‹ [Filles, lorettes et courtisanes] (volume 2)Chapitre 11 sur 11 · LEONTIUM. — SAPHO. — ASPASIE · texte numérisé non relu

LEONTIUM. — SAPHO. — ASPASIE

On ne sait presque rien de Leontium, si ce n'est qu'elle fut la maîtresse d'Epicure. Une lettre de cette courtisane

indique qu'Epicurc était déjà vieux lorsqu'il devint amoureux d'elle, et que sa

jalousie était insupportable à la belle philosophe.

Tout le monde connaît Sapho la Lesbienne, mascula Sapho 9 comme dit Horace. Les anciens appelaient la fièvre d'amour fièvre saphique. C'est de cette fièvre que le jeune Antiochus était atteint lorsqu'il fut guéri par Erasistrate.

Sapho a composé neuf livres de poésies lyriques; puis encore des élégies, des iambes, des épithalames et des monodies.

Deux pièces seulement sont parvenues jusqu'à nous, l'une conservée par Longin, l'autre par Denys d'Halicarnasse. Ce sont deux odes : Boileau a traduit l'une d'elle. Tout le monde sait

par cœur cette traduction qui, même en passant par la plume de Fauteur de F Art poétique, a conservé une partie de sa fureur amoureuse.

Cette ode est adressée à une femme .

Sapho était la dixième muse de l'antiquité, et on lui rendit des honneurs royaux et presque divins. Exilée de Mitilène pour avoir pris parti avec le poêle Alcée contre le tyran Pittacus, les Mitiléniens gravèrent son image sur leur monnaie.

Après son départ de la Sicile, où elle était restée pendant son bannissement, les Siciliens lui élevèrent une statue.

Malgré ses instincts tout masculins.

Sapho avait épousé un riche habitant

de Fîle d'Aiulros. L'histoire a conservé

son nom : il s'appelait Cercala. Ce dut être un mari bien heureux.

L'histoire aussi a conservé le nom de ses maîtresses les plus aimées : c'étaient Andromède, Mégare, Cyrne, Mnaïs, Pyrrhine, Gongile, Anagore, Cydno, Eumia , Athis , Anactoi ie et Thélésille.

Malheureusement, comme le dirent les poètes, l'amour outragé devait se venger un jour ou l'autre.

L'amour poussa Phaon vers' Lesbos.

Phaon était un beau pêcheur. Un jour qu'il s'apprêtait à passer de l'une à l'autre de ces charmantes îles de l'archipel qui s'élèvent au dessus des flots de la mer Ionienne comme des corbeilles de roses, une jeune fille voilée vint

lui demander le passage. Phaon la fait asseoir, guide la barque, et aborde heureusement au but qu'il s'était promis.

Alors la jeune fille se dévoile, Phaon ébloui tombe à genoux. La belle passagère était Vénus elle-même.

Alors, comme toute peine mérite salaire, Vénus donna à Phaon un vase rempli d'une essence divine. Cette essence avait la propriété de faire aimer celui qui s'en était servi une fois seulement.

Le beau Phaon se frotta d'essence, et pour faire l'essai de son pouvoir descendit à Lesbos.

Vénus était la déesse la plus puissante de l'antiquité . Les Lesbiennes aimèrent Phaon.

Et parmi les Lesbiennes, Sapho F aima plus que tout autre.

On sait la mort de la pauvre muse, mort qui rachète sa vie.

Sapho est la Madeleine grecque.

Maintenant deux mots sur Aspasie, et nous aurons accompli le cercle des grandes courtisanes antiques.

Aspasie naquit à Milet, patrie des fables et des courtisanes.

Son père la voyant si belle, l'histoire ne dit pas à quelle secte philosophique le père d' Aspasie appartenait, son père la voyant si belle, comprit que les dieux n'avaient pas formé une telle merveille pour le bonheur d'un homme, mais pour les plaisirs de l'humanité.

Aspasie reçut en conséquence une éducation en harmonie avec la mission qu'elle devait accomplir.

Athènes, à cette époque, était le foyer de l'intelligence universelle. C'était l'époque de la gloire militaire et artistique d'Athènes. Aspasie vint à Athènes, et y ouvrit une école qui rendit bientôt déserte celle du vieux Socrate.

C'était une école d'amour : les plus belles filles de la Grèce y recevait des leçons sur l'art d'aimer et de se faire

aimer.

Périclès et Alcibiade devinrent les auditeurs les plus assidus de ces cours merveilleux.

Périclès était le chef de la république; Périclès était amoureux d' Aspasie.

Vers ce temps, deux jeunes Mégariens enlevèrent de force deux courtisanes attachées à la belle Milésienne.

Aspasie exigea que Périclès réclamât de Mégare les deux courtisanes enlevées, et comme Mégare ne voulut pas les rendre, Athènes fit la guerre à Mégare.

Périclès était devenu fou d' Aspasie; il ne pouvait plus quitter sa maîtresse. Il fallut faire la guerre à Samos . Aspasie et ses courtisanes s'embarquèrent avec Périclès, et allèrent faire avec lui le siège de Samos.

Un seul désir restait à Aspasie, c'était d'épouser Périclès; mais Périclès était marié. Périclès répudia sa femme, et épousa Aspasie.

Tout ceci faisait beaucoup rire la

Grèce. Les sages attaquaient Periclès, les comédiens raillaient Periclès, les journaux du temps disaient pis que pendre de Periclès. Mais tout en attaquant sa conduite privée, ils perdaient de vue sa conduite publique. Tout doucement Periclès s'emparait de la république, comme Âspasie s'était emparée de Periclès .

Periclès mourut.

Aspasie, qui avait su devenir la femme de Periclès, ne sut pas être sa veuve. Elle épousa un gros marchand de bestiaux, un Lisiclès, je crois, espèce de Turcaret qui s'était enrichi dans les guerres de Mégare et de Samos, en fournissant les vivres de l'expédition.

Et cependant telle était le crédi;

d'Aspasie, qu'elle éleva son nouvel époux jusqu'à une des plus hautes magistratures de la république.

Enfin, pour ajouter un dernier rayon à la gloire de la maîtresse d'Alcibiade, de la veuve de Périclès et de l'épouse de Lisiclès, Cyras le jeune, voulant donner à sa maîtresse Mitto un nom qui rappelât toutes les perfections, changea son nom de Mitto en celui d'Aspasie.

Voilà ce qu'étaient les courtisanes chez les Grecs. Mêlées à la religion, à l'art, à la politique, elles font parler les dieux, elles inspirent Phidias et Praxitèle, elles conseillent Périclès.

D'où vient que cette influence se perd chez les Piomains?

Un court parallèle entre les deux peuples donnera l'explication de cette différence dans la position sociale des courtisanes à Athènes et à Rome. Bien entendu que nous nommons ces deux villes, l'une comme le centre de la civilisation grecque, l'autre comme le centre de la civilisation italienne.

Les Grecs, ces types les plus beaux de la plus belle race, c'est-à-dire de la race caucasique, aimaient le beau par dessus toute chose, doués qu'ils étaient par la nature, d'une organisation fine, élégante, supérieure, essentiellement apte à percevoir toutes les nuances de la beauté .

Aussi les Grecs avaient-ils en quel-

que sorte établi la beauté sur des règles mathématiques .

Voyez leur Jupiter Olympien, leur Junon, leur Vénus, c'étaient des types arrêtés, convenus, calculés entre les statuaires et les peintres. Vous reconnaissez leurs dieux à la première vue, impossible de confondre Apollon avec Bacchus, ou Castor avec Mercure.

C'est qu'ils avaient en quelque sorte établi une échelle de beauté qui montait de la terre au ciel, et redescendait du ciel à la terre.

Ainsi Télèphe était le type de l'enfant; Ganymède, le type de l'adolescent; Paris, le type de Phomnie; Castor et Pollux, les types du demi-dieu; Mercure, le type du dieu inférieur; Apollon, le

type du dieu supérieur; Jupiter, le type du grand dieu.

Puis après être monté au ciel par les hommes et les dieux, cette échelle redescendait vers la terre par les déesses et les femmes.

Vénus était l'anneau qui scellait une des extrémités de cette chaîne au ciel; Hélène était Panneau qui scellait l'autre extrémité de cette chaîne à la terre.

L'intervalle était rempli par Iris la messagère; par Nérée, la reine des flots bleus; par Calypso, la nymphe des forêts.

Il ne faut donc pas s'étonner de la toute puissance de la beauté chez un pareil peuple.

Mais les Romains étaient bien loin de ressembler aux Grecs; ils leur avaient pris, il est vrai, leur littérature, leurs lois, leur civilisation, mais ils n'avaient pu prendre le génie grec enchaîné avec Prométhée au sommet du mont Othrys.

Les Romains, peuple de laboureurs, peuple grossier, sans imagination, n'ont jamais eu un véritable amour de l'art.

Un beau matin le caprice du beau leur prit, il est vrai, mais alo.s comme ils commençaient à être riches, ils trouvèrent qu'il était bien plus simple d'envoyer chercher le beau à Athènes, à Corinthe et à Delphes, et de l'acheter tout fait, que de l'inventer eux-mêmes .

Il en rat de même des courtisanes.

Quand les Romains, pour se mettre à la

mode grecque, voulurent eux aussi avoir des courtisanes, ils en firent acheter. Aussi les Romains, maîtres en débauche, étaient-ils fort ignorants en voluptés .

Cherchons quelque grande courtisane romaine à opposer aux dix courtisanes grecques dont nous avons esquissé l'histoire; nous n'en trouverons pas.

Cynthie, Délie, Lesbie, Corinne, étaient des courtisannes, il est vrai; mais que savons-nous d'elles : leurs noms, consacrés par les plaintes de Properce, de ïibulle, de Catulle et d'Ovide. A quels grands événements se sont-elles mêlées, on l'ignore. Il y avait aussi une Lycisca; mais que sait-on d'elle, que

Messaline prenait son nom et sa perruque blonde pour courir les lupanars et les corps-de-garde.

Non, la vraie courtisane chez les Romains, c'est la fille des empereurs, c'est la mère des empereurs, c'est la femme des empereurs. La vraie courtisane, c'est Livie, qui, couchée au pied de la statue de Priaue, se faisait; heurter elle et son amant par les porteurs de la litière d'Auguste. La vraie courtisane, c'est Messaline, qui rapportait jusque sur l'oreiller de Claude l'odeur des lieux infâmes qu'elle venait de hanter. La vraie courtisane, c'est Agrippine, qui, prévoyant sa mort parricide, fit, au dire de Suétone, de si étranges et si publiques

tentatives pour devenir la maîtresse de son fils.

Puis aux meurtres de Caligula, aux folies de Néron, aux débauches d'Eljdgabale succédèrent bientôt les ascétiques commencements d'une ère nouvelle . Le Christ, armé du fouet, avait chassé les vendeurs du temple; les apôtres, armés de sa parole, chassaient la débauche de la société.

