LA DISCIPLINE MORALE
entrainer sur la pente glissante des abstractions dogmatiques : ils n’éprouvèrent pas le besoin de rédiger un symbole-détaillé. Il n’est pas jusqu'aux termes de la résolution relative à la communion, la seule qui vise le dogme, durant la première période de l'Unité, qui n’indiquent cette aversion de la théologie pure; elle invite les fidèles « à laisser de côté les traités, à s’en tenir à la loi divine et à croire simplement. »
Par une conséquence naturelle, les questions de discipline générale ou individuelle passent au premier plan et les Frères ont une organisation et une règle morale bien avant d’avoir un credo ‘. LUnité ne condamne pas la propriété individuelle, mais elle voit dans la pauvreté volontaire le signe de la perfection chrétienne. Les fidèles qui
distribuent leur fortune aux infirmes, aux veuves, aux or-
phelins, ceux surtout quiont refusé desauver leurs richesses en trahissant la vérité, en seront récompensés au centuple.
Les Frères ont le droit de disposer de leurs biens par
testament; mais, à la veille de paraître devant le Juge suprême, ne vaut-il pas mieux s'affranchir de ces soins terrestres ? Les prêtres, tenus de donner l'exemple d’une vertu plus haute, vivent dans la pauvreté évangélique, demandent au travail leur pain quotidien et consacrent aux aumônes tout ce qui n’est pas absolument nécessaire à leurs besoins. Leurs fonctions sont purement spirituelles, toutes les questions matérielles sont du ressort d’un gouverneur (hospodar) et d’une gouvernante (hospodyn), qui rappellent
les diacres de l'Eglise primitive; ces derniers visitent les
sujet, a pensé que le meilleur était de croire ce qu'a enseigné Jésus-Christ. » La doctrine des Frères, à ce moment, repose en effet sur les paroles mêmes de l’Ecriture : Ceci est mon corps (présence réelle), et le pain que nous rompons, c’est-à-dire négation de la transsubstantiation. L'erreur, plus ou moins volontaire des ennemis des Frères, peut s'expliquer en partie. par l'importance qu’ils attachaient au maintien dela substance du painet du vin. — Au début, ils recevaient la communion debout pour protester contre l’adoration de l’hostie. Cette habitude provoqua un tel scandale et donna lieu à tant de calomnies, qu’ils se décidèrent à l’abandonner (Schweinitz, p. 221), 1. Cette tolérance théologique reste un des traits les plus remarquables de l'Unité. Elle explique aussi les très nombreusés variations qu’elle a traversées, . | pue EN CSN
à rer dise
malades, répartissent les secours, distribuent les biens laissés à la Communauté par les membres morts intestats. La haute direction de l'Unité appartient à un conseil suprême formé par les anciens".
Chacun des Frères veille au progrès moral des autres, avertit les insouciants, encourage les faibles, réprimande les pécheurs, toujours prêt aussi à accepter avec reconnaissance et contrition les conseils et les remontrances. Dans les cas graves les coupables sont exclus de la sainte table, et, s'ils ne s’amendent pas, excommuniés, c’est-àdire chassés de l'Unité.
Les Frères ne prétendaient pas que nul ne pût être sauvé en dehors d’eux et reconnaissaient qu'il y avait des élus partout, mème parmi les serviteurs du pape. Ils tendaient cependant instinctivement à former une Église complètement séparée des autres. Peu à peu ils s’écartaient des rites ordinaires, supprimaient les ornements, simpliflaient la messe, condamnaient l'élévation et l’adoration du Saint-Sacrement. Ils ne se résignaient pourtant pas à rompre franchement avec l'Utraquisme, et leur incertitude se fût peut-être prolongée quelque temps, quand les événements précipitèrent la crise.
Les pouvoirs réguliers, ecclésiastiques et politiques, n’ont qu’une médiocre sympathie pour les réformateurs qui leur demandent de modifier toutes leurs habitudes. Les prêtres des paroisses voisines de Kounvald, impuissants tant que les dissidents ne prêchaient que la réforme morale, profitèrent des changements introduits par eux dans le service divin pour les dénoncer et invoquer contre eux l’appui du bras séculier. La situation du roi Georges de Podiébrad était alors des plus difficiles; il venait de monter sur le
1. Sur cette organisation primitive de l'Unité, v. Goll, Zchas., 1884, p. 166. On s’est imaginé quelquefois que les Frères étaient de véritables moines, vivant en commun et soumis à une règle. Rien‘de moins exact. La vie conventuelle et les institutions monastiques ont toujours au contraire été condamnées par eux. Le nom de Frères qu'ils se donnaient n’avait qu’un sens
mystique et chacun gardait sa maison séparée et son existence indépen-
dante.
