Filles du feu
l'imitation d'Âstolfe, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège liabituei de la pensée.
Or , maintenant que je ne suis plus sur l'hippogriffe et qu'aux yeux des mortels j'ai recouvré ce qu'on appelle vulgairement la raison, — raisonnons.
Voici un fragment de ce que vous écriviez sur moi le 10 décembre dernier :
« C'est un esprit charmant et distingué, comme vous avez pu en juger, — chez lequel, de temps en temps, un certain phénomène se produit, qui, par bonheur, nous l'espérons, n'est sérieusement inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis ; — de temps en temps , lorsqu'un travail quelconque l'a fort préoccupé, l'imagination, cette folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n'en est que la maîtresse ; alors la première reste seule, toute puissante, dans ce cerveau nourri de rêves et d'hallucinations, ni plus ni moins qu'un fumeur d'opium du Caire, ou qu'un mangeur de hatchis d'Alger, et alors, la vagabonde qu'elle est, le jette dans les théories impossibles, dans les livres infaisables. Tantôt iJ est le roi d'Orient Salomon, il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la reine de Saba; et alors, croyez4e bien, il n'est conte de fée, ou des Mille cl
A ALEXANDRE DUMAS
une Nuits, qui vaille ce qu'il raconte à ses amis, qui ne savent s'ils doivent le plaindre ou l'envier, do l'agilité et de la puissance de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine ; tantôt il est sultan de Crimée, comte d'Abyssinie, duc d'Egypte, baron de Smyrne. Un autre jour il se croit fou, et il raconte comment il Test devenu, et avec un si joyeux entrain, en passant par des péripéties si amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d'oasis plus fraîches et plus ombreuses que celles qui s'élèvent sur la route brûlée d'Alexandrie à Ammon; tantôt, enfin, c'est la mélancolie qui devient sa muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther, jamais Réné, jamais Antony, n'ont eu plaintes plus poignantes, sanglots plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques!... »
Je vais essayer de vous expliquer, mon cher Dumas, le phénomène dont vous avez parlé plus haut. Il est, vous le savez, certains conteurs qui ne peuvent inventer sans s'identifier aux personnages de leur imagination. Vous savez avec quelle conviction notre vieil ami Nodier racontait comment il avait eu îe malheur d'être guillotiné à F époque de la Révolu-
A ALEXANDRE DUMAS
lion ; on en devenait tellement persuadé que Ton se demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête...
Eh bien, comprenez-vous que Tentraînement d'un récit puisse produire un effet semblable; que Ton arrive pour ainsi dire à s'incarner dans le héros de son imagination, si bien que sa vie devienne la vôtre et qu'on brûle des flammes factices de ses ambitions et de ses amours ! C'est pourtant ce qui m'est arrivé en entreprenant l'histoire d'un personnage qui a figuré, je crois bien, vers 1 époque de Louis XV, sous le pseudonyme de Brisacier. Où ai-je lu la biographie fatale de cet aventurier? J'ai retrouvé celle de l'abbé de Bucquoy; mais je me sens bien incapable de renouer la moindre preuve historique à l'existence de cet illustre inconnu ! Ce qui n'eût été qu'un jeu pour vous, maître, — qui avez su si bien vous jouer avec nos chroniques et nos mémoires, que la postérité ne saura plus démêler le vrai du faux, et chargera de vos inventions tous les personnages historiques que vous avez appelés à figurer dans vos romans, — était devenu pour moi une obsession, un vertige. Inventer au fond c'est se ressouvenir, a dit un mora- Uste ; ne pouvant trouver les preuves de l'existence matérielle de mon héros, j'ai cru tout à coup à la transniigralion des âmes non moins fermement quo
A ALEXANDRÏ5 DUMAS V
Pythagore ou Pierre Leroux. Le dix-huitième siècle môme, où je m'imaginais avoir vécu, était plein de ces illusions. Voisenon, Moncriff et Crébillon fils en ont écrit mille aventures. Rappelez-vous ce courtisan qui se souvenait d'avoir été sopha; sur quoi Schahabaham s'écrie avec enthousiasme : Quoi! vous avez été sopha! mais c'est fort galant... Et, ditesmoi, étiez-vous brodé?
Moi, je m'étais brodé sur toutes les coutures. — Du moment que j'avais cru saisir la série de toutes mes existences antérieures, il ne m'en coûtaiJ; pas plus d'avoir été prince, roi, mage, génie et même Dieu, la chaîne était brisée et marquait les heures pour des minutes. Ce serait le Songe de Scipion, la Vision du Tasse ou la Divine Comédie du Dante, si j'étais parvenu à concentrer mes souvenirs en un chef-d'œuvre. Renonçant désormais à la renommée d'inspiré, d'illuminé ou de prophète, je n'ai à vous offrir que ce que vous appelez si justement des théories impossibles, un livre infaisable, dont voici le premier chapitre, qui semble faire suite au Roman comique de Scarron... jugez-en :
Me voici encore dans ma prison, madame ; toujours imprudent, toujours coupable à ce qu'il semble, et toujours confiant, hélas 1 dans cette belle éloile de
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A ALEXANDRE DUMAS
comédie, qui a bien voulu m' appeler un instant son destin. L'Étoile et le Destin : quel couple aimable dans le roman du poète Scarron ! mais qu'il est difficile de jouer convenablement ces deux rôles aujourd'hui. La lourde charrette qui nous cahotait jadis sur l'inégal pavé du Mans, a été remplacée par des carrosses, par des chaises de poste et autres inventions nouvelles. Où sont les aventures, désormais? où est la charmante misère qui nous faisait vos égaux et vos camarades, mesdames les comédiennes, nous les pauvres poètes toujours et les poètes pauvres bien souvent? Vous nous avez trahis, reniés! et vous vous plaigniez de notre orgueil ! Vous avez commencé par suivre de riches seigneurs, chamarrés, galants et hardis, et vous nous avez abandonnés dans quelque misérable auberge pour payer la dépense de vos folles orgies. Ainsi, moi, le bril-ant comédien naguère, le prince ignoré, l'amant mystérieux, le déshérité, le banni de liesse, le beau ténébreux, adoré des marquises comme des présidentes, moi, le favori bien indigne de madame Bouvillon, je n'ai pas été mieux traité que ce pauvre Ragotin, un poétereau de province, un robin!... Ma bonne mine, défigurée d'un vaste emplâtre, n'a servi même qu'à me perdre plus sûrement. L'hôte, séduit par les discours de La Rancune, a bien vor?u se contenter de tenir en gage
A ALEXANDRE DUMAS Vil
le propre fils du grand khan de Crimée envoyé ici pour faire ses études, et avantageuseraeal connu dans toute l'Europe chrétienne sous le pseudonyme de Brisacier. Encore si ce misérable, si cet intrigant suranné m'eût laissé quelques vieux louis, quelques carolus, ou même une pauvre montre entourée de faux brillants, j'eusse pu sans doute imposer le respect à mes accusateurs et éviter la triste péripétie d'une aussi sotte combinaison. Bien mieux, vous ne m'aviez laissé pour tout costume qu'une méchante souquenille puce, un justaucorps rayé de noir et de bleu, et des chausses d'une conservation équivoque. Si bien, qu'en soulevant ma valise après votre départ, l'aubergiste, inquiet, a soupçonné une partie de la triste vérité, et m'est venu dire tout net que j'étais m prince de contrebande. A ces mots, j'ai voulu sauter sur mon épée, mais La Rancune l'avait enlevée, prétextant qu'il fallait m'empêcher de m'en percer le cœur sous les yeux de l'ingrate qui m'avait trahi ! Cette dernière supposition était inutile, ô La Rancune! on ne se perce pas le cœur avec une épée de comédie, on n'imite pas le cuisinier Vatel, on n'essaie pas de parodier les héros de roman, quand on est un héros de tragédie : et je prends tous nos camarades à témoin qu'un tel trépas est impossible à mettre en scène un peu noblement. Je sais bien qu vii
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A ALEXANDRE DUMAS
peut piquer Tépée en terre et se jeter dessus les bras ouverts ; mais nous sommes ici dans une chambre parquetée, où le tapis manque, nonobstant la froide saison. La fenêtre est d'ailleurs assez ouverte et assez haute sur h rue pour qu'il soit loisible à tout désespoir tragique de terminer par là son cours. Mais... mais, je vous Tai dit mille fois, ie suis un comédien qui a de la religion.
