DELPHINE
J'ai assisté autrefois à une représentation donnée à Senlis dans une pension de demoiselles.
On jouait un mystère, — comme aux temps passés. ~ La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers.
Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi-globe, qui figurait un astre éteint*
Elle chantait :
Anges! descendez promptement.
Au fond du purg^atoire!...
Et efle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres lieux. — Elle ajoutait :
Vous le verrez distinctement Avec une couronne...
Assis dessus un trône!
Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine. — Je n'oublierai jamais ce nom!
... Le sire de Longueval dit à ses gens : « Fouillez ce traître , car il a des lettres de ma fille , » — et il ajoutait en lui parlant : a Dis, perfide, d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle? »
(( Je venais, disail-il, de la chambre de M. de la Porte, et ne sais ce que vous voulez me dire de lettres. »
Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à son fils, — en tenant toujours le pistolet à la main : — Coupe-lui la moustache et les cheveux !
Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne plairait plus à sa fille.
Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet :
a Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis en cet état pour Famour de
moi, mon affection redoubla de telle sorte que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant lui ; — lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car, suns éclater davantage, il l'envoya, avec un bon cheval, en Beauvoisis, avertir ces messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en garnison à Orbaix. » La demoiselle ajoute :
,i Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec mot par cette invention : mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis, il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupé, il prit ses deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit : ce II ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser : c'est pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger. »
La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère envers lui; — mais, pour l'éloigner de sa fille, il lui dit : « Il vous en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y sont. » Ce qu'il fit avec grand déplaisir.
A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de Longueval. Mais, craignant qu'elle ne lût vue, il lui recommanda de la mettre sous
une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le fouillait, on ne trouvât rien.
Une fois admis, il devenait très-simple d aller quérir la lettre sous la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien son message, et, s'approchant d Angélique de Longueval, lui dit : « J'ai quelque chose pour
vous. » .
Elle eut un grand contentement de cette lettre. 11 témoignait qu'il avait quitté de grands avantages en Allemagne ^our venir la voir, et qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité de la voir.
Ayant été menée par son frère au château de la Neuville Angélique dit à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait Cmrt-Toujours : « Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu d'Allemagne, et Im porte cette lettre de ma part bien secrètement.»
Obserrations. - Le roi Lays. - Dessous le» rosiers blancs.
Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval, je demande la permission de placer encore un mot Ensuite, je n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu de faire du roman historique, nous sommes forcé de servir la sauce sur un autre plat que le poisson ; - c'est-à-dire les descriptions locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères, — ea dehors du récit matériellemenl vrai.
Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait Lsi Corbinière en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute Bourgogne, — où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de la dyssentriee. Probablement La Corbinière était allé quelque temps près de lui.
Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été éternellement le même, si j'en crois les légendes que j'ai entendu chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce vieux pays de l'Ile-de-France, qui, du Panm, s'étend jusqu'aux confins de la Picardie ;
Le roi Loys est sur son pont Tenant sa fille en son giron.
Elle lui demande un cavalier.,.
Qui n'a pas vaillant six deniers I
— Oh! oui, mon père, je Taurai Malg^ré ma mère qui m'a porté.
Aussi malgré tous mes parents
Et vous, mon père... que j'aime tant!
— Ma fille, il faut changer d'amour.
Ou vous entrerez dans la tour...
— - J'aime mieux rester dans la tour.
Mon père! que de changer d'amour!
— Vite... oÀ sont mes estafiers.
Aussi bien que mc3 gens de pied?
ANGÉLIQUE Qu'on mène ma fille à la tour.
Elle n'y verra jamais le jourl
Elle y resta sept ans passés Sans que personne pût la trouver :
Au bout de la septième année Son père vint la visiter.
Bonjour, ma fllle! comme vous en v Ma foi, mon père... ça va bien mal; J'ai les pieds pourris dans la terre.
Et les côtés mangés des vers.
Ma fille, il faut changer d'amour.
Ou vous resterez dans la tour.
J'aime mieux rester dans la tour.
Mon père, que de changer d'amour!
NOUS venons de voir le père féroce ; - voici maintenant
^^re:;irLdenepouvo^^
airs - qui sont aussi poétiques que ces vers, mêle d as rn;nces'?dans le goût espagnol, sont masioalement
Dessous le rosier blanc La belle se promène...
