le soleil avait rougi tout le jour les pâturages de l'Ile et Le Lamber, oisif, avait prolongé tard son repos de l'après déjeuner. Éveillé, il avait trouvé Françoise au travail. Pieds nus, bras nus, tête nue, et vêtue seulement de sa chemise et de sa jupe, elle venait de passer de l'orge au tamis. Deux sacs, emplis jusqu'au bord et un tas de poussière attestaient son activité. Maintenant, elle respirait un peu, redressant sou corps

las d'être resté longtemps courbé, et elle semblait fière de sa tâche.

Le Lamber s'était assis sur une herbe pauvre, dans l'ombre légère du muretin et il bourrait sa pipe d'après la sieste.

— Dis-moi donc, réfléchit enfin Françoise, le Champagne est bon, chez Mme Gain ?

— Pourquoi cela ?

— Je sais que tu y es allé.

— J'ai accepté son invitation, c'est vrai, reconnut Le Lamber. Et après?

— Et après?... Après, c'est tout, dit Françoise, avec belle humeur et elle examina encore la mer en souriant, comme si elle y découvrait un prodigieux intérêt

Le Lamber tirait sur sa pipe avec un flegme tout à fait étonnant. Lorsqu'il n'en n'obtint plus aucune fumée, il la secoua sur un bloc de granit pour en faire tomber les cendres. Et, sans perdre un instant, il l'emplit à nouveau de tabac. Françoise souriait toujours à la mer.

— Ohl Tu es libre, entièrement libre!... reprit-elle. Et c'est ce qu'il y a de délicieux, en vérité, dans notre amour, d'être libres et indépendants comme nous le sommes.

« Et souvent, je pense: « C'est drôle, demain, peut-être que nous ne nous connaîtrons

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plus, toi et moi... » Et, aujourd'hui je ne t'en aime que mieux. Pourquoi ? Voilà, qui dira jamais pourquoi ?

— Tu es sotte! fit Le Lamber, en venant à' elle. Et il l'enleva dans ses bras, tendrement, et il la fit sauter en l'air, deux ou trois fois, et il la berça comme on berce un enfant.

Françoise était grande et lourde, mais elle semblait une plume dans les bras puissants du jeune homme. Son cou libre s'appuyait sur l'épaule de Le Lamber, mollement et la tête, qui s'abandonnait, retombait, faisant jaillir la gorge ; ses cheveux châtains se répandaient en cascade.

D'habitude, quand il la prenait ainsi, elle riait, fière de la force du chéri de son cœur. Mais cette fois, elle attachait seulement sur lui un long regard sérieux. Si Le Lamber avait vu ce regard, il aurait dû se méfier. Mais il ne le vit même pas. Et l'eût-il vu, qu'il n'y eût pas attaché d'importance, car il aimait Françoise de toute la vigueur de son sang.

Et, à ce moment même, il pensait que personne au monde ne valait son amie.

Mais, quand il rencontra Aline ,CaTn, trois jours après, dans la venelle solitaire qui grimpe

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au haut du bourg, par un soir de lune timide, l'occasion était tout à fait favorable pour oublier Françoise.

La jeune fille allait de son pas menu et ouaté, mystérieux. Toute droite, les épaules jetées en arrière, le front haut comme dans la fierté de son énigme impassible. Ils s'étaient heurtés nez à nez. Et bien qu'ils n'eussent pas échangé quatre mots de leur vie, ils s'étaient arrêtés comme s'ils s'étaient attendus.

Tout de suite, il s'approcha d'Aline plus près encore. Si près que le souffle froid d'Aline éventait curieusement la chair allumée de ses joues. Mais il ne commit pas la faute capitale. Il l'embrassa seulement avec discrétion, comme une idole, comme une de ces poupées infiniment fragiles et curieuses qu'il avait vues, sous des jours irréels, dans des pagodes d'Extrême- Orient.

La petite recula soudain. Dans l'ombre et le silence, Salomé Thorinn passait. Elle passait et elle les avait reconnus. Elle s'était éloignée en sifflant.

— Prenez garde à ma mère, dit Aline. Elle m'en veut à mort à cause de vous.

— A mort ?...

— Chut ! fit Aline.

Une cloche tinta.

Ils se séparèrent en posant tous les deux un doigt sur leurs lèvres.

Le lendemain, dans l'après-midi, un des gosses de la grande Angèle vint en courant jusqu'à la maison de Le Lamber, Il lui apportait une lettre. Le Lamber fit sauter l'enveloppe.