Pendantplusieurs siècles la courtisane s'est réfugiée en Orient, où on la perd presque de vue, à Cartilage, à Alexandrie, à Byzanee; puis, chose bizarre, elle reparaît au moyen-âge; où cela? à la cour des papes. Voyez Phistoire d'Olympia.

Est-ce unecourtisane que cette blonde Lucrèce qui, maîtresse de ses deux frères, complice de la mort de son troisième mari, s'en va toute sanglante présider la cour de Ferrare, et distribuer les couronnes de la poésie et les sourires de l'amour à PArioste et à Bembo.

Au reste, regardez du côte de l'orient, c'est de là que la courtisane va revenir avec les arts et la science. Chasses de Constantinople par Mahomet II, Florence se proclama l'Athènes moderne :

Laurent de Médicis est le Platon de cette nouvelle académie; les peintures grecques reparaissent le long des murailles, dont elles chassent les peintures chrétiennes. Bianca Capello fuit nuitamment de Venise avec son amant Bo-

naventuri, et monte sur le trône de Toscane avec le fils de Cosme-le-Grand.

A la suite des idées grecques, la courtisane est rentrée dans la société chrétienne.

François Ier, le roi très chrétien, passe sa vie, tiraillé entre madame d'Etampes et Diane de Poitiers, après quoi il meurt d'une maladie que l'avocat Féron va chercher dans un lupanar de la rue du Pélican, léguant à Henri II, avec le trône de France, Diane de Poitiers, son ancienne maîtresse.

Puis, pour qu'aucun vice de Pan cienne Grèce ne soi ' étranger à la société moderne qui se corrompt, vient Henri III, entouré de ses favoris, et la race des Valois s'éteint dans des amours

antiphysiques et dans des embrassements monstrueux.

C'est alors qu'apparaît Henri IV entre madame de Verneuil et Gabrielle d'Estrées, comme François Ier entre Diane de Poitiers et madame d'Etampes .

C'est qu'une nouvelle société se forme, sur laquelle la femme va prendre une énorme influence; à la langue de Rabelais, langue inintelligible à force de science, succède la langue de Montaigne, dont Corneille et Molière feront la plus belle, tandis que Racine en fera la plus douce langue du monde. Les femmes rentrent donc par tous les points dans la société dont on les a exilées . La duchesse de Chevreuse et madame de Longueville mènent la Fronde;

Marion de Lorme conspire avec Cinq- Mars contre le cardinal de Richelieu, ou plutôt encore sert d'espion au cardinal de Richelieu contre Cinq-Mars; mademoiselle Paulet et mademoiselle de Scu dëri fondent Phôtel de Rambouillet; madame de Se vigne écrit des lettres qui resteront des modèles.

Deux grandes figures de courtisanes nous apparaissent, l'une s'appuyant sur le XVIIe siècle, l'autre penchée sur le xviiic. Ces deux figures sont celles de Marion de Lorme et de Ninon de l'Enclos.

Que vous dirai-je de Marion de Lorme, dont la vie est si brillante et dont la naissance et dont la mort sont si obscures : est-elle née en Franche-Comté,

comme disent les uns, vers la fin de l'année 1 606 ? est-elle née à Châlons en Champagne, comme disent les autres, vers la fin de Tannée 1612 ou 161 5 ? estelle morte en1 650, à Page de trente-cinq ans; est-elle morte en 1 741 , c'est-à-dire à cent trente-quatre ans; a-t-elle vu, célibataire, passer son convoi; a-t-elle répété ces vers que l'on fit sur elle, lorsque le bruit de sa mort se répandit?

La pauvre Marion de Lorme De si rare et plaisante forme, A laissé sa vie au tombeau, Son corps si plaisant et si beau.

Ou bien n'est-elle descendue dans ce tombeau, resté près de cent ans vide et béant pour l'attendre, qu'après avoir

successivement ëpousë un lord, un chef de bandit et un procureur.

Cela, c'est ce que je ne sais point, c'est ce que les contemporains n'ont pas su, c'est ce que personne ne sait encore; mais ce que personne n'ignore, c'est qu'elle fut tour à tour la maîtresse de Cinq-Mars, de Richelieu, de Bassompierre, de Desbarreaux, de d'Emery, du chevalier de Grammont, du duc de Brissafc et de Saint-Evremont.

Lais n'avait pas fait mieux dans l'antiquité; passons à Aspasie.

Ninon de l'Enclos, moins la guerre de Mëgare, est l' Aspasie moderne : philosophe comme Aspasie, elle fut élevée par un père philosophe; seulement le

père et la fille appartenaient à deux sectes différentes; le père était épicurien, la fille était sceptique. Il y avait un*,' étrange débat dans la famille : la mère, bonne et pieuse femme, voulait faire de Ninon une religieuse; le père, homme de plaisir, voulait en faire une courtisane. Ninon eut donc à peu près son libre arbitre; son tempérament l'emporta vers le plaisir à quinze ans. Ninon ouvrit à Paris une école à peu près pareille à celle, qu'au même âge, ouvrit Aspasie à Athènes . Le jeune Sévigné fut son Alcibiade, le grand Condé fut son Périclès,LaRochefoucault fut son Socrate; puis Vous savez les noms de ses autres amants : Céligny, Villarceaux, d'Albret, d'Estrées, d'Effîat, Gersey,

Clérembaut, Remnie, Gourville et le confiant La Châtre qui dormait tranquille sur son billet; puis, de ses amants, passons à ses amis : La Bruyère lut chez elle ses Caractères; Molière, son Tartuffe; Voltaire, ses premières poésies.

Quand Christine, la reine philosophe, vint à Paris, elle voulut voir cette courtisane que les plus grandes dames et les plus grands seigneurs de l'époque appelaient leur chère Ninon, et la reine Christine, en quittant Paris, déclara qu'elle n'avait rien vu de plus charmant qu'elle; et cependant, à la fin de sa vie, cette Ninon si heureuse^ si brillante, si vantée; cette Ninon qui, à quatre-vingts ans, avait voulu avoir le dernier mot de l'amour avec le frais et galant abbé de

Châteauneuf, à la fin de sa vie, cette Ninon disait : — Qui m'eût proposé une pareille existence, et je me serais pendue !

Mais Ninon s'aperçut trop tard du vide de cette existence en apparence si remplie; elle ne se pendit pas et fit bien , car elle mourut de vieillesse à quatrevingt-douze ans.

A la courtisane politique, Marion de Lorme; à la courtisane couronnée, madame de Montespan; à la courtisane philosophe, Ninon de l'Enclos, succédèrent les Camargo, les Sophie Arnoult.

C'était déjà de la décadence; il y avait peut-être plus d'esprit, il y avait de

moins de hautes manières, l'aristocratie succédait à la grande seigneurie : le règne des filles l'Opéra commençait.

A part son nom, il reste peu de souvenirs de la Camargo; elle fut un instant à la mode, voilà tout ce qu'on en sait; quant à Sophie Arnoult, elle a laissé la réputation d'une des femmes d'esprit de ce siècle, où l'esprit courait les rues. Tout le monde connaît ses adorables réparties; malheureusement celles qui sont moins connues ne peuvent pas s'écrire.

Puis vint la révolution, époque pendant laquelle on s'occupa peu de plaisirs et d'amour; non pas que nos septembriseurs et nos guiliotineurs fussent enne-

mis des femmes : Danton les aimait fort, et Marat, tout hideux qu'il était, ne les méprisait point ; mais ces messieurs étaient de tristes amants. Comme ils avaient, en général, la prétention d'être incorruptibles, ils payaient assez mal les plaisirs qu'on leur laissait prendre plutôt par crainte que par sympathie. Mademoiselle C..., de la Comédie Française, avait le malheur de se trouver dans ce cas; elle avait cédé à un terroriste fameux, qui avait oublié de reconnaître ses bontés autrement que par le don de sa propre personne, ce qui paraissait assez médiocre à l'actrice, que ses relations antérieures avec l'aristocratie déchue avaient habituée à de meilleures façons. Cependant, un jour

qiie Péchafaucl avait donné sans doute, comme elle s'aperçut que le visage de son amant était un peu moins sombre que d'habitude, elle profita de cet éclairci facial pour risquer une demande : Citoyen, dit-elle, c'est demain le jour de ma fête, que me donneras-tu pour ma fête?

— Je te donnerai la vie, répondit le généreux tribun .

Mais après les Saint-Just, les Robespierre et les Marat, vinrent les Tallien, les Barras, les Sièyes; après la terreur, le Directoire; 93 avait voulu imiter Rome, 98 voulut imiter Athènes : la courtisane reparut.

Il faut même le dire, le Directoire fut l'âge d'or de la courtisane; l'Empire,toufc

brillant qu'il était, ne fut que son âge d'argent. Ouvrez les yeux et les oreilles, nous allons raconter des choses fabuleuses.

Nous avons tous entendu raconter par nos pères, n'est-ce pas, tandis que nos mères rougissaient, ces grandes orgies du Directoire; c'était une époque qui ne ressemblait à aucune autre, si ce n'est peut-être à celle de la régence : on était si heureux d'avoir échappé aux tueries du 1 0 août, aux massacres des 2 et 3 septembre, à la guillotine de 93 et de 94, que chacun semblait atteint de folie; on était pressé de vivre, et surtout on éprouvait le besoin de se sentir vivre; l'argent si long-temps enfoui, converti

en papier ou exilé, reparaissait à la surface du sol, comme si toute cette riche terre de France n'était qu'une mine d'or; les maisons de jeu, les restaurants, les coulisses des théâtres regorgeaient de gourmands, de joueurs et de libertins : pareils à ces matelots qui mettent pied à terre à Brest, à Lorient ou au Havre, après des traversées de cinq ou six mois, et qui mangent en trois jours leur paie d'une année, il y avait des généraux qui venaient, pendant un congé d'une semaine, manger à Paris leur butin de tout une campagne, et profitaient, surtout, de ce besoin de plaisir et de cette recrudescence d'or : c'étaient les courtisanes.

Laissons parler notre ami Nestor Roqueplan, le célèbre archiviste de l'Opéra, à qui nous avons demandé des renseignements sur chacun des trois sujets que nous venons de traiter, et qui a bien voulu nous communiquer la note suivante, fruit de ses longues et savantes investigations dans les coulisses du théâtre de la rue Le Pelletier.