Vous souvenez-vous de la façon dont je jouais Achille, quand par hasard passant dans une ville de troisième ou de quatrième ordre, il nous prenait la fantaisie d'étendre le culte négligé des anciens tragiques français? J'étais noble et puissant, n'est-ce pas, sous le casque doré aux crins de pourpre, sous la cuirasse étincelante, et drapé d'un manteau d'azur? Et quelle pitié c'était alors de voir un père aussi lâche qu'Agamemnon disputer au prêtre Calchas l'honneur de livrer plus vite au couteau la pauvre Iphigénie en larmes 1 J'entrais comme la foudre au milieu de cette action forcée et cruelle ; je rendais l'espérance aux mères et le courage aux pauvres filles, sacrifiées toujours à un devoir, à un Dieu, à la vengeance d'un peuple, à l'honneur ou au profit d'une famille I . . . car on comprenait bien partout que c'était là l'histoire éternelle des mariages humains. Toujours le père livrera sa fille par ambition, et tou-
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jours la mère la vendra avec avidité ; mais T amant ne sera pas toujours cet honnête Achille, si beau, si bien armé, si galant et si terrible, quoiqu'un peu rhéteur pour un homme d'épée! Moi, je m'indignais parfois d'avoir à débiter de si longues tirades dans une cause aussi limpide et devant un auditoire aisément convaincu de mon droit. J'étais tenté de sabrer, pour en finir, toute la cour imbécile du roi des rois, avec son espaUer de figurants endormis I Le public en eût été charmé ; mais il aurait fini par trouver la pièce trop courte, et par réfléchir qu'il lui faut le temps de voir souffrir une princesse, un amant et une reine ; de les voir pleurer, s'emporter et répandre un torrent d'injures harmonieuses contre la vieille autorité du prêtre et du souverain. Tout cela vaut bien cinq actes et deux heures d'attente, et le public ne se contenterait pas à moins ; il lui faut sa revanche de cet éclat d'une famille unique, pompeusement assise sur le trône de la Grèce, et devant laquelle Achille lui-même ne peut s'emporter qu'en paroles ; il faut qu'il sache tout ce qu'il y a de misères sous cette pourpre, et pourtant d'irrésistible majesté ! Ces pleurs tombés des plus beaux yeux du monde sur le sein rayonnant d'Iphigénie, n'enivrent pas moins la foule que sa beauté, ses grâces et l'éclat de son costume royal 1 Cette voix si douce, qui demande la vie en rap-
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A ALEXANDRE DUMAS
pelant qu'elle n'a pas encore vécu ; le doux sourire de cet œil, qui fait trêve aux larmes pour caresser les faiblesses d'un père, première agacerie, iiélas I qui ne sera pas pour Tamant ! . . . Oh ! comme chacun est attentif pour en recueillir quelque chose! La tuer? elle ! qui donc y songe ? Grands dieux I personne peut-être?... Au contraire; chacun s'est dit déjà qu'il fallait qu'elle mourût pour tous, plutôt que de vivre pour un seul ; chacun a trouvé Achille trop beau, trop grand, trop superbe l Iphigénie sera-t-elle emportée encore par ce vautour thessalien, comme l'autre, la fille de Léda, l'a été naguère par un prince berger de la voluptueuse côte d'Asie? Là est la question pour tous les Grecs, et là est aussi la question pour le public qui nous juge dans ces rôles de héros I Et moi, je me sentais haï des hommes autant qu'admiré des femmes quand je jouais un de ces rôles d'amant superbe et victorieux. C'est qu'à la place d'une froide princesse de coulisse, élevée à psalmodier tristement ces vers immortels, j'avais à défendre, à éblouir, à conserver une véritable fille de la Grèce, une perle de grâce, d'amour et de pureté, digne en effet d'être disputée par les hommes aux dieux jaloux ! Était-ce Iphigénie seulement? Non, c'était Monime, c'était Junie, c'était Bérénice, c'étaient toutes les héroïnes inspirées par les beaux yeux d'azur de mademoiselle
A ALEXANDRE DUMAS XI
Chanipmeslé, ou par les grâces adorables des vierges nobles de Saint-Cyr ! Pauvre Aurélie ! notre compagne, notre sœur, n'auras-tu point regret toi-même à ces temps d'ivresse et d'orgueil? Ne m'as4u pas aimé un instant, froide Étoile 1 à force de me voir souffrir, combattre ou pleurer pour toi! L'éclat nouveau dont le monde t'environne aujourd'hui prévaudra-t-il sur l'image rayonnante de nos triomphes communs? On se disait chaque soir : Quelle est donc cette comédienne si au-dessus de tout ce que nous avons applaudi? Ne nous trompons-nous pas? Est-elle bien aussi jeune, aussi fraîche, aussi honnête qu'elle le paraît? Sont-ce de vraies perles et de fines opales qui ruissellent parmi ses blonds cheveux cendrés, et ce voile de dentelle appartient-il bien légitimement à cette malheureuse enfant? N'a-t-elle pas honte de ces satins brochés, de ces velours à gros plis, de ces pluches et de ces hermines? Tout cela est d'un goût suranné qui accuse des fantaisies au-dessus de son âge. Ainsi parlaient les mères, en admirant toutefois un choix constant d'atours et d'ornements d'un autre siècle qui leur rappelaient de beaux souvenirs. Les jeunes femmes enviaient, critiquaient ou admiraient tristement. Mais moi, j'avais besoin de la voir à toute heure pour ne pas me sentir ébloui près d'elle, et pour pouvoir fixer mes yeux sur les siens autant
A ALEXANDRE DUMAS
que le voulaient nos rôles. C'est pourquoi celui d'Achille était mon triomphe; mais que le choix des autres m'avait embarrassé souvent I quel malheur de n'oser changer les situations à mon gré et sacrifier môme les pensées du génie à mon respect et à mon amour! Les Britannicus et les Bajazet, ces amants captifs et timides, n'étaient pas pour me convenir. La pourpre du jeune Césarme séduisait bien davantage I mais quel malheur ensuite de ne rencontrer à dire que de froides perfidies I Hé quoi ! ce fut là ce Néron tant célébré de Rome? ce beau lutteur, ce danseur' ce poëte ardent, dont la seule envie était de plaire à tous? Voilà donc ce que l'histoire en a fait, et ce que les poètes en ont rêvé d'après l'histoire ! Oh I donnezmoi ses fureurs à rendre, mais son pouvoir, je craindrais de l'accepter. Néron! je fai compris, hélas I non pas d'après Racine, mais d'après mon cœur déchiré quand j'osais emprunter ton nom! Oui, tu fus un dieu, toi qui voulais brûler Rome, et qui en avais le droit, peut-être, puisque Rome t'avait insulté!...