« Ce ne sera plus la peine que vous veniez à Kernas, maintenant. — Aline Caïn vous suffira.

Françoise C. »

Un tremblement nerveux secoua Le Lamber. Un coup de massue ne l'eût pas affecté davan tage.

11 prit son chapeau et sortit au hasard, marchant à grandes enjambées, comme un fou. Et puis il se calma peu à peu. Et alors, il fut seulement triste — mais triste, triste... Pas une minute, il ne songea à aller supplier Françoise. Elle était la plus désintéressée mais la plus volontaire des iliennes. Il savait qu'elle ne reviendrait pas sur sa décision.

Non, il ne devait pas retourner à Kernas. Et il porta ses pas, sans y songer, vers Kergadou. Plus

tard, quand il reprit le chemin de Lan Pol, Le Lamber aperçut Mme Caïn.

— Lisez ceci, ma vieille, dit-il simplement, en lui tendant le papier.

Mme Caïn mordit ses lèvres et blêmit sous l'insulte.

— Je savais qu'Aline vous aimait, répliquat-elle. Voilà maintenant la preuve que vous l'aimez aussi.

Et quand elle rentra chez elle, la veuve planta un couteau dans le dos de sa fille.

Pourtant, Aline ne mourut pas. Elle fut soignée deux mois chez les sœurs. Personne ne lui ayant jamais demandé rien sur sa blessure, elle n'en fournit aucune explication, étant une fille très réservée.

On pensa seulement dans l'île que c'était encore un coup des coloniaux. Mais, comme Mme Caïn n'avait déposé aucune plainte, nul ne s'en occupa.

Il y a quelque témérité, dit Le Gall, un ancien fourrier de la marine, à Siegfried Bluhm, le nouveau voyageur d'une maison allemande, qui achevait sa première tournée commerciale dans l'archipel d'Ouessant, il y a quelque témérité à parler encore du Vesper^ parce que ce sujet est rebattu et archi-usé.

Néanmoins je comprends votre insistance à questionner.

Le naufrage de ce cargo et l'heureuse fortune d'une de ses chaloupes, après avoir erré en perdition toute une nuit parmi les récifs et les courants de la Jument, la curée des épaves et la répression à laquelle divers incidents un peu vifs donnèrent lieu, en voilà assez pour exciter l'intérêt.

Moi-même, je me suis laissé prendre à cette curiosité. C'était au temps où je n'étais pas encore établi au Stiff et où je visitais réguliè rement les îles, comme vous avez entrepris d( le faire, pour nous inonder de votre sale came lote prussienne.

Tout de suite, j'ai éprouvé qu'il était diffi cile pour un étranger d'arriver à une vue pré cise sur ces faits caries habitants ne sont guèr< prodigues en détails. Plus tard, lorsqu'un lon^ séjour et mon mariage avec une îlienne euren enfin appris aux habitants à me considérei comme un des leurs, je me suis plus aisémen enquis des circonstances de ce naufrage qu< les Ouessantins évoquent rarement. Les navire; qui se mettent au plein sont trop fréquents par ici.

Une chose surtout frappa mon esprit : lei contradictions de ce qui se rattache au sauve tage par une femme de cette embarcation dam laquelle quatorze hommes avaient pris place. J'ai essayé de reconstituer les faits. Et je n< le regrette pas. Cela m'a permis d'examinei de près une «héroïne ». Le coup-d'œil en vau la peine. Et notre gloire locale ne manque pai de caractère.

— Tenez, reprit Le Gall, en s'arrétant, voie

précisément la maison qu'elle habite. Charmant petit cottage, en vérité, propre à souhait, blanchi à la chaux, suant l'aisance avec son toit d'ardoises, sa courette sur le devant, sa crèche à l'arrière, poulailler garni, tout à l'entour quelques sillons de terre — et, à profusion, la vue sur la mer.

Au-dessus de la porte, vous pouvez lire, inscrit en capitales sur le mortier : Rose Hère. C'est bien cela. Un nom célèbre.

La porte est close et je n'aperçois pas la dame à sa fenêtre. Elle doit courir après ses moutons.

Mais, que je vous rappelle en quelques mots les événements comme ils furent relatés par la presse.

Dans la nuit du 2 novembre 1903, le vapeur français Vesper, allant de Marseille au Havre avec un chargement de vin, fut enveloppé par un intense brouillard, au moment où il tentait de reconnaître Ouessant.