Blancbe comme la neige.
Belle comme le jour :
Au jardin de son père Trois cavaliers l'ont pris.
On a gâté depuis cette légende enj retaisant des vers «I en prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On U
ïûôme dédiée, avec de jolies illustrai ions, à Tox-reine des Français.. . Je ne puis vous la donner entière ; voici encore les détails dont je me souviens.
Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc:
Le plus jeune des trois La prit par sa main blanche :
— Montez^ montez la belle, i?«îssiis mon cheval gris
On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de m pas rimer en poésie ; — c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière antique.
Les trois cavaliers et la jeune iille, montée en croupe derrière le plus jeune , arrivent à Senlis. Aussitôt arrivés, l'hôtesse Ip, regarde :
Entrez, entrez, la belle; Entrez sans plus de bruit.
Avec trois capitaines Yous passerez la nuit !
Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu légère, — après avoir présidé au souper, elle fait la morte, et les trois cavalii rs sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte. — Ils se disent : « Quoi! notre mie est morte! » et se demandent où il faut la reporter :
Au jardin de son pèrel
dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont déposer le corps.
Le narrateur cotitinife :
Èt ail botrt de trois jour»
La bôllô ressugcile !
Omrety ouvrez, mon père, Ouvrez, sans plus tarder; Trois jours j'ai fait la morte Pour mon honneur garder.
Le père est en train de souper avec toute la famille. On cx^v.aoîy^. avec joie la jeune fille, dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois jours, — et il est probable qu'elle se maria plus tard fort honorablement.
Revenons à Angélique de LonguevaL
(( Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, elle fut en cette sorte . lorsque celui * qui était allé au Maine fut revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous force d'argent?» à quoi il répondit : (( J'ai tant. » Mon père, non content, prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se jetant sur lui pour le blesser^ ma mère et moi y accourûmes; mais déjà celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même au doigt en voulant ôter la couteau à mon père... et encore qu'il ait reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de s'en aller, comme était son devoir.
» Huit jours se passèrent que mon père ne M disait ni
^ Elle ne nomme jamais La Corbinière, don{ nous n'avons appris le nom que par le récit du moine célestin, cousin d'Angélique.
bien ni mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue; mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin : <( Je m'étonne de » votre effronterie, que vous restiez encore dans ma mai- » son après ce qui s'est passé ; allez-vous-en vitement, et » ne venez jamais à pas une de mes maisons, eu vous ne » serez jamais le bienvenu. »
» Il s'en vint donc vitcQient faire seller un cheval qu'il avait, et monta à sa chambre pour y prendre ses bardes; il m'avait fait signe de monter à la chambre d'Haraucourt, où, dans l'antichambre, il y avait une porte fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement et il me dit ces paroles : « C'est cette fois qu'il faut prendre ré- » solution, ou bien vous ne me verrez jamais. »
» Je lui demandai trois jours pour y penser ; il s'en alla donc à Paris et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette affection ; mais il me fut impossible, encore que toutes les misères que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me voilà donc résolue.»
Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin et entra par la chambre basse, où il fut ravi de joie en apprenant la résolution de la demoiselle.
Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit, sur l'observation qu'il ût, « qu'il lallwt avoir 49
l'argent et un cheval, » qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.
Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père ayant tout son argent avec lui à Paris.
Le jour venu, elle dit à un psrtefrenier nommé Breteau:
« Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer à Soissons, cette nuit, quérir du taffetas pour me faire un corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève; et ne t'étonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est afin qu'elle ne te crie. »
Le pafefrenier consentit à la volonté de sa demoiselle. Il s'agissait encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame le sût... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première porte , et qu'elle ne s'en apercevrait pas.
Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que le dit sa fille, semblait en ce moment « inspirée de Dieu, » dit au souper à celle qui l'avait en garde : « Huberde, à cette heure que M. d'Haraucourt n'est point ici , serrez presque toute la vaisselle d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef. »
La demoiselle changea de couleur, — et il fallut remettre le jour du départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village pour lever la serrure du coffre,— sous prétexte que la clef était perdue.
« Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui était resté seul avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit que j'avais donné des commissions à tous,
54 LES FILLES DU FEtl
et que j'avais fermé moi-même la première porte du château : a Ma sœur, si vous voulez voler papa et maman, » pour moi, je ne le veux pas faire ; je m'en vais trouver » vitement maman. » — « Va, lui dis-je, petit impudent, » car aussi bien le saura-t-elle de ma bouche ; et si elle » ne me fait raison, je me la ferai bien moi-même. » — Mais c'était au plus loin de ma pensée que je disais ces paroles. Cet enfant s en courait pour aller dire ce que je voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfants tant plus on leur montre de crainte et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on les prie de taire. »
La nuit étant venue , et l'heure du coucher approchant, Angélique donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en elle-même,— et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre :
« Jeanne, couchez- vous ; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je ne puis me déshabiller encore... »
Elle se jeta toute vêtue sur son Ut en attendant minuit; — La Corbinière fut exact.
<( Oh Dieul quelle heure 1 — écrit Angélique ; — je tressaillis toute lorsque j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre... car il était entré dans le petit jardin. »
Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:
« Notre affaire va bien mal , car madame a pris la clef de la vaisselle d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de la dépense où est le cotïre. »
«c Sur ces paroles il me dit :
« Il faut commencer à t'habiller, et puis lious regarderons comme nous ferons. »
« Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela, le palefrenier vint à la porte de la salle avec le cheval ; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma cotte de ratine pour couvrir mes habils d'honime que j'avais jusques à la ceinture, et m*en vins prendre le clieval des mains de Breteau, et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai à la salle , où je trouvai mon cousin qui m'attendait avec grande impatience (tel était le nom que je le devais appeler jvour le voyage), lequel me dit : « Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose, ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien. » — A ces paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis :
» Allons à la dépense, » et étant proche du coffre, nous mîmes la main au couvercle, lequel ne serrait tout près. Alors je lui dis : « Mets un peu la pelle entre le couverclf^ et ce coffre. » Alors, haussant tous deux les bras, noui n'y fîmes rien ; mais la seconde fois, les deux ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans. »
Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière, et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit : ce N'en tirez plus dehors, car le sac de moquette est plein. »
Elle en voulait prendre davantage > cAi^me bassins j
chandeliers, aiguières ; mais il dit : a Cela est embarrassant. »
Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une casaque, — afin qu'ils ne fussent pas reconnus.
Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'AngéUque de Longueval tVit vendu quarante écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à Gharenton.
La rivière était débordée , de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au jour. — Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à l'hôtesse, qui dit, comme le postillon lui tirait les bottes :
— Messieurs, que vous plaît-il de souper ?
— Tout ce que vous aurez de bon , madame , fut la réponse.
Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, qui alors se trouvait à Paris.
Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu'à Essonne, où la demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière :
«—Allez -vous toujours devant m' attendre à Lyon, avec la vaisselle. »
Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche , puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux cuisses en courant à franc-étrier.
Passé Moulins , un homme qui était dans le coche et qui se disait gentilhomme, commença à dire ces paroles :
— N'y a-t-il pas une demoiselle vôtue en homme? à quoi La Corbinière répondit :
— Oui-da, monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me plaît?
Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au Chapeau rouge, où ils vendirent la vaisselle pour trois cents écus ; sur quoi La Corbinière se fit faire, encore qu'il n'en eût du tout besoin, — un fort bel habit d'écarlate, avec les aiguillettes d'or et d'argent.
Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique de Longueval, — et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son imprudence : « C'est un malheur qui m'est arrivé... yepms dire à moi-- même ^ puisque c'est ma femme... »
Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.
Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes ; ils s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de Saint-Soupir, dont la dame, les voyant sauvés, fit chanter le Salve regina. Puis elle leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres, — et commanda que Ton donnât à leur valet des artichauts.
(( Voyez, dit Angélique, ce que c'est de Vamour; — encore que nous étions à un lieu qui n'était habité par periîOiine, il fallut y jeûner les trois jours que nous attendîmes
le bon vent . Néanmoins les heures me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre des vivres. Ainsi, tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant, de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.
