‹ [Filles, lorettes et courtisanes] (volume 2)Chapitre 9 sur 11 · FAMILIERES · texte numérisé non relu

FAMILIERES

ABROTONE, HERPILLIS, GNATÈNE, PHRYNÊ.

Les plus célèbres parmi celles-ci, furent Abrotone, Herpillis, Gnatène et Phrvné.

Abrotone était née en Thrace: tout

ce qu'on sait d'elle , c'est qu'elle fut la mère de Tliémistocle : son fils l'illustra.

Aussi, soit reconnaissance, soit inclination, Tliémistocle faisait-il sa société des courtisanes les plus célèbres de l'époque. Un jour, il parut sur un char au milieu de quatre courtisanes : Scyone, Lamie, Satira et Nannion; les trois premières appartenaient à la classe des familières, la quatrième, qu'on nommait ¥ Avant -scène, attendu que les beautés visibles étaient chez elle un prospectus fort trompeur des beautés cachées, était joueuse de flûte .

Herpillis fut, comme nous l'avons dit, la maîtresse d'Aristote; il en eut un fils

COURTISANTS. 18$

nomme Nicomaque, et le testament du précepteur d'Alexandre, rapporté par Diogène Inerte, prouve le cas que le philosophe faisait de la courtisane à laquelle il laissait un talent d'argent, trois esclaves, et la facilité d'habiter, si elle voulait demeurer à Callis, le logement qui était contigu au jardin; et, si elle préférait Stagira, la maison même qu'avaient habitée ses pères. En outre, les exécuteurs testamentaires étaient chargés de faire meubler celui des deux endroits qu'elle préférerait, et si elle se mariait, par hasard, de veiller à ce qu'elle n'épousât pas un homme au dessous de la condition du testateur, ce qui rendait l'établissement d'derpillis assez difficile; aussi Herpillis, en apparence

du moins, resta-t-elle fidèle à Àristote.

Gnatène, dont on ignore la naissance et la mort, mais dont il reste quelques mots spirituels, est la Sophie Arnoult de son époque.

C'était elle qui avait placé dans son antichambre ce code d'amour dont nous avons parlé.

Elle soupait chezDexithée, son amie; on apporta sur la table un très beau poisson dont Dexithée fit aussitôt emporter la meilleure partie.

— Que fais-tu donc? dit Gnatène.

— Je fais porter ce poisson chez ma mère, répondit Dexithée.

— Alors, dit Gnatène, allons souper chez ta mère.

Une autre fois, c'était à elle de traiter à son tour; le poète Dypile était un de ses convives, il savourait une coupe d'eau glacée.

— Par quel procédé, dit-il, as-tu donc un puits qui donne de l'eau si merveilleusement froide?

— J'y jette les prologues de tes pièces, répondit Gnatène.

Le mot était plus brutal que spirituel; mais, grâce à lui, nous savons au moins qu'il y avait un auteur dramatique nommé Dypile.

Pliryné, la courtisane pâle, était de ïhespie; comme Lamia, elle ruina une partie des amants qui la possédèrent; aussi, outre ses deux noms de Mnesa-

rète et de Phryné, les vins l'appelaientils encore la Cribleuse et les autres Carybde,

Phryné amassa d'immenses trésors, Alexandre venait de détruire Thèbes; Phryné proposa de la rebâtir à ses frais, pourvu qu'une pierre des murailles portât cette inscription :

Thèbes fut abatue par Alexandre

et relevée par Phryné.

La condition parut trop dure aux Thébains, et l'offre de la courtisane fut refusée.

Phryné affectait des apparences pudibondes : sa tunique montait jusqu'au

cou et n'était point fendue sur les cotés; mais un jour, comme tout le peuple, célébrant les fêtes d'Eleusis, était rassemblé sur le rivage, elle s'avança jusqu'au bord de la mer, commença par dénouer ses beaux cheveux, qui descendait jusqu'à ses genoux, puis laissant tomber l'un après l'autre jusqu'à son dernier vêtement elle s'avança lentement dans les flots, à cet endroit même où la tradition disait que Vénus avait abordé le jour de sa naissance; cette scène valut deux chefs-d'œuvre à la Grèce : Apelles et Praxitèle étaient là. Àpelles fit sa Vénus sortant des ondes, Praxitèle sa Vénus de Gnide.