Les feux du Créac'h demeurant invisibles, le Vesper se jeta sur les rochers extrêmes de la pointe de Pern. La situation du bateau était désespérée. L'équipage mit les deux chaloupes à la mer. Une de ces embarcations, drossée par

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le courant, allait infailliblement se perdre sur los récifs, quand une jeune fille qui l'avait aperçue du rivage, se jeta tout habillée à l'eau et nagea vers la chaloupe. Embarquée, elle la pilota à travers les écueils et l'amena, avec les quatorze hommes qui la montaient, jusqu'à la cale de Pen ar Roc'h.

Tel quel, le récit, n'est pas tout à fait exact.

Des objections, en nombre, se présentent à l'esprit, dont la pire est que Rose ne sait pas nager — Et puis, l'équipage d'une chaloupe est-il vraiment en danger, quand on peut, de terre, atteindre cette embarcation?.. On comprend mal, en outre, qu'un de ses passagers n'ait pas réussi à aller jusqu'à la côte, puisqu'une femme, alourdie par ses vêtements, sut, elle, parvenir jusqu'à la chaloupe.

Entendons-nous. Rien de ceci n'est pour amoindrir son courage. La spontanéité du geste de Rose fut magnifique. Mais on en a, nous semble-t-il, à nous, Ouessantins, exagéré les effets. Les « Parisiens » ont consacré Rose «héroïne ». Ils ont sagement agi. C'est en pleine légende que se taillent les images d'Epinal. Et il leur faut des images, des légendes et des héroïnes. — Ici, voyez-vous, nous sommes trop près pour reconnaître la mer

dans un chromo. De même, nous avons peine à suivre la légende fabriquée sur Rose par des gens étrangers au pays, sans aucune connaissance des lieux.

C'est pourquoi, je me suis demandé si, en marge de la fable grossie démesurément et avec assez de maladresse, on ne saurait rétablir la vérité, plus satisfaisante, dépouillée de contradictions, et dans laquelle se retrouverait, quand même, une héroïne plus simple, plus humaine, plus admirable à nos yeux, dans son audace irraisonnée, parce qu'aucun doute encombrant ne viendrait gêner notre sympathie.

Pour atteindre à ce résultat, j'ai pensé que le meilleur était de questionner Rose et de me faire expliquer les faits dans l'ordre, en parcourant avec elle les endroits mêmes où ils se déroulèrent.

Quand j'allai la voir. Rose Héré s'apprêtait à sortir pour mener sa vache dans un pré de Nérodynn.

Elle était sur sa porte et avait surveillé ma venue, de très loin, avec cette physionomie courroucée, cet air dur et méfiant qu'on lit au froncement de ses sourcils clairs, et qu'ellea presque constamment, parce qu'elle dit qu'il y a « beaucoup de mauvais monde, partout ».

Cependant, lorsqu'elle connut que je désirais la questionner « pour le Vespeny, ses traits se détendirent et, presque poliment, elle m'invita à entrer chez elle.

Je ne lui avais, jusque-là, jamais adressé la parole. C'est pourquoi je lui demandai :

— Vous me connaissez. Rose ?

— Oui, oui ! Je vous ai vu souvent devant ma maison. C'est Le Gall du Stiff, qu'on vous appelle, mais vous êtes un étranger.

Et tout de suite, elle voulut savoir en quoi le Vesper pouvait bien m'intéresser.

Je lui répondis qu'un de mes amis souhaitait de posséder un récit complet de son bel acte d'héroïsme pour le faire paraître dans une publication. Sa figure s'éclaira tout à fait. Mais, soudain coléreuse, Rose Héré s'élança sur deux poules qui avaient envahi la salle où nous étions. Les intruses se sauvèient avec vacarme.

— Vous ave;i encore une poule noire sous la table, ici, lui dis-je.

— Celle-là, elle peut rester, fit-elle. C'est « mon poule » .

— Les autres ne sont donc pas à vous ?

— Si. Elles sont a moi. Mais celle-là, c'est mon poule l

Alors, revenant au Vesper, Rose ajouta que beaucoup de gens avaient déjà écrit sur elle dans les journaux. Et elle se leva pour fouiller dans une armoire.

La maison qu'elle habite est neuve. Le terrain et la construction furent payés avec une petite partie de l'argent que Rose reçut en récompense de son sauvetage.