» Car mon mari (elle rappelle toujours ainsi de ce moment), \oyant entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait un peu le français, lui demanda : (( Monsieur, vous plaît-il quelque chose? — Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à madame. » Mon mari, tout d'un temps, mettant i'épée à la main, lui dit : « La connaissez-vous ? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai. »
» Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois, très -assurément, lui ferait faire du déplaisir.
» Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se mettre en chambre garnie, laquelle on nous tit trouver en la rue des Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et un jour élant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec dixneuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien : (( Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de » venir savoir si vous aurez agréable qu'il vous vienne }> voir. » Toute tremblante, je lui réponds : a Si mon mari
ï) était ici, j'accepterais cet honneur; mais n*y étant )> pas, je supplie très - humblement votre maître de » m'excuser, »
» Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, attendant la réponse, laquelle soudain qu'il Teut entendue, il fit marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui. »
La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier de son père qui s'appelait La Roirie. Elle eut un grand désir de le voir; et, en la voyant, « il resta sans parler; » puis, s'étanl rassuré, il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et désirait la voir.
Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice. — Toutefois, elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.
Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir, ce Ainsi, — dit Angéhque, — je partis sans voir le pape... »
C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête les accueillit dans l'Adriatique ; puis ils arrivèrent et allèrent loger sur le grand canal.
« Cette ville, quoique admirable, — dit Angélique de Longueval, — ne pouvait me plaire à cause de la m^r — et il m'était impossible d'y boire et d'y manger que pour m'empêcher de mourir. »
Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La
Corbinière : « Mais, que ferons-nous? H n'y a tantôt plus
d'argent! »
Il répondit : « Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoira... Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc. »
Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette place ; — car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil... et la petite oie d'argent.
Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie, — car son habit à la trançaise faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.
L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, la salua.
A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son hôtel, — aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.
Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et y rencontra M. de la Morte, qui lui fit des offres de service, et qui, sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait se mettre au service.
Là, M. de la Morte présenta les futurs époux à Son Excellence le général, qui ne voulut pas croire qu'un homme si bien couvert s'offrit de prendre une pique dans une com-
pagnie. Celle qu'il avait choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.
Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au mariage.... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent les dernières vingt pistoles dont les conjoints étaient encore chargés.
Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car elle se plaisait à Palma- Nova, où les vivres étaient à bon marché.
En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, « deux paires de draps pour deux pistoles, sans compter une couverture, un matelas, six plats de faïence et six assiettes. »
En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français. — M. de Breunel, enseigne, les recommanda à M, de Beaupuis, qui les logea sans s'incommoder,
— les maisons étant à un grand bon marché. Vis-àvis de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent Angélique de Longueval d'aller les voir,
— (( et lui firent tant de caresses, qu'elle en était confuse. »
A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son Excellence, après qu'Angéligue de Longueval fut relevée de couches, lui envoyait son carrosse assez souvent.
A un bal donné plus tard, elle étonna toutes les dames de Vérone en dansant avec le général Alluisi, — en costume français. — Elle ajoute :
«Tous les Français officiers de la République étaient
r^^vis de voir que ce grand général, craint et redouté p^^rtout, me faisait tant d'honneur. »
Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique de Longueval (c à part de son mari. » Il lui disait : a Qu'attendez-vous en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus encore... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez, mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos parents. »
Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait beaucoup d'avantage à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il attraperait une compagnie*
Réflexions. -— Souvenirs àQ la Ligue. — Les Sylvanectes et les Francs. La Ligue.
J'ai vu, en me promenant, sur une affiche bleue, une représentation de Charles VII annoncée, — par Beauvallet et maaemoiselle Rimblot. Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir d^s princes du Moyen Age et de la Renak^sance, — qui ont créé les cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques châteaux, — - moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles.