Un sifflet, un sifflet indigne, sous ses yeux, prés d'elle, à cause d'elle! Un sifflet qu'elle s'attribue — par ma faute (comprenez bien !), et vous demanderez ce qu'on fait quand on tient la foudre I ... Oh ! tenez, mes amiâî j'ai eu un moment l'idée d'être vrai,'
A ALEXANDRE DUMAS XHI
d'être grand, de me faire immortel enfin, sur votre théâtre de planches et de toiles, et dans votre comédie d'oripeaux ! Au lieu de répondre à Tinsulte par une insulte, qui m'a valu le châtiment dont je souffre encore, au lieu de provoquer tout un public vulgaire à se ruer sur les planches et à m* assommer lâchement..., j'ai eu un moment Tidée, Tidée sublime, et digne de César lui-même, l'idée que cette fois nul n'aurait osé mettre au-dessous de celle du grand Racine, l'idée auguste enfin de brûler le théâtre et le public, et vous tous ! et de l'emporter seule à travers les flammes, vïchevelée, à demi-nue, selon son rôle, ou du moins selon le récit classique de Burrhus. Et soyez sûrs alors que rien n'aurait pu me la ravir, depuis cet instant jusqu'à l'échafaud ! et de là dans l'éternité I
0 remords de mes nuits fiévreuses et de mes jours mouillés de larmes ! Quoi ! j'ai pu le faire et ne l'ai pas voulu? Quoil vous m'insultez encore, vous qui devez la vie à ma pitié plus qu'à ma crainte I Les brûler tous, je l'aurais fait ! Jugez-en : le théâtre de P*** n'a qu'une seule sortie ; la nôtre donnait bien sur une petite rue de derrière, mais le foyer où vous vous teniez tous est de l'autre côté de la scène. Moi, je n'avais qu'à détacher un quinquet pour incendier les toiles, et cela sans danger d'être surpris, car le
A ALEXANDRE DUMAS
surveillant ne pouvait me voir, et j'étais seul à écouter le fade dialogue de Britannicus et de Junie pour reparaître ensuite et faire tableau. Je luttai avec moimême pendant tout cet intervalle; en rentrant, je roulais dans mes doigts un gant que j'avais ramassé ; j'attendais à me venger plus noblement que César lui-même d'une injure que j'avais sentie avec tout le cœur d'un César... Eh bien! ces lâches n'osaient recommencer 1 mon œil les foudroyait sans crainte et j'allais pardonner au public, sinon à Junie, quand elle a osé... Dieux immortels !... tenez, laissez-moi parler comme je veux!... Oui, depuis cette soirée, ma foUe est de me croire un Romain, un empereur; mon rôle s'est identifié à moi-même, et la tunique de Néron s'est collée à mes membres qu'elle brûle, com^me celle du centaure dévorait Hercule expirant. Ne jouons plus avec les choses saintes, même d'un peuple et d'un âge éteints depuis si longtemps, car il y a peut-être quelque flamme encore sous les cendres des dieux de Rome !... Mes amis! comprenez surtout qu'il ne s'agissait pas pour moi d'une froide traduction de paroles compassées , mais d'une scène où tout vivait, où trois cœurs luttaient à chances égales, où comme au jeu du cirque, c'était peut-être du vrai sang qui allait couler! Et le public le savait bien, lui, ce public de petite ville, si bien au courant
A ALEXANDRE DUMAS
de tontes nos affaires de coulisse ; ces femmes dont plusieurs m'auraient aimé si j'avais voulu trahir mon seul amour ! ces hommes tous jaloux de moi à cause d'elle; et l'autre, le Britannicus bien choisi, le pauvre soupirant confus, qui tremblait devant moi et devant elle, mais qui devait me vaincre à ce jeu terrible, où le dernier venu a tout l'avantage et toute la gloire... Ah! le débutant d'amour savait son métier... mais il n'avait rien à craindre, car je suis trop juste pour faire un crime à quelqu'un d'aimer comme moi, et c'est en quoi je m'éloigne du monstre idéal rêvé par le poëte Racine : je ferais brûler Rome sans hésiter, mais en sauvant Junie, je sauverais aussi mon frère Britannicus.
Oui, mon frère, oui, pauvre enfant comme moi de l'art et de la fantaisie, tu l'as conquise, tu l'as méritée en me la disputant seulement. Le ciel me garde d'abuser de mon âge, de ma force et de cette humeur allière que la santé m'a rendue, pour attaquer son choix ou son caprice à elle, la toute-puissante, l'équitable, la divinité de mes rêves comme de ma vie !.., Seulement j'avais craint longtemps que mon malheur ne te profitât en rien, et que les beaux galants de la ville ne nous enlevassent à tous ce qui n'est perdu que pour moi.