— Or, en ce temps-là, je le répète, c'est Nestor Roqueplan qui parle, florissait la célèbre Ciot ; c'était une danseuse grande, belle, au visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple qu'une branche de saule; on disait alors que mademoiselle George était une belle

statue, et Clôt une belle créature;

ses cheveux blonds et purs comme For,

couronnaient un front mat au dessous duquel s'enchâssaient deux yeux de saphir. Sa tête se balançait comme une aigrette sur un cou long, ëlëgant et fier. Les amateurs du temps parlent encore les larmes aux yeux, mais de ces larmes qui attestent le regret d'une belle sensation perdue, d'un .[certain mouvement de hanche indescriptible qui donnait à tout le corps d# Clôt. . . un frémissement d'ineffable volupté. Quand elle levait les bras et se penchait pour commencer une pirouette, quand cette élévation des bras laissait voir librement tout le dessein du corsage, et que l'inclinaison du corps faisait saillir la hanche de cette délicieuse femme, il paraît que c'était un tableau à se brûler la cervelle. On ne

dit pourtant pas que personne lui ait fait le sacrifice de sa vie, mais on cite plusieurs individus qui lui offrirent de plus utiles holocaustes et qui gaspillèrent des millions pour avoir le droit de l'aimer. Le plus brillant, le plus noble de ses adorateurs fut le prince Pignatelli, comte d'Egmont, Espagnol, porteur d'un grand nom, possesseur d'une immense fortune et doue des plus beaux instincts d'élëgance .Ce fut lui qui fit venir de Londres la première berline à ressorts anglais. Cette voiture basse, commode et remarquable par sa coupe, fit, dans le temps, une grande impression :

ce fut lui encore qui, au grand bal donne par les maréchaux, se présenta dans trois toilettes différentes dont la richesse

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défraya les conversations de toute une semaine. Dans le cours de ses galantes prodigalités, le prince Pignatelli devait

remonter la belle et dépensière Clôt

Il lui créa un état de maison éblouissant; lui fit un revenu annuel de 1 ,200,000 fr.; lui donna les plus riches équipages pour Longchamps, dans un temps où Longchamps était quelque chose.

Mais Clôt avait le cœur si bon,

Pâme si charitable, il lui arrivait si souvent, par paresse, par générosité, de donner à son cordonnier 1 ,000 fr . d'une paire de souliers pour n'avoir pas à changer un billet; elle était si compatissante aux misères de la populace théâtrale, des comparses, des figurantes, des choristes, qus les magnificences du prince

Pignatelli ne suffisaient pas à tant de besoins honorables. L'amiral espagnol

Mazaredo vint aider Clôt . dans ses

charités, et augmenta de 4 ou 500,000 fr. son modeste revenu. A ces nouvelles largesses de Mazaredo s'ajoutèrent bientôt les petites galanteries de M. Pu

qui venait s'asseoir, seulement à côté d'elle, trois heures pendant son dîner.

Cette espèce de commensalité inactive ne se payait pas moins de 100,000 fr.

par an. Total 16 ou 1 ,700,000 fr. Pauvres danseuses de 1 836, lisez cette insolente addition et difces avec douleur : La danse est perdue.

On cite de Clôt des particularités

de luxe vraiment surprenantes. Elle habitait, rue de Ménars, un apparte-

ment qu'avait occupé mademoiselle Bourgoin de la Comédie française. A cette époque Paris était grec; on décorait les maisons comme le palais d'Agamemnon. Les tentures à la grecque de l'appartement de Clôt..... étaient en drap de Sedan, à 70 f . l'aune. Son lit bas et nécessairement aussi de forme grecque avait coûté 9,000 fr.; le couvrepieds n'était autre chose qu'un cachemire noir de 1 5,000 fr. L'estrade de ce lit était recouverte d'un autre cachemire d'une valeur énorme; enfin le tapis perse de la chambre ne coûtait pas moins de G, 000 fr. Les bronzes, les statues volés à l'Italie, se heurtaient dans ce gynécée et composaient les menus accessoires d'un mobilier inestimable.

Hélas! la pauvre Clôt n'en était pas

moins crucifiée, au milieu de son luxe sardanapalien, par une étrange préoccupation ; la nature qui s'était épuisée à réunir tant de perfections, avait laissé, dit-on, une tache dans ce bel ensemble.

Clôt eût été une demi-déesse si elle

avait posé immobile sur un piédestal d'agate ou de malachite ; mais il fallait danser, et la malheureuse bayadère ne pouvait se dissimuler que l'ébranlement causé par cet exercice diabolique portait un trouble notable dans l'économie de ses émanations corporelles. Henri IV, dans sa rudesse béarnaise, se serait servi, comme il le fit jadis, de l'expression propre pour qualifier cet inconvénient; plus polis, les gens de l'Opéra se

disaient tout bas que Clôt laissait

après elle la trace d'un parfum mal corrige par le musc dont elle faisait abus.

Que dire après cela des courtisanes antiques ou des courtisanes de nos jours? Qu'était Laïs, que Démosthènes refusait de posséder pour 5,000 fr., ou madame ***** qui disait à un amant d'une nuit qui lui avait donné 1 ,000 écus et qui demandait à revenir le lendemain :

— Jfous êtes donc bien riche, près de la prodigue Clotilde à qui deux millions de rentes ne suffisaient pas pour ses capricieuses fantaisies et qui trouvait encore moyen, avec ce revenu royal, de faire 500,000 fr.de dettes.

Cette nouvelle n'est point de M. Alex. Dumas, mais de M. Marc Fournier, qui a bien voulu terminer ce volume en mettant en scène une physionomie qui manquait au tableau d'ailleurs si saisissant et si naturel de M. Alex. Dumas. Nous avons pensé qu'on lirait cette esquisse avec plaisir.

(Note de V éditeur.)

Ceci se passait durant l'une des dernières fêtes de l'hiver de 1829.

Ce soir là, madame la présidente, M. . . donnait à danser à la plus élégante société de Paris. Ses salons regorgeaient

de monde. Toutes les aristocraties s'y étaient donne' rendez -vous. Celle du blason souriait à celle de l'intelligence ou de la beauté ; celle de For coudoyait toutes les autres.

Il y a mille manières de composer un salon, comme il y a mille façons d'accommoder un bouquet ; mais il n'y en a qu'une d'arranger l'un et l'autre avec ce tact spirituel et cette finesse de bon goût qui font le charme de tous deux. Il faut savoir marier avec grâce les parfums et les couleurs, éviter les désaccords de tons et les reflets criards, faire valoir la plus humble bruyère même à côté du camélia le plus fier, entremêler toutes les beautés, tous les mérites, tous les sourires, ne sacrifier aucune fleur,

ne laisser dans l'ombre aucune femme, et faire de cet ensemble quelque chose de caressant aux yeux et de suave au cœur. Les femmes ont seules le secret de ces harmonies, et, parmi elles, nous avions alors une fëe qui les surpassait toutes : c'était la présidente de M...

Son salon était du petit nombre de ceux où les partis laissaient leurs drapeaux à la porte, où Ton courait gaîment le risque de rencontrer tout le monde, où les femmes elles-mêmes oubliaient quelquefois qu'elles étaient belles, pour admirer naïvement les charmes de leurs plus dangereuses rivales ; c'était un terrain neutre, ou, pour mieux dire, un paradis enchanté, où l'âme se rafraîchissait, où les haines s'effaçaient, oii les

colères s'apaisaient, où tout se mariait, tout se confondait dans une sympathie commune , dont la jeune présidente était le radieux objet. Etait-il possible d'avoir autour d'elle autre chose que des sourires !

Mais sortons un instant de cette foule étincelante, et tâchons de nous soustraire à ces torrents de bruit , de parfums et de lumière. Nous voici hors des salons du bal, la musique s'éloigne, l'air devient plus libre, l'œil se repose de l'éclat des candélabres, le silence et la rêverie viennent à la rencontre de celui qui s'aventure dans ces boudoirs écartés. Les tapis et les tentures assoupissent les pas. C'est à peine si quelque lampe d'albâtre brille comme une pâle

étoile à ces plafonds obscurs. On s'oublie maigre soi dans ces limbes embaumées, qui ne sont pas encore les ténèbres mais qui ne sont déjà plus la lumière. Une langueur indicible s'empare de l'esprit et des sens, et il y a dans ce passage subit du tumulte au repos, de l'atmosphère enflammée de la fête à ces pénombres sommeillantes, je ne sais quel mystérieux prestige qui berce et ravit la pensée : les yeux veillent encore que l'âme rêve déjà.

Cependant nous ne sommes pas si bien dans le pays des songes, que nous devions prendre pour une ombre cette forme svelte et légère dont l'apparition fortuite vient animer un instant ces solitudes toutes tapissées de soie et de velours.

Elle avance d'un pas indécis et craintif, jetant autour d'elle de minutieux regards, pour s'assurer que nul indiscret ne Fa suivie. Enfin, elle vient tomber plutôt qu'elle ne s'assied , sur une riche ottomane qui décore cette partie reculée des petits appartements de la présidente.

Mais elle se lève presque aussitôt pour courir vers un des panneaux à glace dont les draperies cachent à moitié l'encadrement somptueux. La faible lueur qui nage dans le boudoir suffit cependant pour éclairer le reflet de cette psyché improvisée. Elle est donc là, notre jeune échappée du bal, relevant une des boucles abattues de ses cheveux noirs, ou raffermissant, au milieu de ses tresses,

une branche de bruyère rose, simple et unique parure dont elle ait daigne' surcharger sa beauté. Ce n'est déjà plus une toute jeune fille, mais ce n'est pas encore une femme. Tout en elle accuse ce mystérieux passage de la dernière enfance à la première jeunesse. Sa taille offre dans ses contours une chasteté de lignes qui sourit à l'âme plus qu'elle n'attire les yeux. Son cou présente encore toute cette rondeur enfantine que l'âge n'a pas encore assouplie. Les traits de son visage ont cette pureté paisible que Raphaël rêvait; ses yeux bruns, vifs, pétillants, ouverts, ont plus de malice que de sentiment, et , si nous osons le dire, plus d'éclat que de llammc. On sent que l'âme sommeille encore sous

cette gracieuse enveloppe et que ces lèvres, caressées par un insouciant sourire, n'ont pas encore soupire'.

Cependant, à bien considérer cette beauté virginale, à suivre un à un tous les mouvements de la jeune fille, tandis que ses petits doigts, effilés déjà comme ceux d'une grande dame, courent avec une sorte d'impatience de la bruyère rose qui forme son diadème, aux nœuds de rubans qui retiennent sur ses épaules une longue pèlerine de la plus nuageuse guipure ; à contempler de près ce frais visage, ce regard presque assuré, ce sourire presque froid, à force d'être sans contrainte, on se sent frappé d'une impression pénible.

En effet, il y a dans tout l'ensemble

de cette charmante création comme une empreinte de sécheresse qui serre le cœur. On n'aime pas à voir la vivacité de ces yeux, parce qu'elle décèle plutôt chez la jeune fille la légèreté des pensées que la fréquence des émotions. Toute la grâce de cette bouche, tout l'entraînement de ce sourire, n'empêchent pas l'esprit de concevoir une sorte de défiance. On craint de toucher à cette peau satinée, de peur de sentir sous la main comme un contact glacé . Cette enfant est belle, mais on la voudrait moins rieuse ; cette tête est ravissante, mais elle gagnerait peut-être à s'incliner par moments ; et sur ce front d'ivoire dont rien n'altère le calme inexorable, on aimerait parfois à voir passer ces rougeurs subites ou

ces folles nuées qui sont comme les avant-courrières des passions.