Praxitèle devint amoureux de son modèle.

— Prenez-moi pour amant, clit-il à Phryné, et je vous donne ma plus belle statue.

— Quelle est votre plus belle statue ? demanda Phryné.

— Oh! ceci, c'est mon secret, répondit Praxitèle.

Trois jours après, Praxitèle était chez Phryné; un de ses esclaves entre tout effaré :

— Maître ! dit-il, maître ! accourez vite; le feu est à Patelier.

— Sauvez la statue de PAmour! s'écrie le statuaire.

— C'est bien, dit Phryné en donnant sa bourse à l'esclave, tu as joué ton rôle à merveille, et je te remercie; Praxitèle, je choisis la statue de l'Amour.

Praxitèle s'exécuta de bonne grâce, et le lendemain le chef-d'œuvre du sculpteur était chez la courtisane, qui en fit don à Thespie, sa ville natale.

Corinthe fut moins fière que Thèbes :

elle dut à Phryné une partie de ses plus beaux édifices.

Un crime, entraînant la peine capitale, amena Phryné devant le tribunal des héliastes. Qu'avait fait la belle Thespienne? Les uns disent qu'elle était accusée de ruiner et de corrompre les Grecs, les autres disent qu'elle avait profané les mystères d'Eleusis. L'orateur Hyperides, son amant, la défendait; mais toute son éloquence allait échouer devant la rigueur du tribunal, les juges ouvraient la bouche pour pro-

iioncer la sentence de mort; Hyperides arrache d'une main le voile de Phryné, et de l'autre sa tunique : son visage et son sein apparaissent à la fois aux yeux des juges, et Phryné est absoute à l'unanimité.

Ce ne fut pas le tout : une fois Phryné absoute, on lui vota une statue d'or; une fois la statue fondue, on la plaça dans le temple de Delphes, entre les images de deux rois : l'un de ces deux rois était Archidamas, roi de Lacédémone, l'autre était Philippe, fils d'Amyntnas.

On écrivit sur la base, qui était de marbre penthétique :

Phryné de ïhespie,

FILLE d'EpIGLËS.

COUHTISANFS. 191

Laïs était aussi une familière. Lais, à qui la Vénus noire de Gorinthe (Melanis) était apparue les mains pleines d'or, de perles et de diamants, comme pour lui dire que la fortune l'attendait dans cette ville.

Elle raconta son rêve; mais personne ne put l'expliquer. Lais était Sicilienne^ née à Hiccare, près d'Agrigente. Quelle probabilité que Lais allât jamais à Gorinthe?

Wicias se chargea d'accomplir la prédiction. Après avoir pris Agrigente, il prit Hiccare, réduisit tout le peuple en esclavage, emmena Laïs dans le Péloponèse, et la vendit à je ne sais quelle vieille femme qui en fit sa servante.

Un jour elle allait puiser de Peau au bord d'une fontaine; Apelles, qui faisait une orgie avec quelques uns de ses amis, la vit passer, gracieuse et flexible, portant avec un geste plein de grâce une amphore sur son épaule.

Il sortit, prit la jeune esclave par la main et l'emmena dans la salle du festin.

— Qu'est-ce que cela, s'écrièrent les convives, une jeune fille timide, modeste, rougissante; tu es fou, Apelles : c'était une courtisane qu'il fallait nous amener.

— C'est bien, laissez-moi faire, dit Apelles; je la formerai, et je vous promets qu'elle ira loin .

Cette fois le peintre était prophète.

i COURTISANES. 1915

En effet, trois ans après, Laïs était la rivale de Phryné elle-même.

Lorsqu'elle allait au temple de Venus , le peuple la suivait en disant que c'était la déesse elle-même qui était descendue sur la terre.

C'était l'époque de la division des écoles, et des disputes entre les sectes cynique, péripatéti tienne, stoïque, épicurienne : les chefs de chacune de ces écoles se réunissaient dans le boudoir de Laïs. On vantait un jour devant elle l'austérité des philosophes : — Je ne sais pas, dit-elle, si les philosophes sont plus austères que les autres hommes; mais ce que je sais, c'est qu'ils sont aussi souvent à ma porte que les autres Athéniens .

m, COURTISAMES.