La leUre que je viens de recevoir de La Caverne
A ALEXANDRE DUMAS
me rassure pleinement sur ce point. Elle me conseille de renoncer à « un art qui n'est pas fait pour moi et dont je n'ai nul besoin... » Hélas ! cette plaisanterie est amère, car jamais je n'eus davantage besoin, sinon de Tart, du moins de ses produits brillants. Voilà ce que vous n'avez pas compris. Vous croyez avoir assez fait en me recommandant aux autorités de Soissons comme un personnage illustre que sa famille ne pouvait abandonner, mais que la violence de son mal vous obligeait à laisser en route Votre La Rancune s'est présenté à la maison de ville et chez mon hôte, avec des airs de grand d'Espagne de première classe forcé par un contre-temps de s'arrêter deux nuits dans un si triste endroit ; vous autres, forcés de partir précipitamment de P*^ le lendemain de ma déconvenue, vous n'aviez, je le conçois, nulle raison de vous faire passer ici pour dHnfâmes histrions : c'est bien assez de se laisser clouer ce masque au visage dans les endroits où l'on ne peut faire autrement. Mais, moi, que vais-je dire, et comment me dépêtrer de l'infernal réseau d'intrigues où les récits de La Rancune viennent de m'engager? Le grand couplet du Menteur de Corneille lui a servi assurément à composer son histoire, car la conception d'un faquin tel que lui ne pouvait s'élever si haut. Imaginez... Mais que ?ais-
A ALEXANDRE DUMAS
je TOUS dire que vous ne sachiez de reste et que vous n'ayez comploté ensemble pour me perdre? L'ingrate qui est cause de mes malheurs n'y aura-t-elle pas mélangé tous les fils de satin les plus inextricables que ses doigts d'Arachné auront pu tendre autour d'une pauvre victime?... Le beau chef-d'œuvre! Hé bien ! je suis pris, je l'avoue ; je cède, je demande grâce. Vous pouvez me reprendre avec vous sans crainte, et, si les rapides chaises de poste qui vous emportèrent sur la route de Flandre, il y a près de trois mois, ont déjà fait place à l'humble charrette de nos premières équipées, daignez me recevoir au moins en qualité de monstre, de phénomène, de calot propre à faire amasser la foule, et je réponds de m'acquitter de ces divers emplois de manière à contenter les amateurs les plus sévères des provinces... Répondez-moi maintenant au bureau de poste, car je crains la curiosité de mon hôte : j'enverrai prendre votre épître par un homme de la maison, qui m'est dévoué...
L'illustre Brisacier.
Que faire maintenant de ce héros abandonné de sa maîiresse et de ses compagnons? N'est-ce en vérité qu'un comédien de hasard , justement puni de
XVm A ALEXANDRE DUMAS
son irrévérence envers le public, de sa sotie jalousie, de ses folles prétentions? Gomment arrivera-t-il » prouver qu'il est le propre fils du khan de Crimée, ainsi que l'a proclamé l'astucieux récit de La Rancune? Comment de cet abaissement inouï s'élancerat-il aux plus hautes destinées?... Voilà des points qui ne vous embarrasseraient nullement sans doute, mais qui m'ont jeté dans le plus étrange désordre d'esprit. Une fois persuadé que j'écrivais ma propre histoire, je me suis mis à traduire tous mes rêves, toutes mes émotions, je me suis attendri à cet amour pour une étoile fugitive qui m'abandonnait seul dans la nuit de ma destinée, j'ai pleuré , j'ai frémi des vaines apparitions de mon sommeil. Puis un rayon divin a lui dans mon enfer; entouré de monstres contre lesquels je luttais obscurément, j'ai saisi le fil d'Ariane, et dès lors toutes mes visions sont devenues célestes. Quelque jour j'écrirai l'histoire de celle « descente aux enfers, » et vous verrez qu'elle n'a pas été entièrement dépourvue de raisonnement si elle a toujours manqué de raison.
Et puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composés dans cet étal de rêverie supermluraliste, comme diraient les Allemands, il faut que vous les enlendiez tous. — Vous les trouverez à
A ALEXANDRE DUMAS XIX
la fin du volume. Ils ne sont guère plus obscurs que la méaphysique d'IIégel ou les mémorables de Swedemborg, et perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible, concédez-moi du moins le mérite de l'expression ; — la dernière folie qui me restera probablement, ce sera de me croire poète : c'est à la critique de m'en guérir.
r« LETTRE
Voyage à la recherche d'un livre unique. — Francfort et Paris. — L*abW de Bucquoy. — Pilât à Vienne. — La bibliothèque Richelieu. — Personnalités. — La bibliothèque d'Alexandrie.
En 1851 , je passais à Francfort. — Obligé de rester deux jours dans cette ville, que je connaissais déjà, — je n'eus d'autre ressource que de parcourir les rues principales, encombrées alors par les marchands forains. La place de Rœmer, surtout, resplendissait d'un luxe inouï d'étalages; et près de là, le marché aux fourrures étalait des dépouilles d'animaux sans nombre, venues soit de la haute Sibérie, soit des bords de la mer Caspienne. — L'ours blanc, le renard bleu, l'hermine, étaient les iiioindies curiosités de cette incomparable exhibition ; plus loin, les verres de Bohême aux mihe couleurs éclatantes, montés, festonnés, gravés, incrustés d'or, s'étalaient sur des rayons de planches de cèdre, — comme les fleurs coupées d'un paradis inconnu.
Une plus modeste série d'étalages régnait le long de sombres boutiques, entourant les parties les moins luxueuses du bazar, — consacrées à la mercerie , à la cordonnerie et aux divers objets d'habillement. C'étaient des libraires , venus de divers points de l'Allemagne , et dont la vente la plus productive paraissait être celle des aîmanachs, des images peintes et des lithographies : le WolkS'Kalender (Almanach du peuple), avec ses gravures sur bois, les chansons pohliques, les lithographies de Robert Blum et des héros de la guerre de Hongrie, voilà ce qui attirait les yeux et les kreutzers de la foule. Un grand nombre de vieux livres, étalés sous ces nouveautés, ne se recommandaient que par leurs prix modiques, — et je fus étonné d'y trouver beaucoup de livres français.
C'est que Francfort, ville libre, a servi longtemps de refuge aux protestants ; — et, comme les principales villes des Pays-Bas, elle fut longtemps le siège d'imprimeries qui commencèrent par répandre en Europe les œuvres hardies des philosophes et des mécontents français, — et qui sont restées, sur certains points, des ateliers de contrefaçon pure et simple, qu'on aura bien de la peine à détruire.
11 est impossible, pour un Parisien, de résister au désir de feuilleter de vieux ouvrages étalés par un bouquiniste. Cette partie de la foire de Francfort me rappelait les quais, — souvenir plein d'émotion et de charme. J'achetai quelques vieux Uvres, — ce qui me donnait le droit de parcourir longuement les autres. Dans le nombre, j'en rencontrai un imprimé moitié en français, moitié on allemand, et dont voici le titre, que j'ai pu vérifier depuis dans le Manuel du Libraire de Brunet ;
« Evénement des plus rares, ou Histoire du sieur abbé y> comte de Bucquoy, singulièrement son évasion du Fort- » rÉvôque et de la Bastille, avec plusieurs oiivrag^îs vers » et prose, et parliculièrement la game des lemmes, &e » vend chez Jean de la France^ rue de la Réforme, à l'Espé- » rance, à Bonnefoy. — 1749. »
Le libraire m'en demanda un florin et six kreutzers (on prononce cruches). Cela me parut cher pour Tendroit, et je me bornai à feuilleter le livre, — ce qui, grâce à la dépense que j'avais déjà faite, m'était gratuitement permis. Le récit des évasions de l'abbé de Bacquoy était plein d'intérêt; mais je me dis enfin : je trouverai ce livre à Paris, aux bibliothèques, ou dans ces mille collections où sont réunis tous les mémoires possibles relatifs à l'histoire de France. Je pris seulement le titre exact, et j'allai me promener au Meinlust, sur le quai du Mein, en feuillelant les pages du Wolks-Kalender.
