‹ Filles et gaChapitre 2 sur 18 · DROIT, IMMOBILE, LES YEUX TOUT RONDS · texte numérisé non relu

DROIT, IMMOBILE, LES YEUX TOUT RONDS

LES LÈVRES SERRÉES, LES BRAS PEN- DANTS, LES MAINS OUVERTES ET LES DOIGTS ÉCARTÉS COMME LES RAYONS D'UNE ROUE, IL GOUTE UNE JOIE PIEUSE A SE SENTIR DEVENIR UNE IDOLE.

doux. Mais eîlc? l'a deviné. La petite Catherine est une grande soeuf, J».^ jurande sœur esc une petite mère; elle prévient, elle devine; elle a l'instinct sacre.

« Oui, chéri, s'écrie Catherine, je vais te faire une belle couronne et lu seras pareil à un petit roi. »

Et la voilà qui tresse les fleur i brfues, !es ileurs jaunes et les fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs sur la tête du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle le soulève de terre et le pose tout fleun

\ JiiL,

ji

il ('■ai

.l'ii'""

sur une grosse pierre. Puis elle l'admire parce qu'il est beau et parce qu'il est beau par elle.

Et debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau et cette idée le pénètre d'un respect profond de lui-même. Il comprend qu'il est sacré. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les lèvres serrées, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts écartés comme les rayons d'une roue, il goûte une joie pieuse à se sentir devenu une idole. Le ciel est sur sa tête, les bois et les champs sont a ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul beau.

Mais tout à coup Catherine éclate de rire.

Elle s'écrie :

« Oh! que tu es drôle, mon petit Jean! que tu es drôle! »

Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne lui glisse sur le nez. Et elle répète :

FILLKS ET GARÇONS.

>,< Oh! qu'il est drôle: qu'il est drôle! y-

!?"" 'it Tnis le petit Jean ne rit pas. Il est tristf, et surpris que ce soit Hoi et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coûte de redeveràr ordinaire.

Maintenant la couronne dénouée s'est répandue à terre et le petit Jean est

redevenu semblable à l'un de nous. Non, il n'est plus beau. Mais c'est encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet et le voilà qui tire de l'ornière les six cnevaux de ses rêves.

Catherine joue encore avec ses fleurs.

Mais il y en a qui meurent. 11 y en a d'autres qui s'endorment. Car les tleurs ont leur sommeil comme les animaux, et voici que les campanules, (weillics quelques heures auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment d.ms les petites mains qui les ont séparées de la vie.

Un souffle léger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir qui vient.

« l'ai faim », ait le petit Jean.

Mais Catherine n'a pas un morceau de pain à donner à son petit frère. Elle lui dit :

« Mon petit frère, retournons a ia maison. »

Et ils songent tous deux à la soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue à la crémaillère, au milieu de la grande cheminée. Catherine amasse ses tleurs sur son bras et, prenant son petit frère par la main, le conduit vers la maison.

Le soleil descendait lentement à l'horizon rougi. Les hirondelles, dans leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir était venu. Catherine et Jean se pressèrent l'un contre l'autre.

Catherine laissait tomber une à une ses fleurs sur ia route. Ils entendaient, dans le grand sile/ice, b crécelle infatigabH du grillon. Us avaient peur tous deux et \h

ILS ETAIENT LAS ET ILS CRAIGNAIENT DE NE JA.MAIS ARRIVER DANS LA .MAISON OU LEUR MÈRE FAISAIT LA SOUPE POUR TOUTE LA FAMILLE. LE PETIT JEAN N'AGITAIT PLUS SON FOUET ET CATHERINE LAISSA GLIS- SER DE SA MAIN FATIGUÉE SA DERNIÈRE FLEUR. ELLE TIRAIT SON PETIT FRÈRE PAR LE BRAS ET TOUS DEUX SE TAISAIENT.

étnient tristes, pnrce que la tristesse du soir pénétrait leurs petites âmes. Ce qui les entourait leur était familier, mais ils ne reconnaissaient plus ce qu'ils connaissaient le mieux. 11 semblait tout à coup que la terre fût trop grande et trop vieille pour eux. Ils étaient las et ils craignaient de ne iamais arriver dans la maison, ou leur mère faisait In soupe pour toute la famille. Le petit Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main fatiguée sa dernière fleur. Elle tirait son petit frère par le bras et tous deux se taisaient.

Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel assombri.

Alors ils s'arrêtèrent, et, frappant ensemble des mains, poussèrent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frère, puis ils se mirent ensemble à courir de toute la force de leurs pieds fatigués. Quand ils entrèrent dans le village, des témmes qui revenaient des champs leur donnèrent le bonsoir. Ils respirèrent. La mère était sur le seuil, en bonnet blanc, la cuillère à la main.

« Allons, les petits, allons donc! » leur cria-t-elle. Et ils se jetèrent dans ses bras. En entrant dans la salle où fumait la soupe aux choux, Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la terre. Jean, assis sur la banceile, le menton à la hauteur de la table, mangeait déjà sa soupe.

Page 1