C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à Tépoque de la Ligue... Un vieux noyau de prolestants qu'on ne pouvait dissoudre, — et, plus tard, un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le parpayot dit Henri IV,
L'animation allait jusqu'à l'extrême, — comme dans toutes les grandes luttes politiques. Dans ces contrées — qui faisaient partie des anciens apanages de Marguerite de Valois et des Médicis, — qui y avaient fait du bien, — on avait contracté une haine constitutionnelle contre la race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère, parlant d'après ce qui lui avait été transmis, — me dire de l'épouse de Henri II : (( Cette grande madame Catherine de Médicis... à qui on a tué ses pauvres enfants 1 »
Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part, qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête principale, dans certaines localités, est la Saint-Barthélemy . C'est pour ce jour que sont fondés surtout de grands prix pour le tir de l'arc. — L'arc, aujourd'hui, est une arme assez légère. Eh bien, elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des Sylvanectes formaient une branche redoutable des races celtiques.
Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages, — devenus des lacs aujourd'hui.
Le Valois et l'ancien petit pays nommé la France semblent établir par leur division l'existence de races bien dis-
tinctes. La France, division spéciale de TIle-de-France, n, dit-on, été peuplée par les Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les chrouques, le premier arrêt II est reconnu aujourd'hui que les Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égahté, d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois, les cultivateurs conservaient libres les terres qui leur avaient été concédées et qu'on appelait terres de franc-alleu.
La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans les guerres de la Ligue. On peut penser que les descendants des Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race, plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon, le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la bataille de Senlis.
Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy, — qui a fait les guerres de Bohême, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son descendant, — l'abbé de Bucquoy, — s'il n'eût, à la tête dès ligueurs, protégé longtemps Soissons, Arras et Calais contre les armées de Henri IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir ten^i
trois ans dans les pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.
Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de Bucquoy, — sous le ministère de Pontchar train.
Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cotte hardie. Cependant elle aine son père, — et ne l'avait abandonné qu'à regret. MaLS du moment qu'elle avait choisi l'homme qui semblait lui convenir, — comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour cavalier, — elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait : « Ce que c'est que l'amour! »
Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier, — qui était beau s'il faut l'en croire; — mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse. Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de celui qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mai un instant. Elle se borne à constater les faits, — et l'aime toujours, en épouse platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.
Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière de Venise, avaient donné dans la vue de ce dernier. Il vend tout à coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en laissant sa femme à Venise.
« Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui p'aimait, content (le lieutenarît-colonel) m
croyant que je ne m'en pouvais plus dédire; mais Famour, qui est la reine * de toutes les passions, se moqua bien de la chat ge, car lorsque je vis que mon mari faisait son préparatif pour s'en aller, il me fut impossible de penser seulement de vivre sans lui. »
Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son mari, — Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. « Ainsi, dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France, quoiqu'en celle d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute). »
Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,— comme Brescia. — Cette admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne, u Je pensais bien, dit-elle, que les cinquante pistoles qui nous restaient ne nous dureraient guère ; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations. »
Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de l'emploi, — dans une ville nommée Fisch, Là, Angélique eut un grand flux de sang, et Ton appela une femme, qui lui fit comprendre « qu'elle s'était gâté#
1 ii'amour se disait au fémiuia à cette époque.
d'un enfant. » — C'est une locution bien chrétienne, — qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.
On a toujours considéré comme une souillure, — dans la manière de voir des hommes d'église, le fait, légitime pourtant, — puisque Angélique s'était mariée, — de produire au monde un Douveau pécheur. Ce n'est pourtant pas là l'esprit de l'Évangile. — Mais passons.
La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage : a Toute débile que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée, — où je fus si étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles de colonels et capitaines. »
Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase, lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fît grande caresse au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie, il lui donnerait une heutenance, — et qu'il allait mettre mademoiselle de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier capitaine de son régiment.
Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. — Il y a de bonnes gens partout : Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, a tantôt à un lieu, tantôt à un autre, » par le malheur de la guerre, — à la façon des Egyptiennes, — ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eût plus de sujets de se contenter que pas une femme, puisqu'elle était la seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur. — c< Et le colonel encore
montrait trop de bonté à La Corbinière, — en ce qu'il lui donnait les meilleurs morceaux de la table... à cause qu'il le voyait malade. »
Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillés à cause de la crainte de l'ennemi. c( En me réveillant au milieu de la nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus m'empêcher de dire tout haut : Mon Dieul je meurs de frais ! » Le colonel allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il n'avait pas autre chose sur son uniforme.
Ici arrive une observation bien profonde :
(( Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une
Allemande, mais non pas les Françaises, à qui la guerre
ne peut plaire... »
Rien n'est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit Marins, il y avait autant de femmes que d'hommes.
Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles piaulent des drapeaux sur les barricades; — elles portent vaillamment leur tête à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette. Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de l'amour qu'elles ont pour leurs enfants.
Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez
cette population originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la kadra el s'avance au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour elle. — Mais chez les Francs on m exposait plusieurs.
Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils ont été cause de l'adoption de la loi salique. Et cependant, les femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France, soit comme reines, soit comme favorites.
La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut à retourner en Itahe. Seulement, il oublia de prendre un passe-port. « Nous fûmes bien confus, dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint mon mari malgré sa maladie. » Gomme elle avait conservé sa liberté, elle put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour obtenir la grâce de La Corbinière, — qu'on peut supposer avoir un peu déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas.
Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva contre un poêle, demimort, — et le ramena à Vérone.
Là elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui
reprocha d'avoir fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur. « Je ne sais, ajou^e-t-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi, ou si ce fut de la pitié , tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et tout un amoublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu de temps il mangea entièrement tout. »
Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauches avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutle. Cependant l'affection de sa femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, « pour ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre des gens en pensiouy » — ce qui lui réussit; — seulement LaCorbinière dépensait tout le gagnage hors du logis , « ce qui, dit-elle, m'affligeait jusqu'à la mort ; il finit par vendre les meubles, — de sorte que la maison ne pouvait plus aller.
» Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea en deux... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme surpassait l'affection que je portais à mes pctrents. »
Nouveaux détails inédits. — Manuscrit du célestiu Goussencourt. — Dernières aventures d'Angélique. — Mort de La Corbinière. — Lettres.
Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main d'Angélique s'arrête là.
Mais nous trouvons annexées au même dossier le* observations suivantes écrites par son cousin, le moine
célestin Goussencourt. Elles n'ont point la même grâce que le récit d'Angélique de Longue val, mais elles ont aussi la marque d'une honnête naïveté.
Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt :
(( La nécessité les contraignit d'être taverniers : — où les soldats français allaient boire et manger avec un tel respect, qu'ils ne voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé.
))Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit une grande révérence, et elle à lui , — ce qui fut aperçu de son mari jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi morte couchée par terre, — à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée de son épée. »
Il devint étique par ses débauches. À cette époque elle écrivit à sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oubUerait pas dans son testament.
Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un legs de huit mille livres.
Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle. — Elle eut même la hardiesse de se pré-
senter à. madame de Haraucoui't, mère d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa fille. Elle racontait tant de choses, que plusieurs des parents finirent par la prendre pour ce qu'elle se donnait...
Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. — Mais La Corbinière n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il rentrait en France. Il n'y faisait pas bon pour lui non plus ; — car la faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs de Glermont-sur-Oise sa mère et ses frères, « qui vivaient de leur boutique, étant charcutiers. »
Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la Neuville-en-Hez , où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632); leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en France.
Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux, — où ils furent douze jours; — s'embarquent à Livourne, arrivent à Avignon, où ils sont toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642 ; il repose à Sainte-Madeleine; — il meurt avec des repentances très-grandes de l'avoir si mal traitée, et lui dit : « Pour votre consolation et ôter votre tristesse, souvenez-vous comme je voas ai traitée. »
(( Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eût été les célestins qui l'ont aidée.
» Elle arrive à Paris le dimanche 19 d'octobre, par le coche, et manda à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas, son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver avec ladite
ANGÉLIQUE 7f
Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière, servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte laire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.
)v La première chose qu'elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes. Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensée. Et la prenant par la main, lui dis-je : Levez-vous; et la fis asseoir auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit : qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi. »
Quatre ans après, elle était retirée à Nivilliers, et trèsmalheureuse, n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre.
LETTRE qu'elle ÉCRIT AU CÊLESTIN SON COUSIN, QUATRE ANS APRÈS SON RETOUR DE NIVILLIERS.
Le 7 janvier 1646,
Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi lecélestin), Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer mon silence à manque du ressentiment que j'aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous protestant que lu mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire et à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant de satisfaction de moi commo
VOUS en avez été travaillés tous deux. Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon cher papa, de me mander de vos nouvelles.
Votre très-humble servante.