‹ Filles du feuChapitre 22 sur 35 · DU VALOIS · texte numérisé non relu

DU VALOIS

Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis h Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse, dont malheureusement je ne pu^^ citer les airs. Yen ai donné plus haut quelques fragments Aujourd'hui, je ne puis arriver à les compléter, car tout ce\a est profondément oublié; le secret en est demeuré dans la tombe des aïeules. On publie aujourd'hui les chansons p-^toises de Bretagne ou d'Aquitaine, mais aucun chant des vieilles provinces où s'est toujours parlé la vraie langue française ne nous sera conservé. C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, h quelques élisioas près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des Uaisons de fantaisie, mais elle porte nn cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde^ bicû plus que ne fait le patois. Pourtant ce langage a ses règles, ou du muSBS ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des coapiels tels que ceux delà célèbre romance : Si fêtais hirondelie, mimt abandonnés? pour deux ou trois consonnes siogulièL'einrnt

placées, au répertoire chantant des concierges et des cuisinières.

Quoi de plus gracieux et de plus poétique pourtant !

Si j'étais hirondelle ! — Que je puisse voler, — Sur votre sein, la belle, — J'irais me reposer!

Il faut continuer, il est vrai, par : Tai z\m coquin de frère,.., ou risquer un hiatus terrible; mais pourquoi aussi la langue a4-elle repoussé ce z si commode, si liant, si séduisant qui faisait toui le charme du langage de l'ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons ?

Ce ne serait rien encore, et de légères corrections réuniraient à notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et naïves productions de poètes modestes; mais la rime, cette sévère rime française, comment s*arrangerait-elle du couplet suivant :

La fleur de Tolivier ~ Que vous avez aimé, ~ Charmante beauté! — Et vos beaux yeux charmants, — Que mon eœur aime tant, — Les faudra-t-il quitter?

Observez que la rnosiq^ie se prête admirablement à ces hardiesses ingénues, et ti ouve dans ^es assonances, ménagées suffisamment d'ailieurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la plupart des coupleis sonl perdus, parce que personne n'a jamnis osé les écrire ou les iniprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la strophe suivante :

Enfin vous voilà donc, Ma belle mariée, — Enfin vous voilà donc — A votre époux liée, — Avec un long fil d'or — Qui ne rompt qu'à la mort !

Quoi de plus pur d'ailleurs comme langue et comme pensée; mais Tauteur de cet épilhalame ne savait pas écrire, et l'imprimerie nous conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard !

Les richesses poétiques n'ont jamais manqué au marin, ni au soldat français, qui ne rêvent dans leurs chants que filles de roi, sultanes, et même présidentes, comme dans la ballade trop connue :

Ost dans la ville de Bordeaux — Qu'il est arrivé trois vaisseaux, etc.

Mais le tambour des gardes françaises, où s'arrêtera-t-il, celui-là?

Un joli tambour s'en allait à la guerre, etc.

La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage : — Joli tambour, dit le roi, tu n'es pas assez riche ! — Moi ? dit le tambour sans se déconcerter.

J'ai trois vaisseaux sur la mer gentille, L'un chargé d'or, Tautre de perles fines, — Et le troisième pour promener ma mie !

— Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n'auras pas ma fille ! — Tant pis ! dit le tambour, j'en trouverai de plus gentilles!...

Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gas-

tonne du militaire et du marin, envierons-nous le sert ûu simple berger? Le voilà qui chante et qui rêve :

Au jardin de mon père^ — Vole, mon cœur voleî î} y a g'un pommier doux^ «-=» Tout doux î

Trois belles princesses, — Vole, mon cœur vole, — Trois belles princesses — Sont couchées dessous, etc.

Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique *e l'idéal qui manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d'être comparés à ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre? Non, certes; mais il est arrivé qu'en France la Httérature n'est jamais descendue aa niveau de la grande foule; les poètes académiques du dix-septième et du dix-huitième siècle n'auraient pas plus compris de telles inspirations, que les paysans n'eussent admiré leurs odes, leurs épîtres et leurs poésies fugitives, 61 incolores, si gourmées. Pourtant comparons encore la chanson que je vais citer à tous ces bouquets à Chloris qui faisaient vers ce temps l'admiration des belles compagnies.