Pendant qu'elle se haussait vers les rayons supérieurs de son meuble, j'examinais cette pièce blanche et propre, tout en longueur, aux murs revêtus de boiseries claires qu'agrémentent, dans leurs cadres, des photographies, des diplômes, des objets de piété, des plats, des assiettes violemment coloriés, des verres roses et bleus alignés sur des étagères, le luxe coutumier des habitations do marins. Deux tables, auxquelles sont fixés des bancs, en bordure des lits-clos, partent de chaque fenêtre opposée, l'une à l'Est, l'autre au couchant, et s'étendent jusqu'au milieu de la salle.

Enfin, elle revint à moi, chargée de rouleaux, d'enveloppes, de brochures et de petites boites de maroquin, tout cela, amassé en vrac dans sa jupe, comme une récolte.

'^ Voilà, fit-«lU, en vidant le lot iur la table)

débrouillez-vous avec. Cependant, elle voulut bien m'indiquer:

— Ici, le plus beau.

Et elle déroula un long parchemin où je lus:

« Médaille de sauvetage de première classe. » Au - dessous , son nom était écrit en belle ronde : « A Mademoiselle Rose Héré, servante domiciliée à Ouessant, pour le courage extraordinaire dont elle a fait preuve, le 2 novembre 1903, en se jetant à la mer sans savoir nager et en rejoignant et en pilotant jusqu'à la cale de Pen ar Roc' h une embarcation montée par quatorze naufragés du vapeur français Vesper, errant à travers les récifs de la côte sud d'Ouessant. »

Je vis aussi d'autres diplômes : Prix Henri Durand, médaille de bronze, i.OOO francs. — Prix Jean Dufour et médaille d'or de la comtesse Foucher de Saint-Faron, décernés par la Société centrale de Sauvetage des Naufragés. — Médaille d'or décernée par la Société Parisienne de Sauvetage. — Diplôme d'honneur de la Société des Sauveteurs de la Seine. — Médaille d'honneur en bronze de la Société Nationale d'Encouragement au Bien. — Médaille d'or de la Société The Honour . — Médaille de

vermeil de la Société des Hospitaliers Sauveteurs de Brest. — Médaille de vermeil de la Société Nationale de Sauvetage.

Et il y en avait d'autres et d'autres encore. Et elle dépliait, déroulait tout cela, pestant contre l'humidité, les mouches et les araignées, essuyant les parchemins du revers de sa manche, grattant de son ongle la cire rouge d'un sceau, soufflant à pleins poumons sur la poussière.

Et puis, c'étaient des photographies de présidents de sociétés, avec dédicaces, et des lettres de félicitations dont beaucoup provenaient de de l'étranger. Et elle me les montrait, tour à tour, de son air à la fois farouche et satisfait, demandant à connaître le contenu de chaque papier, faisant sonner les médailles qu'elle extrayait de leurs étuis verdis de moisissure, sans respect pour le papier, le parchemin, le bronze, l'argent et l'or, considérant un peu tout cela comme une manne qui lui serait tombée du ciel dans les bras, sans effort, au lendemain d'un beau rêve.

Nous sortîmes. Rose ferma soigneusement la porte derrière elle et nous prîmes le chemin du Coroe. Après qu'on eût longé la plage, on grimpa vers Toul al lan. De temps en temps,

d'un cri rauque, Rose activait sa vache qu'elle abandonna enfin dans un champ.

C'est en 1906 que je lui fis cette visite. Rose avait alors quarante-trois ans. Jamais, m'expJiqua-t-elle, elle n'eut le temps d'aller à l'école, « obligée pour gagner son pain» . C'est ce qui explique l'incorrection de son langage, en contraste avec le français très pur que parlent ici les iliennes. Elle est née à Toul al lan, d'une famille de sept enfants, trois frères et quatre sœurs. Sa mère vit encore. Son père, un marinpêcheur, s'est noyé dans la baie de Postoun, à la pointe de Feunteim Velen. Rose a aussi perdu un frère, ancien quartier-maître, tombé à la mer, alors qu'il était matelot sur un bateau pilote. Ses deux autres frères naviguent et toutes ses sœurs habitent l'Ile.

Très jeune, Rose s'engagea comme bonne chez un pilote de Lan Pol. Elle resta pendant vingt-trois ans à son service. De là, elle fut employée neuf années dans une autre maison. Ces détails expliquent une situation précaire. A Ouessant, en effet, la domesticité est tout à fait anormale.

Elle avait quitté sa dernière place et vivait à Toul al lan chez sa mère, quand survint le naufrage du Vesper.