A mon retour à Paris, je trouvai la littérature dans un état de terreur inexprimable. Par suite de l'amendement Riancey à la loi sur la presse, il était défendu aux journaux d'insérer ce que l'assemblée s'est plu à appeler le feuilletonroman. J'ai vu bien des écrivains, étrangers à toute couleur politique, désespérés de cette résolution qui les frappait cruellement dans leurs moyens d'existence.
Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à cette interprétation vague, qi'il serait possible de donner à ces deux mots bizarrement accouplés : feuilleton-roman, et pressé de vous donner un titre, j'indiquai celui-ci : VAbbé de Bucquoy, pensant bien que je trouverais très- vite à Paris les documents nécessaires pour gaïler de ce personnage d'une façou Uisloriq^iie et non
romanesque, — car il faut bien s'entendre sur les mots.
Je m'étais assuré de Texistence du livre en France» et je l'avais vu classé non -seulement dans le manuel de Brunei, mais aussi dans la France littéraire de Quérard. — Il paraissait certain que cet ouvrage, noté, il est vrai, comme rare, se rencontrerait facilement soit dans quelque bibliothèque publique, soit encore chez un amateur, soit chez les libraires spéciaux.
Du reste, ayant parcouru le livre, — ayant même rencontré un second récit des aventures de l'abbé de Bucquoy dans les lettres si spirituelles et si curieuses de madame Dunoyer, — je ne me sentais pas embarrassé pour donner le portrait de l'homme et pour écrire sa biographie selon des données irréprochables.
Mais je commence à m'effrayer aujourd'hui des condamnations suspendues sur les Journaux pour la moindre infraction au texte de la loi nouvelle. Cinquante francs d'amende par exemplaire saisi, c'est de quoi faire reculer les plus intrépides : car, pour les journaux qui tirent seulement à vingt-cinq mille, — et il y en a plusieurs, — cela représenterait plus d'un million. On comprend alors combien une large interprétation de la loi donnerait au pouvoir de moyens pour éteindre toute opposition. Le régime de la censure serait de beaucoup préférable. Sous l'ancien régime, avec l'approbation d'un censeur, qu'il était permis de choisir, — on était sûr de pouvoir sans danger produire ses idées, et la liberté dont on jouissait était exlraordinaire quelquefois. J'ai lu des livres contresignés Louis et Phélippeaux qui seraient saisis aujourd'hui incontestablement.
Le hasard m*a fait vivre à Vienne sous le régime de la
censure. Me trouvant quelque peu gêné par suite de frais de voyage imprévus, et en raison de la difficulté de faire venir de l'argent de France, j'avais recouru au moyen bien simple d'écrire dans les journaux du pays. On payait cent cinquante francs la feuille de seize colonnes trèscourtes. Je donnai deux séries d'articles, qu'il fallut soumettre aux censeurs.
J'attendis d'abord plusieurs jours. On ne me rendait rien. — Je me vis forcé d'aller trouver M. Pilât, le directeur de cette institution, en lui exposant qu'on me faisait attendre trop longtemps le visa, — Il fut pour moi d'une complaisance rare, — et il ne voulut pas, comme son quasihomonyme, se la\er les mains de l'injustice que je lui signalais. J'étais privé, en outre, de la lecture des journaux français, car on ne recevait da!îs les cafés que le Journal des Débats et la Quotidienne. M. Pilât me dit : (( Vous êtes ici dans l'endroit le plus libre de l'empire (les bureaux de la censure), et vous pouvez venir y lire, tous les jours, même le National et le Charivari, »
Voilà des façons spirituelles et généreuses qu'on ne rencontre que chez les fonctionnaires allemands, et qui n'ont que cela de fâcheux qu'elles font supporter plus longtemps l'arbitraire.
Je n'ai jamais eu tant de bonheur avec la censure française, — je veux parler de celle des théâtres, — et je doute que si l'on rétablissait celle des livres et des journaux, nous eussions plus à nous en louer. Dans le caractère de notro nation, 4 y a toujours une tendance à exercer la force quand on la possède, ou les prétentions du pouvoir, quand on le tient en main.
Je parlais dernièrement de mon embarras à un savant,
qu'il est inutile de désigner aatrement qu'en l'appelant bibliophile. Il me dit : Ne vous servez pas des Lettres galantes de madame Dunoyer pour écrire l'histoire de Tabbé de Bucquoy. Le titre seul du livre empêchera qu'on le considère comme sérieux; attendez la réouverture de la Bibliothèqne (elle était alors en vacances), et vous ne pouvez manquer d'y fi'ouver l'ouvrage que vous avez lu à Francfort.
Je ne fis pas attention au malin sourire qui, probablement, pinçait alors la lèvre du bibliophile, — et, le l^"" octobre, je me présentais l'un des premiers à la Bibliothèque nationale.
M. Pilon est un homme plein de savoir et de complaisance. Il fit faire des recherches qui, au bout d'une demiheure, n'amenèrent aucun résultat. Il feuilleta Brunei et Quérard, y trouva le livre parfaitement désigné, et me pria de revenir au bout de trois jours : — on n'avait pas pu le trouver. — Peut-être, cependant, me dit M. Pilon, avec Tobligeante patience qu'on lui connaît, — peut-être se trouve-t-il classé parmi les romans.
Je frémis : — Parmi les romans?,,, mais c'est un livre historique!... cela doit se trouver dans la collection des Mémoires relatifs au siècle de Louis XIV. Ce livre se rapporte à l'histoire spéciale de la Bastille : il donne des détails sur la révolte des camisards, sur l'exil des protestants, sur cette célèbre ligue des faux-saulniers de Lorraine, dont Mandrin se servit plus tard pour lever des troupei: régulières qui furent capables de lutter contre des corps d'armée et de prendre d'assaut des villes telles que Beaune et Dijon 1...
— Je le sais, me dit M. Pilon; mais le classement des
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livres, fait à diverises époques, est souvent fautif. On ne peut en ri^parer les erreurs qu'à mesure que le public fait la demande des ouvrages. Il n'y a ici que M. Ravenel qui puisse vous tirer d'embarras... Malheureusement, il n'est pas de semaine.
J'attendis la semaine de M. Ravenel. Par bonheur, je rencontrai, le lundi suivant, dans la salle de lecture, quelqu'un qui le connaissait, et qui m'offrit de me présenter à lui. M. Ravenel m'accueillit avec beaucoup de politesse, et me dit ensuite : « Monsieur, je suis charmé du hasard qui me procure votre connaissance, et je vous prie seulement de m' accorder quelques jours. Cette semaine, j'appartiens au pubUc. La semaine prochaine, je serai tout à votre service. »
Comme j'avais été présenté h M. Ravenel, je ne faisais [>ius partie du public ! Je devenais une connaissance privée, — pour laquelle on ne pouvait se déranger du service ordinaire.