Cependant la jeune fille est venue se rasseoir, et quelques instants s'écoulent, pendant lesquels ses regards ne cessent d'interroger les galeries, qu'on peut apercevoir par l'embrasure des portes, et que traversent la livrée, ou çà et là de rares promeneurs, attirés comme elle par la fraîcheur et la tranquillité du retiro.

Enfin, un jeune homme se présente à l'entrée du boudoir. A sa vue, la jolie solitaire a fait un mouvement qui exprime une contrariété fort vive. Peutêtre n'est-ce pas lui qu'elle attendait...

Ce nouveau venu a vingt ou vingtdeux ans tout au plus; il est de taille

moyenne , un peu frêle , un peu pâle , d'une tournure assez insignifiante, mais d'une figure qui ne manque pas d'expression; ses yeux sont petits, mais bruns et passionnés, et ses cheveux d'un noir de jais retombent en boucles épaisses autour d'un front intelligent.

Du reste, rien n'annonce dans ses manières l'homme du monde ; au contraire, il a des gestes brusques, heurtés et empreints de cette énergie que l'éducation seule sait émousser. Ses mains, qu'il vient de déganter, ne portent pas précisément les traces d'un travail physique, elles sont blanches et soignées, mais courtes , mais communes , mais privées de cette finesse de race qui n'appartient qu'aux naissances d'élite.

Les mêmes signes apparaissent dans l'ensemble de sa toilette : c'est une mise incorrecte, insouciante, révélatrice même de quelques besogneux mystères, mais en parfaite harmonie avec l'individu. Il y a dans cet habit déboutonné, dans ce gilet quiflotte sans grâce, dans ce pantalon d'une coupe inétudiée, du caractère et de la franchise ; ce n'est pas du mauvais goût, c'est du cachet.

A peine aperçut-il la jeune fille que ses yeux perçants la reconnurent.

D'un bond il fut près d'elle, et sans remarquer le plissement imperceptible de deux sourcils déjà naturellement durs, il s'assit à côté de la jeune personne et lui prit la main.

— Vous ici, Camille, lui dit-il d'une

voix profondément émue, — voyez ce que c'est que l'instinct du cœur : le mien a devine vos traces et m'a conduit près de vous, à mon insu ! Eh bien , je n'en suis pas fâché. Je suis harassé de bruit, de musique et de chaleur. Voulez-vous que nous causions ?

— Mais . . . vous n'y songez pas, seule avec vous d^s cet endroit retiré... Si

quelqu'un nous surprenait ainsi

Veuillez m'excuser, monsieur Lucien, mais réellement

— Que signifie. . . Ah ! je comprends : vous craignez de perdre une minute; ce serait autant d'enlevé à vos triomphes, car vous êtes ce soir la plus belle ... la plus fêtée. . . Mais cet homme. . . quel est donc cet homme que je vois sans cesse à vos cô-

tés , qui vous poursuit partout de ses hommages ?

— Un homme! en vérité, vous avez des expressions bizarres . . .un homme ! Je ne sais d'ailleurs de qui vous parlez ainsi .

— Vous mentez, Camille !

— De mieux en mieux ! un homme, vous mentez... Où prenez-vous cette

if\ langue, monsieur Luciei^Jpéchard ?

— Dans mon cœur, Camille.

— Votre cœur est un mal appris, monsieur; et vous me pardonnerez si je n'écoute pas plus long-temps ses impertinences .

Camille en disant ces mots se leva ; mais Lucien se plaça devant elle avec une sombre détermination.

— Raillez-moi. insultez-moi, tuez-

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moi! mais c'est trop gémir dans une incertitude horrible... Je vous aime, Camille, vous savez que je vous aime ; vous savez que chacun de vos coups me déchire le cœur , et vous frappez toujours ! Je souffre des tourments dont vous ne vous doutez pas !

Cependant. . . si j>e pouvais espérer ! . . .

— Monsieur Lucien , répondit Camille d'une voix ordinairement sèche que, dans l'occasion, elle savait rendre encore plus aride, vous avez tort de ramener sans cesse entre nous ce sujet de conversation; vous n'ignorez pas que cela provoque toujours de ma part. . .

— Des réponses impitoyables ... je le sais ! Mais qu'y faire ? Je ne puis me décider à mourir.

— Oh ! de grâce, pas de mots à effet. Laissons là le verbiage de Rodrigue et d'Othello : c'est d'un goût détestable.

— Eh bien, répondez, Camille...

m'aimez-vous ? Mais avant de répondre, il faut que vous appreniez à quoi me réduirait votre indifférence ; je veux que vous puissiez dire : J'ai tué cet homme, sachant bien que je le tuais î Un bourreau doit appliquer ses instruments de torture avec connaissance de cause.

Écoutez-moi, je ne serai pas long : à seize ans je maniais le maillet et le ciseau; j'étais tailleur de pierres. Votre oncle, entrepreneur de la ville, daigna me distinguer et me fit apprendre le dessin. On dit que j'ai du génie... on se trompe; il n'y a qu'une force, qu'un

levier, qu'une intelligence en moi : c'est l'amour. J'ai grandi, parce que je vous aime ; j'ai vieilli dans le travail, j'ai use' tout ce que j'avais de jeunesse et de santé, parce que je vous aime ; je voulais la gloire et la richesse, parce que je vous aime, Camille ; oh ! je vous l'ai dit mille fois. D'un ouvrir, d'un maçon, vous avez fait un artiste, que déjà l'on admire, et voilà que vous reniez votre ouvrage; vous ne m'avez élevé au dessus de ma condition que pour que ma chute soit plus sûrement mortelle...

C'est vrai, je suis pauvre, je n'ai rien à vous offrir qu'une réputation naissante et un avenir dont je serais sur si vous m'aimiez un peu... Mais vous ne youlez rien de moi, vous me haïssez,

vous me méprisez. . . C'est horrible ! Oh! non, non, Camille, ne dites pas que vous ne pouvez m'aimer : ma tête s'égare à cette idée... Ne me poussez pas au désespoir, je suis un enfant du peuple, moi!... je serais terrible dans mes ressentiments !

— Certes, répondit Camille, voilà une scène on ne peut plus déplacée.

Vous ai-je ordonné de m'aimer ? vous l'ai-je permis seulement?...

— Oui, vous me l'avez permis : car dès le premier jour vous auriez dû me faire sentir ces froideurs dont vous m'accablez aujourd'hui... et vous ne l'avez pas fait ! Ne le niez pas ! Cet ouvrier, qui sortait de son abjection tout exprès pour vous aimer, cela vous amu-

sait, cela flattait votre orgueil ! Vous m'avez encouragé... je vous dis, moi, que vous m'avez encouragé !

— Eh bien , que puis-je y faire maintenant ?

— Vous le demandez ?

— C'est que je l'ignore. Prétendezvous à ma main ?

— M. de Biran, votre tuteur, votre oncle, celui qui composje à lui seul toute votre famille, et qui vous a élevée, vous le savez, Camille, lui, du moins, il m'a permis d'y prétendre.

— Soit ; mais j'aurai plus de raison que lui : s'il oublie quelle est son origine, moi je m'en souviendrai. Il faut que le nom des de Biran se relève de cinquante années d'abaissement. Mon oncle a prin soin de reconstruire une

fortune que la révolution avait detruite ; c'est à moi maintenant à compléter son ouvrage. . . Je ne serai jamais la femme d'un homme de rien.

— Vous me faites pitié, Camille.

C'est tout au plus si l'on pardonnerait ces folies à quelque douairière du faubourg Saint-Germain ; mais vous, vous Camille, qui avez connu la pauvreté...

Faut-il vous rappeler tous les malheurs de votre oncle? . . . faut-il vous apprendre que jadis mon père est venu à son secours ?... Depuis, je le sais, les choses ont bien changé : mon père s'est ruiné, tandis que M. de Biran s'enrichissait; et mon père mourut, ne me laissant pour toute fortune que la profession la plus humble... Mais était-ce mademoiselle de Biran , était-ce Camille qui devait

me rappeler ces désastres ? Allez, ceci est

d'un mauvais cœur.

— Vous méjugez fort mal, monsieur

Lucien. Je sais tout ce que ma famille doit à la vôtre, et ma reconnaissance. . .

— Qu'ai-je à faire, moi, de votre

reconnaissance ?

— C'est cependant tout ce que je puis vous offrir.

— C'est là votre réponse, Camille ?

— Voyons, Lucien, soyez plus raisonnable.

— C'est là votre réponse ?

— En vérité, vous me mettez au supplice.

— Je vous demande si c'est là votre dernier mot ?

— Prenez garde, c'est vous qui l'exigez.

— Soit; je l'exige. Mais obéissez.

Dois-je espérer, oui ou non?

— Eh bien... non !

Camille , après avoir prononcé cet arrêt , passa fièrement devant Lucien pour sortir du boudoir. Quand il la vit prête à franchir la porte, il courut à elle du pas chancelant d'un homme ivre, et posant sur sa main une main défaillante :

— Au moins , Camille , s'éci ia-t-il d'un air égaré, recevez ici mon dernier adieu ! . . . Vous venez de me condamner mort !

Mais un incident fortuit interrompit

cette scène : ce fut l'arrivée d'un homme en toilette exquise, bien que légèrement

débraillée, lequel entra d'un air d' aisance

tout-à-fait sans façon. Ce nouveau venu

qui paraissait être déjà d'un certain âge, mais qui avait encore toute la légèreté de manières et ce ton parfaitement abandonné des plus jeunes roués de cette époque, regarda Lucien avec un dédaigneux sourire, et , se tournant vers Camille, il lui prit galamment la main.

— J'accours vous dire, mademoiselle, que les quadrilles sont en pleine déroute depuis que votre présence n'y attire plus l'élite de nos cavaliers. Venez donc ranimer le bal, ne fût-ce que par pitié pour vos rivales, dont votre absence achèverait la défaite.

— Monsieur le prince de Palma, dit Camille, j'ai l'honneur de vous présenter un des élèves de mon oncle, M. Lucien Béchard.

Le personnage à qui mademoiselle de

Biran venait de donner le titre de prince, inclina légèrement la tête, et, se retournant avec vivacité, il entraîna Camille dans les salons du bal.

— Toujours cet homme ! . . . murmura Lucien d'une voix sourde en suivant des yeux le couple qui s'éloignait. Se pourrait-il qu'elle aimât cet homme ?

En ce moment, Lucien sentit une main s'appuyer sur son épaule. Il tourna la tête. Une femme , sompteusement parée, était derrière lui.

— Je puis vous affirmer, lui dit cette femme , que mademoiselle Camille de Biran n'aime point le prince de Palma.