Rose me donnait tous ces détails d'une voix sèche. Elle se hâtait, courbée en deux, courant parfois, sa figure maigre et osseuse creusée dans une rudesse violente. Son bonnet de velours, jadis noir, avait jauni et verdi sous les pluies ; la filasse de ses cheveux, mi-blonds, mi-roux, très courts, s'en échappait, voltigeant sur son front, sur son cou hâlé, sur ses joues. De temps en temps, elle en happait une mèche avec sa bouche et la mordillait. Elle était négligée, presque sale, mise comme une pauvresse, malgré qu'elle fût maintenant une des plus riches du pays. Son châle de coton à fleurs s'en allait par lambeaux, le bas de sa jupe s'effritait en dentelle. Et tout, et la sauvagerie de ses traits, l'agitation de ses yeux, son parler saccadé et jusqu'à sa démarche sautillante et rapide, lui donnait cet air particulier qui la fait comparer par les îliennes à une sorcière.

J'ai sondé plusieurs fois son regard quand il se fixait. Je ne l'ai pas fait sans émotion. Car, enfin, elle est grande, cette femme pleine de témérité. J'ai plongé mes yeux dans ses yeux d'un bleu très clair, très clair, presque gris. Et je ne suis pas sûrde n'y avoir point retrouvé l'expression d'une bonté farouche, qui s'ignore, incapable de jugement comme de ré-

flexion, peut-être cette générosité instinctive qui commande d'obéir aux actes extrêmes dictés par le cœur.

Positivement, la vitesse de sa course m'essoufflait.

Enfin, nous passâmes Kerandron pour gagner Porz Goret. C'est là le Sud de l'île, un des bouts du vaste croissant formé par la baie de Lan Fol. La falaise, ici, n'est pas gigantesque et impressionnante comme au Stiff ni comme à Porz Allemgen. Elle n'a point non plus l'âpre beauté de la pointe de Periy Ce sont des amas de roches presque entières recouvertes à marée haute, prolongées par des centaines de cailloux dispersés en tous sens et dont la crête se couvre d'écume. Des petites anses de sable, recueillant les eaux abritées de la baie, ajoutent par beau temps de la douceur à ces lieux. Mais que le regard se perde un peu au large, vers Leurvas, la bouée Bridy et la Jument, alors, l'Océan houleux, sans cesse en lutte contre le le courant, marque bien qu'il ne tient qu'à lui de changer en effroi la quiétude où l'on s'était reposé.

C'est parmi ces récifs que vint s'égarer la chaloupe du Vesper. De sa main tendue, l'îlienne me désigne l'endroit.

Cette nuit du naufrage, un hasard lui avait fait quitter sa maison bien avant l'apparition du jour.

Rose s'était réveillée vers quatre heures du matin et, habillée en hâte, elle était sortie pour se rendre au travail, croyant qu'il était beaucoup plus tard, six ou sept heures. Une fois dehors, par la nuit noire, elle ne voulut plus rentrer. Elle se dirigea du côté du Runiou pour examiner, dès qu'elle y verrait clair, la grève de Postoun où elle comptait ramasser du goémon. Il faisait beaucoup de brume, pas de vent, et la sirène cornait sans interruption. Elle marcha longtemps le long de la grève et puis elle s'arrêta, dans l'attente d'une éclaircie.

C'est à ce moment qu'elle perçut des cris, très faibles et qui venaient de la mer. Rose sursauta. Des appels ?.. Des plaintes?.. Non. Bien plutôt quelque chose d'irréel et d'imprécis, dont on ne pouvait situer le point d'origine... Des voix, des sons déformés par la distance, tamisés par l'opacité de l'air, et qui glissaient sur la nappe immobile des eaux. — Y avait-il seulement rien d'humain dans ces voix ? L'obscurité et le brouillard empêchaient de distinguer quoi que ce fût.

Vivement, à coups de talon, Rose frappa le

sol pour en détacher des pierres dont elle emplit ses poches.

— Je croyais que c'était le diable, me ditelle.

« Bon ! je pensai : si le diable vient ici, qu'estce qu'il aura avec moi ! »

Et elle s'approcha plus près encore des eaux, anxieuse, raidissant ses nerfs, écarquillant les yeux.