Cela était parfaitement juste d'ailleurs ; — mats admirez ma mauvaise chance 1. . . Et je n'ai eu qu'elle à accuser,
On a souvent parlé des abus de la Bibliothèque. Ils tiennent en partie à l'insuffisance du personnel, en partie aussi à de vieilles traditions qui se perpétuent. Ce qui a été dit de plus juste, c'est qu'une grande partie du temps et de la fatigue des savants distingués qui remplissent là des fonctions peu lucratives de bibliothécaires, est dépensée Éi donner aux six cents lecteurs quotidiens des livres usuels, qu'on trouverait dans tous les cabinets de lecture ; — ce qui ne fait pas moins de tort à ces derniers qu'aux éditeurs et aux auteurs, dont il devient inutile dès lors d'acheter ou de louer les livres.
On Ta dit encore avec raison , un établissement unîqne au monde comme celui-là ne devrait pas être un chauffoir public, une salle d'asile,— dont les hôtes sont, en majorité, dangereux pour l'existence et la conservation des livres. Cette quantité de désœuvrés vulgaires, de bourgeois retirés, d'hommes veufs, de solliciteurs sans places, d'écoliers qui viennent copier leur version, de vieillards maniaques, — comme l'était ce pauvre Carnaval qui venait tous les jours avec un habit rouge , bleu clair, ou vert pomme, et un chapeau orné de fleurs, — mérite sans doute considération; mais n'existe-t-il pas d'autres bibliothèques, et même des bibliothèques spéciales à leur ouvrir?...
Il y avait aux imprimés dix-neuf éditions de Don Quichotte. Aucune n'est restée complète. Les voyages, les comédies, les histoires amusantes, comme celles de M. Thiers et de M. Capefigue, l'Almanach des adresses, sont ce que ce pubhc demande invariablement, depuis que les bibliothèques ne donnent plus de romans en lecture.
Puis, de temps en temps, une édition se dépareille, un livre curieux disparaît, grâce au système trop large qui consiste à ne pas même demander les noms des lecteurs.
La république des lettres est la seule qui doive être quelque pci) imprégnée d'aristocratie, — car on ne contestera jamaio Crile de la science et du talent,
La célèbre bibliothèque d'Alexandrie n'était ouverte qu'aux savants ou aux poètes connus par des ouvrages d'un mérite quelconque. Mais aussi l'hospitalité y était complète, et ceux qui venaient y consulter les auteurs étaient logés et nourris gratuitement pendant tout le temps qu'il leur plaisait d'y séjourner.
Et à ce propos, — permettez à un voyageur qui en a
foule les débris et interrogé les souvenirs, de venger la mémoire de Tillustre calife Omar de cet éternel incendie de la bibliolhèque d'Alexandrie, qu'on lui reproche communément. Omar n'a jamais mis le pied à Alexandrie, — quoi qu'en aient dit bien des académiciens. Il n'a pas même eu d'ordres à envoyer sur ce point à son lieutenant Amrou. — La bibliothèque d'Alexandrie et le Serapéon, ou maison de secours, qui en faisait partie, avaient été brûlés et détruits a'* quatrième siècle par les chrétiens,— qui, en outre, massacrèrent dans les rues la célèbre Hypatie, philosophe pythagoricienne. Ce sont là, sans doute, des excès qu'on ne peut reprocher à la religion,— mais il est bon de laver du reproche d'ignorance ces malheureux Arabes dont les traductions nous ont conservé les merveilles de la philosophie, de la médecine et des sciences grecques, en y ajoutant leurs propres travaux, — qui sans cesse perçaient de vifs rayons la brume obstinée des époques féodales.
Pardonnez-moi ces digressions, — et je vous tiendrai au courant du voyage que j'entreprends à la recherche de l'abbé de Bacquoy. Ce personnage excentrique et éternellement fugitif ne peut échapper toujours à une investigation rigoureuse.
Un paléographe. — Rapports de police en 1709. — Affaire Le Pileur. — Un drame domestique.
Il est certain que la plus grande complaisance règne à la Bibliothèque nationale. Aucun savant sérieux ne se plaindra de l'organisation axîtuelle; — mais quand un
feuilletoniste ou un romancier se présente, « tout le dedans des rayons tremble. » Un bibliographe, un homme appartenant à la science régulière, savent juste ce qu'ils ont à deniandeî. Mais l'écrivain fantaisiste, exposé à perpéircr un roman-feuilleton, fait tout déranger, et dérange tout le monde pour une idée biscornue qui lui passe par la tête.
C'est ici qu'il faut admirer la patience d'un conservateur, — l'employé secondaire est souvent trop jeune encore pour s'être fait à cette paternelle abnégation. Il vient parfois des gens grossiers qui se font une idée exagérée des droits que leur confère cet avantage de faire partie du public, — et qui parlent à un bibliothécaire avec le ton qu'on emploie pour se faire servir dans un café. — Eh bien, un savant illustre, un académicien, répondra à cet homme avec la résignalion bienveillante d'un moine. Il supportera tout de lui de dix heures à deux heures et demie, inclusivement.
Prenant pitié de mon embarras, on avait feuilleté les catalogues, remué jusqu'à la réserve, jusqu'à l'amas indi-geste des romans, -™ parmi lesquels avait pu se trouver classé par erreur l'abbé Bucquoy; tout d'un coup un employé s'écria : — Nous l'avons en hollandais I II me lut ce titre : (( Jacques de Bucquoy : — Événements remarquables. . . »
— Pardon, fis-je observer, le hvre que je cherche commence par (( Événement des plus rares,,, »
— Voyons encore, il peut y avoir une erreur de traduction :((... d'un voyage de seize années fait aux Indes. ^— Harlenî, 1744. »
— Ce n'est pas cela... et cependant le livre se rapporte à une époque où vivait l'abbé de Bucquoy; le prénom Jac-
ques est bien le sien. Mais qu'est-ce que cet aljbé fatilaàlique a pu aller faire dans les Indes ?
Un autre mployé arrive : on s'est trompé dans l'oilhographe du nom ; ce n'est pas de Bucquoy ; c'est du Bucquoy, et comme il peut avoir été écrit Dubacquoy, il faut recommencer toutes les recherches à la lettre D.
Il y avait véritablement de quoi maudire les particules des noms de famille ! Dubucquoy, disais-je, serait un roturier... et le titre du livre le qualifie comte de Bucquoy !
Un paléographe qui travaillait à la table voisine leva Ta tête et me dit : « La particule n'a jamais été une preuve de noblesse; au contraire, le plus souvent, elle indique la bourgeoisie propriétaire, qui a commencé par ceux que l'on appelait les gens de franc alleu. On les désignait par le nom de leur Serre, et l'on distinguait même les branches diverses par la désinence variée des noms d'une famille. Les grandes familles historiques s'appellent Bouchard (Montmorency), Bozon (Périgord), Beaupoil (Saint-Aulaire), Capet (Bourbon), etc. Les de et les du sont pleins d'irrégularités et d'usurpations. Il y a plus : dans toute la Flandre et la Belgique, de est le même article que le der allemand, et signifie le. Ainsi, de Muller veut dire : le meunier, etc. — Voilà un quart de la France rempli de faux gentilshommes. Béranger s'est raillé luimême très-gaiement sur le de qui précède son nom, et qui indique l'origine namande. »
On ne discute pas avec m paléographe; on le laisse
parler.