trône et il n'avait pas encore le royaume bien en main; de nombreux seigneurs supportaient avec impatience son autorité et épliaient une occasion favorable de révolte; il le savait, et il n'avait pour lui ni la force de la tradition et de la naissance, n1 l'appui unanime de la nation. Son intérêt comme son patriotisme lui prescrivait de ne pas exposer la Bohême aux calamités d’une nouvelle guerre religieuse; il craignait la Curie etla ménageait. Quelles que fussent d’autre part ses convictions personnelles, sa cause était attachée à celle des Calixtins : ils l'avaient fait roi, ils étaient ses seuls alliés véritables. Dès qu’on attira son attention sur les Frères, il se crut obligé de sévir, par conscience comme par politique. Il n'éprouvait certes aucune sympathie pour ces dissidents qu’il connaissait mal et dans lesquels il ne vit probablement au début queles continuateurs des Taborites. Il les avait sans cesse trouvés sur son chemin, ces fanatiques qu'aucune défaite n’écrasait, qu'aucun engagement ne lait, que tous ses adversaires, mème les Catholiques, étaient sûrs d’avoir pour alliés. Ces émigrations, ces courses à travers le pays, ces prédications, ces synodes, étaient-ils le prélude d’une nouvelle insurrection :? Lorsque lordre
1. Goll a quelque peine à admettre que le roi ait été assez mal renseigné pour accepter au pied de la lettre les accusations des ennemis des Frères; il ne les a pas pris, pense-t-il, pour les continuateurs des Taborites, mais il avait besoin de prouver au pape sa bonne volonté, et par politique, il a frappé les Frères. (7'chas., 1884, p. 450.) — Pourquoi cependant Georges aurait-il été si bien renseigné? Rokytsana, qui aurait pu dire la vérité, n’était pas en faveur et ne fut pas consulté. Les Frères n'étaient encore qu’une poignée d'hommes, et il n’est pas étonnant que leur doctrine fût mal connue. La différence qui les séparait des Taborites au point de vue du dogme était profonde, mais assez obscure, et la preuve, c'est que la plupart des historiens, avant Goll, ne l'ont pas aperçue; les adversaires qui les accu- ‘saient de nier la présence réelle n'étaient pas tous de mauvaise foi; Georgés, qui ne se piquait pas d’être un grand clerc en matière de dogme, ne pouvait-il pas s’y tromper? La confusion était d'autant plus permise qu'il y avait certainement dans l'Unité un certain nombre d'anciens Taborites. Au début, la Révolution avait présenté les mêmes symptômes. Le rapprochement est si naturel qu'il apparaît à plusieurs reprises de côtés différents. A l’origine aussi, les Taborites s'étaient mis en route avec des bâtons et avaient souffert le martyre, « mais ils étaient ensuite partis pour combattre avec des voitures, des faux, des fusils, des canons, et là où on ne les accueillait pas, ils se battaient,conquéraient, pillaient, brûlaient. » (Valetchovsky). Chose curieuse, les Frères semblent eux-mêmes hantés par la crainte que l'Unité
commençait à renaître, fallait-il que des criminels ou des fous le compromissent, et, en réveillant les inquiétudes du pape, rendissent peut-être inutiles toutes les négociations ? S1 le roi apprit par la suite à mieux connaître les doctrines de l'Unité, ses préventions n’en furent pas sans doute beaucoup diminuées ; quel État, quelle société seraient possibles avec de semblables théories? Comme jadis les magistrats de la Rome impériale, les représentants de l’ordre légal au xve siècle voyaient dans les disciples de Jésus- Christ les ennemis du genrehumain.
La persécution contre les Frères commença probablement vers 1460. On interdit les assemblées de Kounvald, mais ils continuèrent à se réunir sur le territoire de Rychnov qui devint alors leur centre le plus important. Les quelques membres que l'Unité avait recrutés à Prague !, étaient les plus menacés, et ils ne furent pas toujours très prudents. Grégoire s'était rendu auprès d’eux, et, bien que les prédications secrètes fussent interdites, ils étaient rassemblés en assez grand nombre pour prier Dieu, quand ils furent prévenus par un avis officieux qu'ils allaient être arrêtés. Grégoire les invita à se disperser : quelques-uns refusèrent de s'éloigner, pris de ce besoin de souffrances, de cette folie du martyre, si fréquents à l’origine des religions, déclarant « qu'ils voulaient déjeuner des tenailles et dîner du bûcher ». Conduits en prison, ils ne sortirent pas tous victorieux de l’épreuve qu'ils avaient provoquée : « après avoir déjeuné, quelques-uns ne voulurent pas diîner?. » On les retint quelques mois, puis on les remit en liberté ? ; ils avaient abjuré leurs erreurs mais la formule d’abjuration, concue en termes très généraux, d’une obscurité qui paraît voulue, semble calculée de manière à ménager la
ne subisse un jour une transformation pareille, prennent des mesures « pour qu'il ne se passe. pas chez eux quelque chose comme au temps de Zizka. » (Loukach, Jiretchek, Rukov.).
r. Elle avait fait quelques prosélytes à l’Université.