Le souffle tiède de la brise nocturne caressait ses joues mouillées par la buée. Il y eut de grands silences que troublait seule, de deux en deux minutes, la lugubre sirène de Pern, dont l'écho, parfois, redisait la plainte, comme un râle, à travers les espaces invisibles. Toute la vapeur d'eau en suspens en semblait agitée. Maintenant on n'entendait plus rien. Elle avait rêvé, sans doute. Et puis, dans la monotonie familière des clapotis, les voix se dénoncèrent encore, plus immédiates cette fois. Rose crispa ses doigts sur une pierre, le bras tendu, prêt à fraj)per :

— Ohé ! cria-t-elle pourtant.

— Oh! Oh! répondit-on. — Oh!., ce fut tout. Elle lança des cris au ciel, longtemps, rageuse

d'avoir été déçue. Et elle allait de droite à gauche, aux écoutes.

Enfin, à son intense surprise, dans une apparition soudaine, une barque se révéla à une centaine de mètres du rivage.

« En voyant le bateau, je demandai — : « Qui vous êtes ? »

— Naufragés du Vesper, qu'ils firent.

« Quand j'entendis qu'ils parlaient le français, j'ai vu qu'il y avait du bon. »

Elle s'efforça de les dissuader de tenter d'approcher davantage de la côte, les engageant à contourner la pointe. Mais ils ne comprenaient pas et avançaient toujours, au risque de crever leur embarcation. Alors, elle descendit sur la grève et dirigea un instant leur route, indiquant les passes entre les récifs. Pour cela. Rose devait escalader des rochers couverts de goémon, passer de l'un à l'autre et crier des ordres qui n'étaient pas toujours compris. Elle s'aperçut que bientôt les hommes du Vesper ne l'entendraient plus et qu'ils allaient à nouveau risquer de se perdre, et de se laisser entraîner par le courant sur quelque récif, avant d'avoir pu atteindre un point d'abordage. Elle décida d'embarquer dans la chaloupe qu'elle pourrait ainsi piloter plus aisément. Et elle entra dans l'eau, marchant vers le large.

Elle allait perdre pied, quand on lui lança un

bout qu'elle s'efforça d'attraper. Au huitième essai, elle réussit à s'en saisir ; les naufragés lui conseillèrent « d'attacher un rocher et de marcher sur le filin pour arriver au canot ».

Rose amarra la corde à une roche aigûl et se remit à l'eau. C'était un peu au-dessous de la pyramide du Runiou. Elle avança, se soutenant des mains, insensible au froid ; ses jupes flottèrent un instant, comme une cloche, s'enfoncèrent, et, soudain, perdant pied dans un trou, elle disparut. Pourtant, elle ne lâcha pas prise ; à la force des poignets, elle remonta à la surface, progressant de quelques mètres vers la barque, disparut, avança encore. La chaloupe était à une soixantaine de brasses. Ce trajet fut long et infiniment pénible.

— Enfin, dit-elle, ils m'ont crochée avec la gaffe et amenée avec eux.

« C'était une grande chaloupe blanche et no.re. Elle faisait eau ; trois hommes pompaient sans arrêter. Il y avait cinq malades à bord, et une figure noire (un nègre), en tout, quatorze hommes. Le second parlait bien le français. Il avait ramassé tous les papiers du vapeur avec lui.

« Une fois embarquée, ils ont voulu savoir qui j'étais et ce que je faisais.

— Vous n'avez pas peur sur la mer ? qu'ils demandaient.

— Non, je n'ai pas peur, jamais.

— Oh ! alors, vous êtes bonne avec nous Et ils se mirent à rigoler et à dire des blagues parce que j'étais une femme. »

On assit Rose à l'arrière, près de l'homme qui tenait la barre. De là, elle dirigea aisément la marche du bateau. Ils partirent donc du Runiou, longèrent la Pouldru, la Rusquel, Porz Aaz, Poulivarn et se dirigèrent sur Porz Allemgen. S'écartant de la côte, ils mirent un instant le nez dans le Fromveur et, prenant le chenal entre Men Gren et Roc'h Melen, laissèrent Roc'h Niel sur leur gauche, doublant ainsi la pointe de Pen ar Roc'h.

« La moitié des hommes, continua Rose, n'étaient pas habillés, tant ils s'étaient dépêchés pour quitter le vapeur. Ils me dirent que le Vesper était plein de barriques de vin qui seraient perdues. Ils se croyaient à une dizaine de milles, au large, quand le vapeur s'est enfoncé ; ça les étonnait beaucoup que nous n'ayons pas entendu dans l'île le sifflet de la machine. Nous dormions...

« Ils avaient mis deux embarcations à l'eau I se demandaient ce qu'était devenue l'autre

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