Quand Jean Renaud de la guerre revint, — Il en revint (risie et cliagrin j — « Bonjour, ma mère. — Bonjour, mon fils ! — Ta femme est accouchée d'un petit. »

« Allez, ma mère, allez devant, — Faites-moi dresser un beau lit blanc ; Mais faites-le dresser si bas — Que ma femme ne l'entendô pas! »

Ef quand ce ftit vers le minuit, — Jean Renaud a rendu Tesprit.

Ici la scène de la ballade change et se transporte dans la chanibi'c de l'accouchée :

SYLVIE 159 « Ah! dites, ma mère, ma mie, — Ce que j'entends pleurer ici?

— Ma fille, ce sont les enfants — Qui se plaignent du mal de den<5. »

« Ah! dites, ma mère, ma mie, — Ce que j'entends clouer ici? — Ma fille, c'est le charpentier, — Qui raccommode le plancher ! »

« Ah! dites, ma mère, ma mie, — Ce que j'entends chanter ici?

— Ma fille, c'est la procession — Qui fait le tour de la maison! »

« Mais dites, ma mère, ma mie, — Pourquoi donc pleurez- vous ainsi? — Hélas! je ne puis le cacher; — C'est Jean Renaud qui est décédé. »

« Ma mère! dites au fossoyeux — QuMl fasse la fosse pour deux,

— Et que l'espace y soit si grand, - Qu'on y renferme aussi l'enfant! »

Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes, il n*y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la légende primitive de Lénoi e et à celle du roi des Aulnes, avant Goethe et Burger. Mais quel parti encore un poêle eût tiré de la complainte de Saint-Nicolas, que nous allons citer en partie.

Il était trois petits enfants — Qui s'en allaient glaner aux champs.

S'en vont au soir chez un boucher. — « Boucher, voudrais- tu nous loger? — Entrez, entrez, petits enfants, — D y a de la place assurément. »

Ils n'étaient pas sitôt entrés, — Que le boucher les a tués, — Les a coupés en petits morceaux, — Mis au saloir comme pourceaux.

Saint Nicolas au bout d'scpt ans, — Saint Nicolas vint dans C3 çl^amp. — 11 s'en alla chez le boucher : — a Boucher, voudrais-tu me loger ? »

« Entrez, entrez, saint Nicolas, — Il y a d'ia place, il n'en manque pas. » — Il n'était pas sitôt entré, — Qu'il a demandé à souper.

LES FILLES bV FEU « Voulez-vous un morceau d^jambon? - Je n'en veux pas, il n'est pas bon. — Voulez^vous un morceau de veau? — Je n*en veux pas il n'est pas beau î ^

Du p'tit salé je veux avoir, - Qu'il y a sept ans qu'est dans Tsaloir! » - Quand le boucher entendit cela, - Hors de sa porte il sVnfuya.

« Boucher, boucher, ne t'enfuis pas, ~ Repens-toi, Dieu te pardonn'ra. » — Saint Nicolas posa trois doigts — Dessus le bord de ce saloir.

Le premier dit : « J'ai bien dormi! » — Le second dit : « Et moi aussi! » — Et le troisième répondit : — «Je croyais être en paradis ! »

N'est-ce pas là une ballade d'Uhland, moins les beaux vers ? Mais il ne faut pas croire que Texécution manque toujours à ces naïves inspirations populaires.

La chanson que nous avons citée plus haut (p, 48) : Le roi Loys est sur son pont, a été composée sur un des plus beaux airs qui existent; c'est comme un chant d'église croisé par un chant de guerre; on n'a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l'amant de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la portait en terre. Il rencontre l'escorte sur le chemin de Saint-Denis. Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son pouvoir. « Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d'or fin, que je découse ce drap de lin ! » Aussitôt délivrée de son hnceul, la belle revient à la vie. Son amant l'enlève et l'emmène dans son château au fond des forêts. Vous croyez qu'ils vécurent heureux et que tout se termina là; mais une fois plongé dans les douceurs de la vie conjugale, le beau Lautrec

n'est plus qu'un mari vulgaire, il passe tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu'un jour sa fière épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolûment dans Teau noire, en lui criant :

Va-t'en, vilain pêche-poissons, — Quand ils seront bons — Nous en mangerons.

Propos mystérieux, digne d'Arcabonne ou de Mél usine. — En expirant, le pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et de les jeter à la fille du roi, en lui disant qu'elle est désormais maîtresse et souveraine, et qu'il se trouve heureux de mourir par sa volonté!... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui frappe involontairement l'esprit, et qui laisse douter si le poëte a voulu finir par un trait de satire , ou si cette belle morte que Lautrec a tirée du linceul n'était pas une sorte de femme vampire, comme les légendes nous en présentent souvent.