Mais Athènes la molle , reine de l'Ionie, n'était pas encore assez voluptueuse pour Laïs^ ce fut Corinthe qu'elle choisit : ce fut dans cette ville qu'elle mit un tel prix à ses faveurs, que l'antiquité nous a gardé le proverbe auquel elle a donné naissance : Ne va pas à Corinthe qui veut.

Veut-on savoir quel était ce prix qui effraya Démosthènes ? c'était quatre nr lie francs de notre monnaie.

— Je n'achète pas si cher un repentir, dit l'illustre orateur en se retirant.

Cela prouve que du temps de Laïs, comme du nôtre, les avocats n'étaient pas généreux. Quatre mille francs, c'est ce que donne le fils d'un agent de change à une fille de l'Opéra.

Mais hâtons-nous de le dire à la louange de Lais; si elle faisait payer cher aux uns, elle donnait gratis aux autres. La belle Hiccarienne usait du droit que se sont arrogé les jolies femmes, d'avoir des caprices; malheureusement l'histoire qui nous a consacré son avarice à l'endroit de Démosthènes, a consacré sa libéralité en faveur de Diogène le cynique; et si Lais n'entra point dans le tonneau de Diogène, Diogène entra du moins dans le boudoir de Lais .

Cette condescendance encouragea le sculpteur Micon qui, à soixante-dix ans, était amoureux de la belle Sicilienne. Il se présenta chez elle, mais Lais reconduisit en le raillant sur son étrange prétention. Micon attribue sa mésaventure

à ses cheveux et à sa barbe blanche, teint sa barbe et ses cheveux en noir, et se présente le lendemain chez Laïs.

— Mon ami, lui dit la courtisane en lui tournant: le dos, vous êies fou de venir solliciter une pareille chose.

JL

— Et pourquoi cela? demande Micon .

— Parce que je Pai refusée hier à votre père.

Mais au milieu de cette foule d'adorateurs, un seul| homme reste insensible; c'est le philosophe Xénocrate. Un soir, dans un souper, Aristippe et Diogène raillaient Laïs sur le peu de pouvoir de ses charmes.

— Je parie triompher de sa froideur, dit Laïs .

Diogène et Aristippe, ses amants, tiennent tous deux le pari.

Laïs se lève de table, et s'en va toute courante et tout échevelée pousser la porte du philosophe; elle pénètre dans les appartements, criant qu'elle est poursuivie par des assassins, parvient jusqu'à la chambre de Xénocrate, l'aperçoit dans son lit et va se réfugier dans sa ruelle.

Xénocrate devine l'intention de Laïs, sourit et se retourne de l'autre côté.

Tout ce que le regard a de promesses, tout ce que la parole a d'enivrement, tout ce que le sourire a de provocations fut mis en œuvre par la séduisante Circée; mais sourires, paroles, regards, tout fut inutile; la voluptueuse sirène,

insinuante ou emportée, nymphe ou bacchante, ou serpent, ou lionne, épuisa ses enchantements, sans obtenir de Xénocrate le moindre retour, et pourtant deux heures s'écoulèrent, pendant lesquelles elle resta enlacée à se-s bras, côte à côte, et dans le même lit que lui.

Au bout de deux heures Diogène et Aristippe entrèrent.

— Paie, Laïs, dirent-ils, tu as perdu.

— - Vous vous trompez, dit la courtisane : je ne vous dois rien, j'avais parié animer un homme et non pas une statue.

Comment mourut Laïs? Les auteurs anciens ne s'accordent point là-dessus : les uns la font mourir vieille et misé-

rable, après avoir dédie son miroir à Vénus, ce miroir qui lui était devenu inutile, car elle ne voulait plus s'y voir telle qu'elle était, et elle ne pouvait plus s'y voir telle qu'elle avait été.

Les autres la font mourir jeune, et par un excès de plaisir.

D'autres prétendent enfin qu'emmenée en Thessalie par un amant pour lequel elle quitta Corinthe, elle fut assassinée dans un temple de Vénus par des femmes jalouses de sa beauté.

Tout cela prouve seulement qu'il y eut plusieurs Laïs comme il y eut plusieurs Hercules et plusieurs Orphées.

Page 1