Cependant, l'cxamea de la lettre D dan$ les diverses
séries de catalogues n'avait pas produit de résultat.
— D'après quoi supposez-vous que c'est du Bucquoy? dis-je à l'obligeant bibliothécaire qui était venu en dernier lieu.
— C'est que je viens de chercher ce nom aux manuscrits dans le catalogue des archives de la police: 1709 est-ce l'époque ? '
— Sans doute; c'est l'époque de la troisième évasion du comte de Bucquoy.
— Du Bucquoy !.., c'est ainsi qu'il est porté au catalogue des manuscrits. Montez avec moi, vous consulterez le livre même.
Je me suis vu bientôt maître de feuilleter un gros in< folio relié en maroquin rouge, et réunissant plusieurs dossiers de rapports de police de l'année 1709. Le second du volume portait ces noms : « Le Pileur, François Bouchard, dame de Boulanvilliers, Jeanne Massé, -~ comte du Bu^ quoy. »
^ Nous tenons le loup par les oreilles, — car il s'agit bien là d'une évasion de la Bastille, et voici ce qu'écrit M. d'Argenson dans un rapport à M. de Pontchartrain :
« Je continue à faire chercher le prétendu comte du Buquoy dans tous les endroits qu'il vous a pieu de m'indiquer, mais on n'a peu en rien apprendre, et je ne pense pas qu'il soit à Paris. »
Il y a dans ce peu de lignes quelque chose de rassurant et quelque chose de désolant pour moi. — Le comte de Buquoy ou de Bucquoy, sur lequel je n'avais que des données vagues ou contestables, prend, grâce à cette pièce, une existence historique certaine. Aucun tribunal n'a plus le droit de le classer parmi les héros du roman-feuilleton.
D'un autre côté, pourquoi M. d'Argenson écril-il : le prétendu comte de Bucquoy?
Serait-':e un faux Bucquoy, — qui se serait fait passer pour Tautre... dans un but qu'il est bien difficile aujourd'hui d'apprécier?
Serait-ce le véritable, qui aurait caché son nom sous un pseudonyme?
Réduit à cette seule preuve, la vérité m'échappe, — et il n'y a pas un légiste qui ne fût fondé à contester même l'existence matérielle de l'individu !
Que répondre à un substitut qui s'écrierait devant le tribunal : « Le comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la rowMesque imagination de l'auteur!...» et qui réclamerait l'application de la loi, c'est-à-dire, peutêtre un million d'amende 1 ce qui se multiplierait encore par la série quotidienne de numéros saisis, si on les laissait s'accumuler?
Sans avoir droit au beau nom de savant, tout écrivain est forcé parfois d'employer la méthode scientifique; je me mis donc à examiner curieusement l'écriture jaunie sur papier de Hollande du rapport signé d'Argenson. A la hauteur de cette ligne : c( Je continue de faire chercher le prétendu comte... » il y avait sur la marge ces trois mots écrits au crayon, et tracés d'une main rapide et ferme : (( L'on ne peut trop. » Qu'est-ce que l'on ne peut trop ? — Chercher l'abbé de Bucquoy, sans doute...
C'était aussi mon avis.
Toutefois, pour acquérir la certitude, en matière d'écritures, il faut c/omparer. Cette note se reproduisait sur une autre pa ge à propos des hgnes suivantes du même rapport :
\l LES FILLES DU FEU
(( Les lanternes ont été posées sous les guichets du Louvre suivant votre intention, et je tiendrai la main à ce qu'elles soient allumées tous les soirs. »
La phrase était terminée ainsi dans l'écriture du secrétaire, qui avait copié le rapport. Une autre main moins exercée avait ajouté à ces mots : « allumées tous les soirs,» ceux-ci : « fort exactement. »
A la marge se retrouvaient ces mots de l'écriture évidemment du ministre Pontchartrain : « L'on ne peut trop. »
La même note que pour l'abbé de Bucquoy.
Cependant, il est probable que M. de Pontchartrain variait ses formules. Voici autre chose :
(( J'ai fait dire aux marchands de la foire Saint- Germain qu'ils aient à se conformer aux ordres du roy, qui défendent de donner à manger durant les heures qui conviennent à l'observation du jeusne, suivant les règles de l'Église. »
Il y a seulement à la marge ce mot au crayon : « Bon. »
Plus loin il est question d'un particulier^ arrêté pour avoir assassiné une rehgieuse d'Évreux. On a trouvé sur lui une tasse, un cachet d'argent, des linges ensanglantés et un gand. — Il se trouve que cet homme est un abbé (encore un abbé); mais les charges se sont dissipées, selon M. d'Argenson, qui dit que cet abbé est venu à Versailles pour y solliciter des affaires qui ne lui réussissent pas, puisqu'il est toujours dans le besoin. (( Aincy, ajoutet-il, je crois qu'on peut le regarder comme un visionnaire plus propre à renvoyer dans sa province qu'à tolérer à Paris, où il ne peut être qu'à charge au public. »
Le mmistre a écrit au crayon : « Qu'il luy parle auparavant. )> Terribles mots, qui ont peut-être changé la face de raiïaire du pauvre abbé.
ANGÉLIQUE Ib
Et si c'était l'abbé de Bucquoy lui-même! — Pas de nom ; seulement un mot : Un particulier. Il est question plus loin de la nommée Lebeau, femme du nommé Cardinal, connue pour une prostituée... Le sieur Pasquicr s'intéresse à elle...
Au crayon, en marge : « A la maison de Force. Bon pour six mois. y>
Je ne sais si tout le monde prendrait le même intérêt que moi à dérouler ces pages terribles intitulées : Pièces diverses de police. Ce petit nombre de faits peint le point historique où se déroulera la vie de Tabbé fugitif. Et moi, qui le connais, ce pauvre abbé, — mieux peut-être que ne pourront le connaître mes lecteurs, — j'ai frémi en tournant les pages de ces rapports impitoyables qui avaient passé soiîs la main de ces deux hommes, — d'Argenson et Pontchartrain K
Il y a un endroit où le premier écrit, après quelques protestations de dévouement :
c( Je saurais même comme je dois recevoir les reproches et les réprimandes qu'il vous plaira de me faire... »
Le ministre répond, à la troisième personne, et, cette fois, en se servant d'une plume.,. « Il ne les méritera pas quand il voudra; et je serais bien fâché de douter de son dévouement, ne pouvant douter de sa capacité. »
Il restait une pièce dans ce dossier : a Affaire Le
i Voki à quoi rimait dans ce temps-là le nom de Pontchartrain :
C'est un yont de planches pourries, Un char traîné par les furies Dont le diable emporte le train.
Pileur. » Tout un drame effrayant se déroula sous mes yeux.