Du reste, les variantes et les intefpiaïions sont fréquentes dans ces chansons ; chaque province possédait une version différente. On a recueilli comme une légende du Bourbonnais, la jeune fille de la Garde , qui commence ainsi :

Au château de la Garde — Il y a trois belles filles, — Il y en a une plus belle que le jour, — Hâte -toi, capitaine, — Le duc va répouser.

C'est celle que nous avons citée (page 49), qui commence ainsi :

Dessous hi rosier blanc —

La belle se promène.

169 LES FiLLES DU FEU

Voilà le début, simple et charmant ; où cela se passet-il?Peu importe! Ge serait si l'on voulait la fille d'un sultan rêvant sous les bosquets de Schiraz. Trois cavaliers passent au clair de la lune : — Montez, dit le plas jeune, sur mon beau cheval gris. N'est-ce pas là la course de Léonore, et n'y a-t-il pas une attraction fatale %ns ces cavaliers inconnus!

Ils arrivent à la ville, s'arrêtent à une hôtellerie éclairée et bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps :

Aussitôt arrivée , — L'hôtesse la regarde. — « Êtes-Yous ici par force — Ou pour yotre plaisir? — Au jardin de mon père — Trois cayâliers m'ont pris. »

Sur ce propos le souper se prépare : « Soupez, la belle, et soyez heureuse;

Avec trois capitaines^ — Vous passerez îa nuit. »

Mais le souper fini, — La belle tomba morte, — Elle tomba morte — Pour ne plus revenir !

c( Hélas! ma mie est morte I s'écria le plus jeune cavalier, qu'en allons-nous faire?... » Et ils conviennent de la reporter au château de son père, sous le rosier blanc.

Et au bout de trois jours — La belle ressuscite : — « Ouvrez, ouvrez, mon père. — Ouvrez sans plus tarder! ~ Trois jours j'ai fait la morte — Pour mon honneur garder. »

La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a fourni encore de nombreux sujets de romances. U

SYLVIE tes

y a, par exemple, la filie d'un pâtissier, que son père envoie poi'ter des gâteaux chez un galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu'à la nuit close, et ne veut i)lus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder, et demande au comte son poignard pour couper une agrafe de son corset. Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette martyre boutiquière.

Il y a des chansons de causes célèbres qui offrent un intérêt moins romanesque, mais souvent plein de terreur et d'énergie. Imaginez un homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l'interroge :

J'ai tant tué de petits lapins blancs — Que mes souliers sont pleins de sang. — T'en as menti, faux traître! — Je te ferai connaître. — Je vois, je vois à tes pâles couleurs — Que tu viens de tuer ma sœur !

Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers! Dans une autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis au chapeau bordé d'argent.

On lui a demandé — Où est votre congé ? — « Le congé que j^ai pris, il est sous mes souliers. »

Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits.

La belle s'en va trouver son capitaine. — Son colonel et aussi son sergent...

Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de

plain-cliant, qui prédit suffisamment le sort du malheureux soliiat.

Quoi de plus charmant que la chanson de Biron, si regretté daLô ces contrées :

Quand Biron voulut danser, — Quand Biron Toulut danser, — Ses souliers fit apporter, — Ses souliers fît apporter; — Sa chemise — De Venise, Son pourpoint — Fait au point, — Sou chapeau tout rond ; — Vous danserez^ Biron l

Nous avons cité deux vers de la suivante :

La belle était assise — Près du ruisseau coulant, — Et dans Teau qui frétille, — Baignait ses beaux pieds blancs : — Allons, ma mie, légèrement I Légèrement !

C'est une jeune tille des champs qu'un seigneur surprend au bain comme Percival surprit Griselidis. Un enfant sera le résultat de leur rencontre. Le seigneur dit :

« En ferons nous un prêtre, — Ou bien un président?

— Non, répond la belle, ce ne sera qu'un paysan :

— On lui mettra la hotte — Et trois oignons dedans... — • II s'en ira criant : — Qui veut mes oignons blancs?... — Allons, ma mie légèrement, etc. »

Voici un conte de veillée que je me souviens d'avoir entendu réciter par les vanniers :

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