C'était une femme qui approchait de la quarantaine. Elle avait dû être fort belle ï mais un embonpoint trop prononce dénaturait ce qui pouvait lui rester de ce premier éclat. Ses traits étaient

affaissés, son teint signalait un sang:

acre, ses cheveux se raréfiaient autour des tempes, et la couronne de brillants qui cerclait son front ne réussissait pas à dissimuler les rides dont il était sillonné. Il y avait plus de hardiesse que de grandeur dans sa pose altière, plus de laisser-aller que de véritable élégance dans ses mouvements. Sa voix 'était forte, même un peu rude ; son regard effronté, son sourire froid et ironique , l'expression de sa figure habituellement amère. Lorsqu'elle adressa la parole à Lucien, sa physionomie s'illumina d'un éclair de tendressepassionnée,quis'éteignit tout aussitôt sous un air étudié d'indifférence et de calme. Elle reprit son discours, après une courte pose, sans se

soucier visiblement du geste de mécontente surprise que ne daigna pas réprimer le jeune homme à la vue de cette femme inconnue, qui se mêlait si cavalièrement à ses affaires.

— C'est comme je vous le dis , continua-t-elle ; mademoiselle Camille de Biran n'aime pas plus le prince qu'elle ne vous aime. La pauvre petite n'a rien de ce qu'il faut pour aimer ; prenez-en votre parti ! Ce n'est pas une femme ; c'est un être incomplet, inachevé', infirme. Dieu l'a pétrie dans un moment de distraction. Il a oublie de mettre un cœur sous cette jolie gorge.

Mais, par contre, elle a reçu triple dose de vanitc, de sottise et d'auiour-propre. C'est donujiagc ! mais qu'y faire ?

— Je trouve, madame, balbutia Lucien, dominé malgré lui par cette parole courte , précise , pénétrante , que vous vous exprimez bien librement en ma présence sur le compte d'une jeune personne qui me fait l'honneur de m'admettre au nombre de ses amis.

— Dites tout de suite que vous avez le malheur d'aimer ! Pas de demi-mots entre nous. Je vous connais, vous allez me connaître. Je viens à vous pour vous servir, peut-être pour vous sauver.

Permettez-moi de m'asseoir.

La dame prit place sur l'ottomane où Camille s'était assise quelques instants auparavant, et, après avoir jeté sur Lucien un regard profond et rapide, elle continua d'une voix imperturbable :

— Camille épousera le prince..,

— Malédiction ! que dites-vous là ?

Songez à vos paroles, madame ; songez surtout à qui vous les adressez.

— A un enfant, à un fou ; je le sais. Mais écoutez-moi : c'est pour vous un bonheur inappréciable de ne pas épouser Camille. Une fois votre femme, elle vous tuerait de douleur et de déception. J'ai connu votre mère, je présume que vous avez son cœur. Connue elle, vous avez besoin d'amour ; Camille ne vous en donnerait jamais. Ceci est parfaiteclair.

— Elle aime donc cet homme. . .

— Faut-il vous répéter vingt fois que non. Le prince est un homme ruiné; c'est un Italien. Dans ce pays-là, tout le

monde est prince . Mais il a un titre et un nom sonores. Camille veut être princesse de Pahna ; elle fera, pour l'être, tous les sacrifices qu'on voudra.

— Oh ! madame, s'écria Lucien dans un mouvement d'expansion douloureuse, faut-il que je me sois épris de cette délicieuse créature !

— Entendons-nous. Ce n'est ni le caractère qu'elle a, ni le cœur qu'elle n'a pas que vous aimez dans Camille.

Ce sont ses charmes, sa jeunesse, sa beauté, sa fraîcheur, ses dix-sept ans.

Elle est réellement belle, cette enfant !

— Eh bien ! . . . après murmura

Lucien, que l'émotion fit pâlir.

— Eh bien, prenez-moi tout cela.

Prenez-moi ce trésor, ce miracle, ce

prodige! Gardez-vous seulement d'en faire votre femme, faites-en votre maîtresse ; et laissez au prince ce dont vous ne voudrez pas : il ne sera pas tout à fait le mieux partage'.

— Assez, madame, assez ! Vous outragez mon amour, vous insultez à Camille, vous insultez à son oncle. Taisez-vous!

— Son oncle est un voleur. Il a ruiné votre père; il a même mieux fait,il Ta tué . Votre père aurait pu l'envoyer aux galères; mais c'est un niais qui a préféré mourir . Votre pauvre mère n'a pas eu la force de lui survivre... et si vous êtes pauvre , si vous êtes orphelin , c'est à M. de Biran que vous le devez !

Cet \iomme vous a pris votre rang dans le monde , votre famille , vôtre

fortune, et, pour achever votre ruine, sa nièce se mêle aujourd'hui de vous briser le cœur. Vous devez à ces deux personnes tout ce que vous avez souffert, tout ce que vous souffrez encore. C'est à elles, rien qu'à elles qu'il faut tenir compte de votre deuil, de vos piivations, de vos sueurs et de vos larmes . Vengez-vous ! mais choisissez la meilleure des vengeances : celle qui rapporte. Le mal n'est réellement doux à commettre qu'autant qu'il produit quelque bien. Vous pouvez tout à la fois posséder une des plus jolies femmes de Paris, vous venger d'elle et vous venger de son oncle. Que demandez-vous de plus ?

— Mais qui êtes-vous ? • . . d'où venez-

vous ? Je ne vous connais pas, et pourtant vous paraissez connaître mes affaires et celles de ma famille ? mieux que je ne les connais moi-même. Savez-vous , que vous venez de me faire d'étranges révélations ?

— Je suis un des parias de la société. Mais dans le monde où je pénètre quelquefois, grâce à une sorte de tolérance, ou au consentement tacite de ceux qui m'emploient, on m'appelle madame de Sainte-Colombe. Il y a même des gens qui me gratifient du titre de comtesse, quand ils ont besoin de moi. Du reste, je ne suis ici que par ruse : madame la présidente et moi nous n'avons rien de commun. Elle ne me connaît pas. Mais je voulais vous voir et vous dire ceci :

282 MADAME DE SAÏNTE-COLOliîBE.

Dans trois jours, Camille vous appartiendra, si vous acceptez mes conditions.

— Ah ! . . . je comprends , murmura Lucien d'une voix étranglée par une émotion singulière, vous êtes venue me tenter !

— Je suis venue pour vous expliquer ce que je veux en retour de ce que je vous offre.

Lucien fit un mouvement de dégoût, et garda le silence ; mais la Sainte- Colombe ne le quittait pas du regard.

Peu à peu cette fascination opéra.

Lucien, qui marchait dans le boudoir d'un pas inquiet et interrompu, s'arrêta tout à coup devant cette femme ; son œil était fixe, mais ardent ; ses lèvres tremblaient, tout son corps frémissait.

— Parlez , dit-il ; que demandezvous ?

— Votre mère mourut six mois après son ëpoux. Vous aviez douze ans alors.

A son lit de mort, si je suis bien informée, elle vous remit un paquet cacheté', qu'elle vous ordonna de garder avec soin. Sur ce paquet, il y avait quelques mots écrits de la main de votre père.

— Ce paquet, je Pai encore... ces mots, je les relis tous les jours. Mon fils, est-il écrit, ne brisera ce cachet que le 20 février 1829.

— Et savez-vous ce que signifie cet ordre ?

— Je l'ignore.

— Le 20 février 1829... Nous y serons dans huit jours.

— Eh bien... que voulez-vous ?

— Je veux ce paquet.

— Vous voulez

— Je le veux ce soir !

— Vous vous abusez étrangement, madame de Sainte-Colombe , si vous pensez que je me dessaisirai de ces papiers pour servir les projets que j'ignore d'une femme que je ne connais pas. Mais cet entretien n'a déjà que trop duré, permettez que je prenne congé de vous.

— Et moi je vous répète, Lucien, qu'avant ces huit jours écoulés, mademoiselle Camille de Biran sera princesse de Palnia, L'oncle et la nièce vous trompent et vous ont toujours trompé. On vous a bercé d'espérances qu'on ne voulait pas réaliser, mais qu'on vous lais-

sait nourrir, parce que M. de Biran avait besoin de vous, et que c'était un moyen infaillible de vous retenir près de lui. Mais aujourd'hui qu'on a eu de votre talent et de votre génie tout ce qu'on désirait, aujourd'hui queM.de Biran va se retirer des affaires et vivre à l'ombre de la couronne princière de son orgueilleuse nièce, aujourd'hui l'on a levé le masque. Dans huit jours, on vous chassera comme un manant. Eh bien, je vous le dis, il en est temps encore ; donnez-moi ces papiers, ce soir, et Camille est à vous demain !

Il y eut un second silence, mais plus long, mais plus agite que le premier.

Lucien rougissait de colère et pâlissait de rage tour à tour; son cœur bondissait

à briser sa poitrine ; quelquefois il portait ses deux mains à ses tempes, comme s'il eût voulu comprimer le flot d'émotions contraires qui bourdonnait dans sa tête; il avait des élans de passion furieuse, auxquels succédait aussitôt un sentiment plus net et distinct de ses devoirs. Mais le désir, mais les aiguillons d'un tempérament de feu venaient ensuite à éperonner tout son être, et il retombait en proie à des tentations fougueuses.

D'ailleurs , les instincts sauvages de l'enfant du peuple s'agitaient en lui.

Cette fière et dédaigneuse beauté, cette froide et ravissante enfant, qui l'avait abreuvé de mépris, lui, le simple ouvrier, l'homme de rien , comme elle

osait l'appeler, il pourrait la dompter, il pourrait se venger sur elle de mille odieuses blessures, et la tenir, enfin, humble, suppliante et résignée, sous le feu de ses désirs ou sous le poids de ses dédains ! Et ce prince, et ce fier gentilhomme, qui venait de le saluer à peine et d'entraîner Camille sous ses yeux...

n'est-ce pas lui qui serait le manant et le vassal ? n'est-ce pas Lucien qui serait

le maître et le seigneur? Car ceci

se passait aux plus mauvais temps de la restauration : tous les préjugés, toutes les vieilles haines étaient alors ranimées. Lucien, Camille, c'étaient là le peuple, ici la caste; le peuple insulté, foulé, brisé, la caste triomphante et fierc. Or, ce peuple pouvait triompher

à son tour; Lucien pouvait d'un mot, d'un geste, voir Camille à ses pieds ; il pouvait, de ses refus et de ses résistances , tirer une éclatante raison.., et Lucien aimait ! !

Tout à coup il chancelle ; une pensée poignante vient de le saisir au cœur.

Camille, cette idole au pied de laquelle il brûlait comme un pur encens tout ce qu'il avait d'amour et de chaste enthousiasme, il vient de comprendre que c'est lui, lui-même, qui souillera cette idole et qui la brisera !

