‹ Filles du feuChapitre 3 sur 35 · LE CANARI · texte numérisé non relu

LE CANARI

En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je m'arrêtai à la porte d'un oiseher. Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, ollrait au marchand de lui vendre un canari avec sa cage.

Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur. — La dame s'éloigna en soupirant.

J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de Bucquoy : sans cela, j'aurais dit au marchand : Rappelez cette dame, et dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau...

La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords de n'avoir pu le faire.

M. Techener m'a dit : — Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous cherchez ; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la bibliothèque d'un amateur.

— Quel amateur?...

— X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.

— Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?...

— On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les lots. La vente aura lieu le 11 novembre.

Le 11 novembre!

Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur de la Bibliothèque, à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait du même détail. Seulement, il paraît que la vente a été remise au 20 novembre.

Que faire d'ici là? — El encore, à présent, le Uvre montera peut-être à un prix fabuleux...

Un mamiscrit des archives. — Angélique de Longueval. — Voç^age à Compiègue. — Histoire de la grand'taute de l'abbé de Bucquoy.

J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patrononymique est Longueval. En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.

C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose passé , et qui contient l'histoire d* Angélique de Longueval; j'en ai pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle. Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les Buequoy m'ont renvoyé à d'autres pièces , qui doivent exister à la Bibliothèque de Compiègne. — Le lendemain était le propre jour de la Toussaint; je n'ai pas manqué cette occasion de distraction et d'éîude.

La vieille France provinciale est à peine connue, — de ces côtés surtout, — qui cependant font partie des environs de Paris, Au point où l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent, — divisés par l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible, — il est permis de rêver les plus belles bergeries du monde.

La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, a peine modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque

chose (l'italien, — ce qui lient sans cloute au long sôjour qu'ont fait les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées autrefois en apanages royaux et princiers.

Je suis arrivé hier au soir à Compiègnc, poursuivant lesBucquoy sous toutes les formes, avec celte obstination lente qui m'est naturelle. Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de 1^ Toussaint.

A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître : c( Voici le fusil de monsieur le marquis. »

Il y a donc encore des marquis!

J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'iii^ formai de l'heure à laquelle ouvrait la bibliothèque.

— Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.

— Et les autres jours?

— Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures.

Je crains de me faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me montrer les livres de la ville, mais encore les siens, — parmi lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une correspondance inédite de Voltaire, et un recueil de chansons mises en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir sans attendrissement la belle et nette exécution, — avec ce titre : Anciennes Chansons

sur de nouveaux airs. Voici la première dans le style marotiqiie ;

Celui plus je ne suis que j*ai jadis été. Et plus ne saurais jamais l'être :

Mon doux printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre, etc.

Cela m*a donné Tidée de revenir à Paris par Ermenonville, — ce qui est la route la plus courte comme distance, et la plus longue comme temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre Compiègne.

On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire au moins trois lieues à pied. — Pas une voiture directe. Mais demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai respectueusemerxt, — tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.

Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de sa main, qui est peutêtre plus hardi étant d'une fille de grande maison, — que les Confessions mêmes de Rousseau.

Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père, conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint- Rimbaut, qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges l'appelait à la cour ou à l'armée.

Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste et rêveur, — n'ayant goût, comme elle le

disait, ni aux belles pierres, ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la mort pour guérir son esprit. Un gentilhomme de la maison de son père en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur efle, l'entourait de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite dont elle était l'objet.

La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de province au temps de Louis XIIL

Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de Longueval :

(( Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la » force des rayons du soleil, n'ont nulle vertu, puisque y> aujourd'hui j'ai été si malheureux que de sortir sans » s voir vu cette belle aurore, laquelle m'a toujours mis en » pleine lumière, et daïis l'absence de laquelle je suis per- » pétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont » le désir d'en sortir, et celui de vous revoir, ma belle, » m'a obligé, comme ne pouvant vivre sans vous voir, de » retourner avec tant de promptitude, afin de me ranger » à Tombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles » m'a entièrement dérobé le cœur et l'âm^e; larcm toute- » fois que je révère, en ce qu'il m'a élevé en un lieu si » saint et si redoutable, et lequel je veux adorer toute ma » vie avec autant de zèle et de fidélité que vous êtes par- » faite, »

30 LES FILLES t)V FEU

Celle lettre ne poila pas bonheur au pauvre jeune homme qui Tavait écrite. En essayant delà glisser à Angélique, il fut surpris par le père, — et mourait à quatre jours de là, tué Ton ne dit pas comment.

Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde. Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien, pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort éternel.

Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux prières de sa fille, car, parmi les personnes qui s'éprirent d'amour pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint- Georges, gentilhomme du comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival, avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue. Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique : lui arrachant son épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: « Criez merci à Dieu, car vous êtes mort. » Pendant ce temps, Fargue s'était enfui.

Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait précipiter la pauvre Angélique dans un<î série de malheurs.

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