Ce n'est pas un roman.
m DRAME DOMESTIQUE.— AFFAIRE LE PILEUR.
L'action représente une de ces terribles scènes de famille qui se passent au chevet des morts, — dans ce moment, si bien rendu jadis sur une scène des boulevards, — où l'héritier, quittant son masque de componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la maison : « Les clefs?»
Ici nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers : son frère Binet de Basse-Maicon, légataire universel, et son beau-frère Le Pileur.
Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur travaillaient à l'inventaire, assistés d'un notaire et d'un clerc. Le Pileur se plaignit de ce qu'on n'avait pas inventorié un certain nombre de papiers que Binet de Basse- Maison déclarait de peu d'importance. Ce dernier dit à Le Pileur qu'il ne devait pas soulever de mauvais incidents et pouvait s'en rapportei' à ce que dirait Châtelain, son procureur.
Mais Le Pileur répondit qu'il n'avait que faire de consulter son procureur; qu'il savait ce qui était à faire, et que s'il formait de mauvais incidents, il était assez gros seùjneur pour les soutenir.
Basse-Maison, irrité de ce discours, s'approcha de Le Pileur et lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son justaucorps, qu'il l'en empêcherait bien; — Le Pileur mit l'épée à la main, Basse-Maison en fit au-
ANGÉLIQUE il
tant... Ils se portèrent d'abord quelques coups d'épée sans beaucoup s'approcher. La danne Le Pileur se jeta entre son mari et son père ; les assistants s'en niêlèrent et l'on parvint à les pousser chacun dans une chambre différente, que l'on ferma à clef.
Un moment après l'on entendit s'ouvrir une fenêtre; c'était Le Pileur qui criait à ses gens restés dans la cour « d'aller quérir ses deux neveux. »
Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre survenu, (Juand les deux neveux entrèrent le sabre à la main. — C'étaient deux officiers de la maison du roi ; ils repoussèrent les valets , et présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était Basse-Maison.
On refusait de leur dire , quand Le Pileur cria de sa chambre : « A moi, mes neveux! »
Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche, et accablaient de coups de plat de sabre l'infortuné Binet de Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, « hasthmatique. »
Le notaire, qui s'appelait Dionis, crut alors que la colère de Le Pileur serait satisfaite et qu'il arrêterait ses ner^ux; — il ouvrit donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur s'écria : ce On va voir beau jeu ! » En arrivant derrière ses neveux, qui battaient toujours Basse-Maison , il lui porta un coup d'épée dans le ventre.
La pièce qui relate ces faits est suivie d'une antre plus détaillée, avec les dépositions de treize témoins, — dont les plus considérables étaient les deux procureurs et le notaire.
Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au moment critique. Aussi, aucun ne rapporle qu'il soit absolument certain que Le Pileur ait donné le coud d epée. ^
Le premier procureur dit qu'il n'est sûr que d'avoir entendu de loin les coups de plat de sabre.
Le second dépose comme son confrère.
Un laquais nommé Barry s'avance davantage • — Il a TU le meurtre de loin par une fenêtre ; mais il ne sait si c était Le Pileur ou un habillé de gris blanc qui a donné à Basse-Maison un coup d'épée dans le ventre. Louis Calot autre laquais, dépose à peu près de même.
Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, le clerc du notaire, a veu la dame Le Pileur faire mam basse sur plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu'après la scène. Le Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle était, et « qu'il s'en alla dans son carrosse avec elle et les deux hommes qui avaient fait la violence. »
La moralité manquerait à ce récit instructif, louchant les mœurs du temps, - si l'on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion remarquable : « Il y a peu d'exemples dune violence aussi odieuse et aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre avec beaucoup d'apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne produise d'autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus traitable sur des propositions d'accommoder qui lui seront faites de 1 1 part de ses cohéritiers, par rapport à leurs intérêts communs. »
On a dit que dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau détachement du rapport qui fait espérer que h meurtrier deviendra plus traitable sur lô règlement de ses intérêts... Quant au meurtre, à Ten- Icvement des papiers, aux coups mêmes, distribués probablement aux hommes de loi, ils ne peuvent être punis, parce que ni les parents ni d'autres n'en porteront plainte, — M. Le Pileur étant trop grand seigneur pour ne pas soutenir même ses mauvais incidents,, .
Il n'est plus question ensuite de cette histoire, — qui m'a fait oublier un instant le pauvre abbé ; — mais, à défaut d'enjoUvements romanesques , on peut du moins découper des silhouettes historiques pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je vois d'Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le Pontchartrain de Saint-Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d'autres, se vengeait du ridicule par la terreur.
Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement de mettre en scène les faits , à la manière de Froissard ou de Monstrelet? — On me dirait que c'est le procédé de Walter Scott, un romancier, et je crains bien qu'il ne faille me borner à une analyse pure et simple de l'histoire de l'abbé de Bucquoy . . . .quand je l'aurai trouvée.
Un conservateur de la bibliothèque Mazarine. — La souris d'Athènes. — La Sonnette enchantée.
J'avais bon espoir : M. Ravenel devait s'en occuper ; — ce n'était plus que huit jours à attendre. Et, du reste, je
pouvais, dans l'intervalle, trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.
Malheureusement, toutes étaient fermées, — hors la Mazarine. J'allai donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même, et qui, en dix mmutes, vous signale clairement le oui ou le non de toute question. Les garçons eux-mêmes sont instruits qu'il est presque toujours inutile de déranger les employés et de feudieter le catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa tête et me dit : « Nous n'avons pas le livre... pourtant, j'en ai une vague idée. »
Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît, et de science sérieuse. Il me reconnut — Qu'avez-vous donc à faire de l'abbé deBucquoy' est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un charmant de vous il y a dix ans la musique était ravissante. Vous aviez là une actrice admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne vous laissera pas mettre au théâtre un abbé.
- C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.
Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des livres d'alchimie. - Je comprends, ditil enfin ; c'est pour un roman historique, genre Dumas.
— Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire • je ne veux pas grever les journaux où j'écris de quatre ou cina centsjrancs par jour de timbre... Si je ne sais pas faire de 1 histoire, j'imprimerai le livre tel qu'il est !
dIIT"''' collaboration avec Alexandre
ANGÉLIQUE fil
Il hocha la tête et me dit : — Nous Tavons.
— Ah!
— Je sais où il est. Il fait partie du fonds de livres qui nous est venu de Saint- Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore catalogué... Il est dans les caves.
— Ah 1 si vous étiez assez bon...
— Je vous le chercherai : donnez-moi quelques jours.
— Je commence le travail après-demain.
— Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre : c'est une maison à remuer. Mais le Uvre y est : je l'ai vu.
— Ahl faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de Saint-Germain-des-Prés, à cause des rats... On en a signalé tant d'espèces nouvelles, sans compter le rat gras de Russie venu à la suite des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais ; mais on parle à présent d'un nouveau rongeur arrivé depuis peu. C'est la souris d'Athènes, Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la France entretient à Athènes.
Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant tous ses soins.