— C'est odieux, c'est infâme ! s'ëci ia-t-il en se retournant vers la Sainte- Colombe, avec un geste éperdu ; vous voulez me persuader que Camille , cette femme que j'aime, cette enfant

que j'adore, viendra se livrer à mes caresses comme une vile créature... Je ne le crois pas, je ne veux pas le croire, je ne le croirai jamais !

— Vous faut-il des garanties ? demanda la femme avec un sourire glacé.

— Oui... des garanties, c'est cela...

Oh ! mon Dieu, mon Dieu, ma tête s'égare... Retire-toi donc, Satan, retiretoi!!

— Ecoutez bien, voici qui vous prouvera que je travaille à coup sûr. Je vous demandais ces papiers... gardez-les; seulement vous allez me conduire chez vous. Nous briserons ensemble le cachet et nous prendrons connaissance des pièces. J'en dresserai une liste exacte, avec toutes les notes nécessaires, et,

muni cle cet inventaire, j'agirai. Dans moins de trois jours cette affaire sera terminée.

Pendant que madame de Sainte-Colombe parlait, Lucien devenait tout à la fois plus sombre et plus tranquille ; il paraissait recueillir toutes ses idées et rappeler à lui tout ce qui lui restait de raison; enfin il releva la tête et dit d'une voix ferme :

— Je consens à ce que vous demandez, madame, et je suis à vos ordres, si vous désirez me suivre. Mais croyez bien que si je souscris aux conditions qu'il vous plaît de in'imposer, vous, madame, que je n'ai pas l'honneur de connaître et qui ne me paraissez pas très digne d'être plus amplement connue, c'est

pour des motifs fort en dehors de l'entretien que nous venons d'avoir. Ma conscience crie de ce que vous voulez me faire commettre. . . mais j'y aviserai. Maintenant, marchons.

— Marchons, répéta la Sainte-Colombe, en lisant rapidement dans la pensée de Lucien, mais en souriant d'un air de doute; ma voiture est en bas.

Nous ne prétendons écrire ici ni un roman ni même une simple nouvelle.

L'espace nous manque pour développer une intrigue et pour produire nos caractères sous assez de faces différentes.

Nous ne racontons pas, nous nous bornons à grouper quelques traits autour d'une physionomie dont le dessin eût manqué à cette œuvre,- et dont la présence au contraire pourra concourir au tableau général qu'une plume célèbre n'a pas craint d'esquisser. La Sainte- Colombe, ou plutôt madame de Sainte- Colombe, car cette femme ne laissait pas d'être en certaine estime auprès de la corruption dorée de cette époque, n'était ni une fille, ni une courtisane, ni même une femme entretenue, mais elle avait été tout cela. Ce qu'elle devint lorsque le temps et la débauche eurent enfin raison de ses charmes , c'est ce qu'elle prendra peut-être soin de nous expliquer elle-même, dès qu'il lui conviendra de

rentrer en scène. Jusque là contentonsnous d'apprécier la puissance occulte de cette femme d'après le résultat qu'obtenaient ses intrigues, et choisissons notre exemple parmi les personnes que nous connaissons déjà.

Le surlendemain de l'entrevue fortuite de madame de Sainte-Colombe avec Lucien Béchard, celui-ci rentra vers huit heures du soir dans le modeste appartement qu'il occupait non loin de la demeure de M. de Biran, au quatrième étage d'une maison de la rue Godot de Mauroy . Il n'habitait ce logement que depuis deux ou trois mois seulement, M. deBiran lui ayant jusque-là donné une chambre dans son propre hôtel, pour être plus à portée de surveil-

1er ses travaux. Au surplus, il ne faudrait pas se former une fausse idée des relations qui avaient existé entre M. de Biran et Lucien. M. de Biran était un homme avide, qui entendait à merveille l'exploitation d'autrui. Le tact essentiellement égoïste qui le distinguait lui avait fait discerner du premier coup le parti précieux qu'on pouvait tirer de l'intelligence et de l'aptitude supérieures du pauvre ouvrier tailleur de pierres, qui portait le nom et qui était le fils de l'un de ses anciens associés. Il se ressouvint alors qu'il avait contracté jadis une immense dette de reconnaissance envers M. Béchard le père, et il eut l'air de l'acquitter auprès du fils en prenant le jeune homme chez lui, pour lui inculquer la science de Vi-

truve et de Palladio. Mais en réalité il ne fit autre chose que cultiver cette plante avec soin, dans le but, on ne peut plus personnel, d'en recueillir les fruits. C'est ce qui explique comment, après plusieurs années d'un travail opiniâtre et d'essais qui passèrent aux yeux des connaisseurs pour autant de coups de maître, le pauvre Lucien ne connaissait encore de la gloire que sa triste sœur, la misère, et habitait sous les combles, tandis que son heureux patron remplissait de son faste un délicieux hôtel, dont Lucien lui-même avait tracé les dessins . . .

M. de Biran avait également usé, comme on l'a vu, d'une rouerie singulière pour stimuler le zèle de son élève

et mieux accaparer son dévouement.

Sans rien promettre, sans même s'expliquer à cet égard autrement qu'en termes vagues et ambigus, il avait cependant vu naître l'amour de Lucien pour Camille, et loin de le combattre il Pavait toléré. Un mot d'ailleurs expliquera parfaitement la tranquillité profonde de M. de Biran sur les suites de cette passion, du moins en ce qui concernait Camille. M. de Biran connaissait à fond le cœur stérile de cette enfant; seulement il y avait par le monde une femme qui en savait plus long à ce sujet que M. de Biran lui-même, et qui se doutait bien qu'en héritant de l'insensibilité de son oncle, la nièce avait également reçu en partage son orgueilleuse

ambition. Cette femme, c'était la Sainte- Colombe . Elle présumait qu'en effrayant Camille sur les suites d'un procès au criminel, qui anéantirait toutes sps espérances de s'unir jamais au prince qu'elle convoitait, Camille ne reculerait devant aucune audace, et irait même jusqu'à payer l'honneur de son oncle du prix de son propre honneur : ce fut sur ces bases à peu près certaines qu'elle travailla.

Lucien rentra donc chez lui vers les huit heures du soir; il était pâle et exténué. Depuis deux jours il se trouvait jeté violemment hors de sa vie laborieuse, occupé sans cesse à fuir ou à poursuivre l'idée bizarre, les images ardentes que madame de Sainte-Co-

lombe avait évoquées dans son esprit, ou fait passer devant ses yeux troublés. Ce qui contribuait surtout à bouleverser son âme, c'est qu'à chaque détour de ce labyrinthe où s'égarait son imagination en délire, une pensée odieuse l'attendait au passage pour se dresser devant lui : Camille, se disait-il en frémissant de désespoir, Camille n'est donc pas l'ange de pureté que j'avais rêvé !

En entrant chez lui, Lucien se laissa tomber sur une chaise et demeura quelque temps dans une immobilité profonde; ensuite il releva la tête, et ses yeux se portèrent sur une petite pendule qui ornait la chambre où il se trouvait.

Huit heures ! s'écria-t-il, elle ne viendra pas !

Ses lèvres s'illuminèrent aussitôt d'un splendide sourire, où passa tout ce qu'il avait d'héroïsme et de générosité dans le cœur; seulement sa physionomie retomba peu à peu dans l'ombre, et un autre sourire, mais froid et morne, vint succéder au premier.

— Il faut alors, murmura-t-il, qu'elle ait pour moi plus que de l'indifférence. . . Elle me hait !

Lucien venait de résumer dans ces deux pensées successives tous les déchirements de son âme. Il craignait d'espérer, et pourtant ne plus espérer l'eût brisé de douleur.

Les minutes, qui lui parurent des siècles tandis qu'elles s'écoulaient, lui semblaient ensuite s'être enfuies avec une

effrayante rapidité. Au bout d'unquartd'heure, il sentait la fièvre s'allumer dans ses veines, et pourtant il cherchait à se persuader que le ciel avait exaucé ses prières, en ne permettant pas que Camille vint se livrer à ses mépris ... Si elle était là cependant, cette beauté ravissante, là, tout près de lui, sa main dans sa main, son œil fascinateiir attaché sur ses yeux, le souffle de ses lèvres courant dans ses cheveux!... ô tentation!!

Lucien se leva brusquement et s'enfuit vers la fenêtre pour respirer Pair du dehors; mais il n'eut pas le temps de l'ouvrir, car deux légers coups résonnèrent timidement à la porte, et, à ce bruit, Lucien s'appuya contre la mu-

raille, pour ne pas tomber sans connaissance sur le parquet.

Au bout d'un instant de silence on frappa de nouveau, et Lucien se ranima. Il se dirigea vers la porte d'un pas assez ferme et l'ouvrit. Une femme entra couverte d'un voile épais.

Quand cette femme se fut avancée jusqu'au milieu de la chambre, elle leva son voile, et Lucien put voir les traits de Camille, qu'une légère pâleur altérait à peine.

Mademoiselle de Biran jeta sur Lucien un indéfinissable regard , et sa pâleur fit place à une rougeur subite qui passa et repassa avec la rapidité d'un éclair. Une fois cette dernière émotion vaincue, elle entama son rôle

de Célimène avec une parfaite aisance.

Ma présence ici doit vous surprendre, monsieur Lucien, dit-elle en prenant place dans une petite causeuse qui était placée à l'un des angles du foyer, tandis qu'elle lançait à Lucien un sourire passablement dégagé.

Celui-ci répondit avec autant de calme qu'il en put trouver ;

- — Elle m'afflige sans me surprendre... Je vous attendais, et pourtant j'espérais que vous ne viendriez pas.

— Voilà une réponse qui m'a tout l'air d'un problème d'algèbre. Je vous déclare, Lucien, que je n'entends rien aux mathématiques.

— Et entendez-vous quelque chose à la pudeur ! ! s'écria Lucien d'une voix

tonnante, en faisant un pas vers elle.

Camille plia sous le coup comme un roseau, mais se redressa presque aussitôt avec une nouvelle assurance.

— Toujours vos sottes exagérations > monsieur le Scythe mal léché, réponditelle avec une petite moue fort gracieuse. Que fait ici, je vous prie, ma... modestie ? Court-elle quelque danger auprès de vous? Allez-vous me reprocher la bonne opinion que j'ai de vous-même , et pensez-vous qu'une jeune personne sous votre garde soit une fille si mal gardée ?

Il est certain que Camille venait d'éclairer la situation d'un jour tout nouveau pour Lucien; aussi vit-elle sur les

traits du jeune homme qu'elle pouvait

changer de ton sans craindre un second coup de tonnerre.

— Savez-vous ce que je viens vous dire? reprit-elle d'une voix où l'émotion commençait à percer. Je viens vous dire que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'avez jamais aimée !

— Moi... je ne vous aime pas! Camille.. . si vous disiez vrai !

— Je dis vrai. Vous vous êtes conduit bassement, vous avez été cruel et lâche, vous êtes devenu plus que jamais indigne de mon cœur; voilà ce que je suis venue vous dire, Monsieur, voilà ce qu'il vous faut entendre, malgré tout ce que vous pourrez croire sur les périls que j'affronte pour vous exposer mon avis.

Vraiment! je vous trouve étrange, Lu-

cien, de m'accueillir par une brutale insulte, lorsque je viens ici forte de tous les outrages que j'ai reçus de vous.

Camille débutait dans l'emploi des grandes coquettes par un trait de génie. Elle attaquait pour n'avoir pas à se défendre. Lucien demeura visiblement atterré. Camille continua :

— Vous n'avez pas craint de livrer l'honneur de mon oncle et celui de sa nièce aux mains d'une femme équivoque que je ne vous félicite point de connaître. Ce secret que votre père, un cœur sublime, que votre mère, un ange de charité, que tous les dfctix vous remirent scellé du sceau de leur pardon , vous , Lucien, vous l'avez vendu dans un marché infâme dont je devais être le prix. . .

Silence ! silence ! Ne répondez pas . Je sais tout. Cette horrible femme m'a tout dit, tout expliqué. . . Je sais que vous êtes indigne de mon amour.

— Camille ! Camille ! vous voulez me voir mourir à vos pieds ! !

— Je ne crois plus à ces paroles emphatiques, monsieur, je ne crois plus ni à vous , ni à votre cœur, et. . . et tout ce que je me reproche , c'est d'y avoir trop

cru !

— Que dites-vous . . . que venez-vous d'avouer... Oh! Camille, répétez cela, répétez-le !

— A quoi boxrç je vous prie; que vous importe ce que j'ai pu penser de vous et de vos sentiments pour moi ? Je suis revenue de l'une de mes dernières illu-

sions ; car, ne vous y trompez pas, Lucien, si je suis jeune, je suis déjà savante dans Fart de lire au fond des cœurs.

L'école du malheur ou j'ai été instruite, comme vous me le disiez l'autre soir, m'a donné l'expérience qui manque à mes années. Je vous*aideviné,|vous, comme j'en ai deviné tant d'autres . Vous avez fait un calcul infâme. Elle viendra, pensiez-vous, elle viendra secouer auprès de moi jusqu'aux derniers voiles de la pudeur; elle viendra se rendre à merci, prête à se déshonorer dans l'ombre, pour éviter que je la perde au grand jour. Et d'avance vous avez savouré l'espoir de briser une pauvre fille sous vos mépris. Elle viendra se livrer et je la repousserai, disiez-vous dans votre injurieux or-

gueil. Elle qui a dédaigné mon amour , elle viendra m'offrir ses faveurs... et à mon tour j'aurai l'héroïsme de dédaigner ses charmes, et d'accabler cette créature du poids de ma pitié. . . Peut-être rêviezvous d'autres insultes... mais vous vous êtes grossièrement trompé ! Je ne suis point venue vous demander l'honneur de ma famille en vous offrant le mien. . . Je suis ici pour vous dire que vous êtes un lâche. Et maintenant je m'en vais.

Camille se leva plus émue de ce qu'elle prévoyait, sans oser encore l'espérer, que des paroles qu'elle venait de débiter avec toute la chaleur que la situation comportait. Mais elle ne fut pas long-temps sans s'apercevoir qu'elle avait gagné la bataille. A peine eut-elle

fait deux pas vers la porte, que Lucien se roulait à ses pieds dans le paroxisme du désespoir.

— Grâce, grâce! Camille... murmurait-il d'une voix étouffée par les larmes, oh ! ne me condamnez pas sans m'entendre. . . C'est cette femme qui a tout fait. Elle m'a tant dit, elle m'a tant répété, que vous ne m'aimiez pas, que vous ne m'aimeriez jamais, et puis que vous alliez en épouser un autre, et que pour ne pas compromettre cette union funeste avec le prince de Palma, vous vous soumettriez à tout, oui à tout!... Ma tête s'est perdue, j'ai consenti. C'était une épreuve, je voulais la tenter. J'espérais, dites-vous, j'espérais vous obtenir à ce prix? Non, non, ne croyez pas cela. Mon

rôle était trace. Si vous fussiez venue ici dans ce dessein impur, j'y étais décide, je n'aurais pas survécu à cette atteinte portée par vous à votre honneur. Je vous aurais rendu ces papiers fatals, sans en réclamer le prix, que Dieu me punisse si je mens... mais après votre départ, je me brûlais la cervelle.

— Malheureux! s'écria Camille en retombant assise, et en prenant les mains du jeune homme qu'elle serra comme par un mouvement involontaire .

— Ce cri... ah! vous m'aimez, Camille !

— Non, non, ne dites pas cela. Moi, vous aimer, moi, vous l'avouer, jamais ! Vous croiriez que c'est de ma part un calcul indigne. Que mon cœur se taise, il le faut !

— Cet aveu ! . . . oh cet aveu que j'entrevois sur vos lèvres, que dois-je faire, Camille, pour l'obtenir ? Parlez! est-ce ce secret? nous allons l'anéantir. Nous allons détruire toutes ces armes odieuses que le malheur voulait que j'eusse à lever contre vous. Les fautes des pères ne doivent pas rejaillir sur les enfants. Tenez, Camille, les voici, ces papiers funestes, prenez-les, et jetez-les au feu. Prenezles, vous dis-je, et ensuite vous serez libre de m' aimer, libre de me le dire , ou. . . ou libre de me désespérer à jamais ! En disant ces mots, Lucien avait jeté sur les genoux de Camille un paquet récemment décacheté, mais qu'on avait refermé provisoirement avec des oublies.

Camille eut cela de parfaitement beau clans son jeu qu'à ce moment suprême, où triomphante, elle n'avait plus qu'à étendre la main pour tenir le fruit de sa victoire, pas un geste, pas un éclair dans les yeux, pas un plissement sur les lèvres , ne trahit l'orgueilleuse allégresse qui débordait de son sein. Elle en eut remontré à une marquise de quarante ans et de quarante quartiers .

Enfin, elle prit ce paquet et en déchira l'enveloppe. Comme la Sainte- Colombe lui avait complaisamment énuniéré chacune des pièces qui formait l'accusation terrible sous le coup de laquelle on pouvait placer son oncle, elle ne fut pas fâchée de s'assurer par ses yeux qu'aucune n'avait été détournée.

MADAxME DE SAINTE- COLOMBE. 315

Elle se mit donc en devoir d'y jeter un coup d'oeil rapide. Mais son examen ne fut ni long ni difficile, car l'enveloppe ne contenait autre chose qu'une dizaine de feuillets blancs . . . Toutes les pièces en avaient disparu !

Camille laissa échapper un rire sec et nerveux.

Lucien devint livide, et voulut proférer quelques mots, mais elle ne lui en laissa pas le temps.

— Vous êtes un sot ou un fourbe.

J'aime mieux croire que vous n'êtes qu'un sot et que cette Sainte-Colombe vous a joue comme un enfant. C'est elle qui vous aura vole tous ces grimoires.

Je n'ai pas de temps à perdre. Adieu, monsieur, je souhaite que cette leçon

vous donne un peu plus de prudence à l'avenir,

— Camille . . . vous partez ... et je demeure sous le coup de votre indignation ! Oh! de grâce, dites-moi que vous ne m'en voulez pas . . . Tout à l'heure , j'espérais....

— N'espérez plus. Je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé, et je ne vous aimerai jamais. Je vous ai déjà dit cela cent fois. Tâchez donc d'en être enfin persuadé. C'est fatiguant de répéter sans cesse la même chose.

Et, tout en disant ces mots, Camille ouvrit la porte, franchit légèrement le seuil, et disparut.

Le matin du même jour, madame de Sainte-Colombe avait envoyé à M. de Biran une copie fort exacte de toutes les pièces en sa possession, en le prévenant qu'elle l'attendrait chez elle , dans la soirée.

M. de Biran ne connaissait madame de Sainte-Colombe que très imparfaitement. Elle s'était présentée quelquefois chez lui comme dame patronesse d'un comité de bienfaisance, pour l'éducation de jeunes filles appartenant aux pauvres veuves de la classe ouvrière, et madame de Sainte-Colombe, dans ces circonstances, s'était adressée plus particulièrement à mademoiselle de Biran qu'à son oncle. Il est à présumer que la jeune fille avait acquis sur cette femme des notions plus exactes, et qu'elle savait à quoi s'en tenir sur les dehors philanthropiques qu'affichait madame de Sainte-Colombe .

M. de Biran, en recevant le billet et la note qui l'accompagnait, fut frappé

d'un coup de foudre. Il croyait depuis long-temps cette affaire apaisée, et à la mort de M. Béchard père, il était demeuré convaincu que toutes les traces en avait été scrupuleusement anéanties .

Son premier mouvement fut de courir chez Lucien, afin de sonder le jeune homme et de deviner jusqu'à quel point il avait trempé lui-même dans cette conspiration. Mais Lucien ne rentra pas chez lui de toute la journée, et , le soir venu, M. de Biran ne trouva rien de mieux à faire que de se rendre, à tout hasard, aux ordres de madame de Sainte- Colombe.

Celle-ci occupait, rue de Navarin, le premier étage d'une maison de fort coquette apparence, située entre rue et

jardin. Son appartement se composait de quatre pièces meublées avec ce goût voluptueux et suspect qui distingue toutes les femmes galantes de la Chaussée d'Antin. Les tapis, les causeuses, les fauteuils, les tête-à-tête, les ganaches, les lourds rideaux de damas retombant sur d'autres rideaux de mousseline, les portières de velours, le demi-jour répandu sur tout cela, rien ne manquait pour faire du salon de madame de Sainte-Colombe une retraite propice à des mystères de tous genres, y compris l'intrigue amoureuse et ses raffinements les plus civilisés.

Lorsque M. de Biran fut en présence de madame de Sainte-Colombe, il se sentit morne et troublé comme un cou-

pable devant son juge. Madame de Sainte-Colombe était dans une robe de chambre en velours noir, doublée de satin blanc. Elle avait encore fort bon air et fort grande tournure, ainsi favorisée par le prestige du costume et la lumière avare que les rideaux de pourpre tamisaient autour d'elle. Ce fut elle-même qui prit la parole.

— Vous ne me reconnaissez donc pas? demanda- t-elle à M. de Biran, en se tenant debout devant lui.

— Non, madame, balbutia l'entrepreneur, qui ne pouvait dominer rémotion singulière dont il se sentait saisi.

— Sainte-Colombe est un nom de

comédie je croyais que vous le

saviez.

— Ah ! fit M. de Biran, d'un air préoccupé.

— J'ai un autre nom que vous connaissez cependant à merveille.

— Et quel est ce nom, demanda-t-il en regardant madame de Sainte-Colombe d'un œil troublé.

— Je m'appelle Jacqueline Desrameaux.

— Jacqueline . . . Desrameaux . . . Ciel! ! il se pourrait ? Je vous croyais morte depuis vingt ans . . .

- — Vraiment ! fit à son tour madame de Sainte-Colombe avec un sourire amer... Ensuite elle reprit :

— Eh bien ! prenez-en votre parti, monsieur de Biran ; vous vous étiez trompé. Mais une question d'abord :

Sauriez-vous me dire ce qu'est devenu notre enfant ?

— En, vérité, . . . ma pauvre Jacqueline tu sais bien je n'étais pas

alors en état d'en prendre soin. . . J'ai dû l'abandonner...

— C'est-à-dire que tu me l'as volé, le lendemain de sa naissance, pour aller le mettre aux enfants-trouvés! . . . Et à la suite de cet enlèvement, je tombai dans une fièvre de lait qui me frappa de folie. . . Alors tu me fis jeter à l'hospice, et tu t'imaginas que j'y mourus, car tu n'entendis plus parler de moi, et tu ne fis aucune démarche pour savoir ce que j'étais devenue. Mais on veillait sur tes pas. Une femme, une amie, une camarade d'enfance, qui était demeurée

32 ï MADAME DE SAINTE-COLOMBE.

pure et honnête, tandis que moi je m'étais laissé séduire, et qui s'était mariée tout récemment à un honnête ouvrier, madame Béchard, en un mot, devina tes projets, te fit suivre, et releva l'enfant peu de minutes après que tu l'eus abandonné. Cet enfant, c'est Lucien...

— Lucien, notre fils !

— Lucien n'est pas notre fils, car nous ne sommes dignes, ni moi d'en être la mère ni toi d'en être le père. Lucien gardera le nom que les Béchard lui ont légué. Ce n'est pas de lui qu'il s'agit ici, c'est de moi.

M. de Biran frissonna; mais madame de Sainte-Colombe continua :

— J'ai sur vous, monsieur de Biran,

> toute ma vie à venger. Vous m'avez prise enfant, pour me corrompre. J'étais pure et chaste, vous m'avez souillée, vous m'avez égarée par des promesses perfides pour me séduire, et non content de me priver à tout jamais des joies d'épouse, vous m'avez également arrachée aux joies maternelle* Vous voyez en moi la victime déplorable de votre égoïsme et de votre lâcheté. Je n'ai été pour vous que le jouet d'un instant, que vous avez rejeté lorsque v^us en avez été las. Vous m'avez laissée sans appui, sans sans ressourcersans honneur ^'estvous qui êtes responsable de tout ce qui est arrivé. Vous m'avez enseigné la débauche, vous répondrez de mes débauches.

Vous m'avez mise dans la nécessité de

vivre du prix de mon corps, vous répondrez de ma prostitution. Depuis vous, j'ai roule' de chute en chute dans les plus basses régions de Favilissement. Chacune de mes chutes vous sera comptée.

La grisette est devenue courtisane, la courtisane est devenue fille publique, et la fille publique a passé par tous les degrés de la honte et de Pinfamie. La grisette, la courtisane, la fille publique se vengeront ! Madame de Sainte- Colombe aura aussi sa part dans les représailles, car la femme qui porte aujourd'hui ce nom est un être méprisé et dégradé, à qui l'on jette quelques pièces d'or en disant : Je veux cette jeune vierge, cette grande dame, cette actrice, cette fille célèbre. Va la séduire, va la

corrompre, va la marchander, va Tacheter. Je te donne huit jours pour réussir. — Voilà, monsieur de Biran, ce que vous avez fait de Jacqueline Desrameaux, de cette enfant sans tache, qui était la consolation dé sa mère et Pespoir de ses vieux jours . Jjamère de Jacqueline est morte en la maudissant. Cette malédiction vous sera comptée comme tout le reste. Récapitulons !

M. de Biran se leva brusquement et s'approcha de la Sainte-Colombe . Il était fort pâle, mais il faisait des efforts visibles pour conserver toute sa présence d'esprit.

— Je trouve cette scène suffisamment filée, lui dit-il avec un accent de hauteur qui fit sourire Jacqueline, et si vous

avez réellement les pièces qui constatent l'état de mon association avec Béchard, lorsqu'il mourut ruiné. . .

— Et vous , millionnaire , ajouta Sainte-Colombe .

— Si ces pièces sont réellement en votre possession, tout ce préambule est parfaitement inutile. C'est de l'argent que vous demandez, n'est-ce pas ?

— Vous me faites pitié.

— Qu'est-ce à dire ? que voulez-vous donc ?

— Je veux que vous choisissiez entre votre ruine et ma réhabilitation.

— Que signifie cette nouvelle folie ?

— Je connais à un sou près l'état de vos affaires. Vous êtes de moitié moins riche qu'il y a dix ans . . .

— Eh bien qu'est-ce que cela

prouve ? fit M . de Biran qui devint blême .

— Qu'en vous demandant huit cent mille francs sur l'heure vous ferez faillite demain.

— Huit cent mille francs ! ! !

— Huit cent mille francs contre cinq ans de galères, c'est pour rien.

— Mais c'est impossible ! Que diable me parlez-vous de galères, il y a prescription depuis plus d'un an.

— Vous vous trompez, monsieur, le faux est en date du 20 février 1819, nous avons huit jours encore pour actionner, or nous actionnons demain.

— Huit cent mille francs !

— Ou rien, si vous le préférez

mais ce serait alors à une condition.

— Laquelle !

— Que vous m'épouserez dans la huitaine .

M. de Biran éclata d'un rire égaré et trouva pourtant assez de sang-froid pour hausser les épaules. Jacqueline reprit :

— Ah! vous ne voulez pas me rendre l'honneur t|ue vous m'avez volé... c'est bien; alors il me faut votre ruine. Huit cent mille francs, c'est mon dernier mot.

— C'est tout au plus si je les possède...

— - Vous mentez. Ils sont chez M. de Rotschild...

— Oui... balbutia-t-il, mais à la fin

du mois j'ai une liquidation de trois cent mille francs .

— Parbleu ! je le sais bien, répliqua Jacqueline d'une voix dure .

— Mais, Jacqueline, ma bonne fille, continua M. de Biran complètement éperdu, vous n'y songez pas. J'ai ma nièce que je vais marier... M. le prince de Palma. . . un homme de premier méri le... qu'est-ce que tout cela deviendra ?

— Pardieu! ce que cela pourra.

D'ailleurs, tranquillisez-vous, mon bonhomme, votre Camille travaille en ce moment à sauver son mariage... Elle croitdumoinsytravailler... Ah! ah! ah!

Le rire que laissa échapper madame de Sainte -Colombe pensa renverser d'effroi le pauvre M. de Biran; mais il

avait l'esprit trop affreusement troublé pour s'arrêter aux paroles de Jacqueline; cependant celle-ci désira terminer l'entretien. Elle prit une liasse de papier qu'elle mit sur la table, à côté de tout ce qu'il fallait pour écrire.

— Voyons, mon cher, mettez-vous là, et dressez-moi une délégation en bonne forme sur la caisse de M. de Rotschild; j'enverrai retirer les fonds.

D'ailleurs, voici pour vos sûretés et pour les miennes : je vais envoyer toutes ces paperasses sous pli à M. N***, mon notaire, et vous en irez échanger le dépôt contre le récépissé des fonds que je vous remettrai signé de ma main dès qu'ils seront en ma possession.

Madame de Sainte-Colombe mit sous

les yeux de M. de Biran chacune des pièces fatales qui composaient le dossier d'accusation, et qu'elle avait su soustraire à Lucien lors du dépouillement qu'il lui avait permis d'en faire deux jours auparavant. Elle les renferma ensuite sous un pli qu'elle cacheta et qu'elle expédia sur-le-champ à M. N***. Ce préliminaire accompli , elle présenta la plume à M. de Biran.

— Allons, mon vieux, lui dit-elle de sa voix brutale, exécutez-vous de bonne

grâce.

M. de Biran était vaincu : toute sa fortune lui échappait par suite d'une catastrophe imprévue , que rien au monde ne pouvait dès lors conjurer. Il prit la plume et écrivit sous la dictée de

Jacqueline, car il n'aurait pas été luimême en état d'agencer deux mots qui eussent le sens commun. Quand l'acte de délégation fut dressé, la Sainte-Colombe le prit et l'enferma dans son secrétaire.

— Et maintenant, sans rancune, monsieur de Biran . . . Quant au reste de l'aventure, votre nièce vous le dira, si cela lui plaît. Vous verrez. . . ça sera drôle. . . casera très drôle!

M. de Biran allait répondre, lorsqu'un domestique entra et lui remit un billet qu'il ouvrit avidement en reconnaissant l'écriture de Camille. A mesure qu'il le lisait, une expression étrange venait éclairer sa physionomie. Ensuite, il se retourna vers madame de Sainte-Colombe . et ilne lui dit que ces mots :

— Jacqueline , vous m'avez rejeté dans la misère et dans l'obscurité, d'où vingt ans de persévérance et de lutte m'avaient tiré ; mais voici le dénouement de votre drame. Vous verrez si je suis horriblement vengé.

Il jeta le billet de Camille sur la table et se dirigea vers la porte d'un pas chancelant. Comme il en franchissait le seuil, madame de Sainte-Colombe poussa un cri terrible et roula sur le parquet. Il ne daigna pas même se retourner, et continua sa retraite. Enfin, il disparut.

Le billet de Camille ne contenait que ces mots :

« Je vous cherche partout. On m'ap- « prend enfin que vous êtes chez madame « de Sainte-Colombe. Accourez vite. Un

« affreux malheur vient d'arriver « M. Lucien Bécharcl s'est brûlé la cerct velle. Je suis morte d'effroi ! >

M. de Biran supporta sa ruine avec assez de courage. Sa faillite fut déclarée, et plongea tout Paris dans une si grande surprise, que l'on répandit quelques insinuations malveillantes fondées sur cet événement. Mais comme il fut clairement prouvé que M. de Biran demeurait avec quinze cents livres de rente appartenant à sa nièce, on ne l'inquiéta pas davantage, et il se retira dans un dé-

partement éloigne, où il vécut de six cents francs de revenus , le reste ayant servi de dot à Camille pour entrer au couvent. On n'entendit plus parler du prince de Palma.

Quant à madame de Sainte-Colombe, elle vendit tout ce qu'elle possédait , retira quelques fonds qu'elle avait sur le grand-livre, et passa en Angleterre, où elle devint membre d'une congrégation de méthodistes.

Les huit cent mille francs furent remis entre des mains inconnues et distribuées à tous les hôpitaux de Paris , sans que la Sainte-Colombe eut à paraître en rien dans cette charitable répartition.

Enfin, il) a, depuis peu, {tans le ci-

metièrede Verginia-Street une tombe dont voici l'inscription :

A la très honorable dame, Jacqueline Des Rameaux de Sainte-Colombe, Retournée dans la sein de Dieu

Le 17 mars 1842, Après avoir régné sur la terre Par sa touchante piété.

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