BATAILLE DE MOHACZ
ne cessérent pas. Seules les troupes du parti royal rejoignirent l’armée; Lev et Pachek, chez lesquels la rancune avait étouffé tout sentiment de devoir et de loyauté, entassèrent difficultés sur difficultés ; puis, quand ils mirent leurs soldats en marche, ils manœuvrèrent si bien qu'ils arrivèrent après le combat. Après tout, les Hongrois ne leur donnaient-ils pas l’exemple! A la bataille de Mohacz, Louis n'eut à opposer aux 300,000 Turcs que 26,000 hommes mal équipés et mal organisés. Accepter le combat dans ces conditions était un acte de folie ou de désespoir; le roi brava la fortune. La victoire ne fut pas longtemps douteuse; en une heure et demie, le 29 août 1526, fut détruit le royaume hongrois devant lequel s'étaient brisées tant de fois les hordes ottomanes; il ne fallut pas moins de deux siècles pour leur reprendre leur conquête. Le jeune souverain se noya, en cherchant à fuir, dans les boues de l’Esselye.
« C’est une chose inouïe, dit tristement une complainte contemporaine, qu'un tel roi soit ainsi honteusement sorti du monde... Est-ce là la fidélité qu’on lui avait promise ? »— Lev lui-même, en grandeypartie coupable de la catastrophe, éprouva peut-être un moment de remords : « Voilà où nous en arrivons avec ces sectes et ces hérésies diverses, s’écriat-il en apprenant la défaite. Dieu permet ces deuils et ces tristesses pour nos péchés ; car, nous ne pouvons pas nous en défendre, nous sommes coupables. » Qui sait? Ce n'’était là peut-être qu’une de ces déclamations pompeuses avec lesquelles il maintenait ses partisans.
La mort de Louis ouvrait pour la Bohême une crise redoutable. En plein désarroi, elle se trouvait en présence d’un problème des plus dangereux : le trône était vacant; à qui allait-elle remettre ses destinées? De sa décision, sa
428 FIN DE LA DYNASTIE DES JAGELLONS
fortune pouvait dépendre pour des siècles. En acceptant pour souverain, comme elle le fit, le mari de la sœur de Louis, Ferdinand d'Autriche, elle allait cesser, en fait, sinon en droit, de former un État isolé et indépendant, et sa fortune fut désormais indissolublement liée à celle des États voisins.
A ce moment finit l’histoire du royaume tchèque au moyen âge; la période moderne s’ouvrait dans de graves et tristes conditions. La nation subissait la peine qui semble trop souvent réservée aux peuples qui ont devancé leur
temps, rompu avec la tradition et ouvert à l'humanité des ?
voies nouvelles. La Révolution hussite, commencée au milieu d’espérances radieuses, ne paraissait laisser après elle que fatigue, ruines et désespoir. L’honneur d’avoir à un moment donné pris la tête du mouvement européen se paye presque toujours par de longues souffrances. Comme l'Allemagne après la Réforme, comme la France après 1780,
la Bohême expiait par les désordres intérieurs et la déca-
dence de sa puissance la gloire qu’elle avait conquise et les services qu'elle avait rendus.
Les Jagellons avaient été les ingtruments et les complices
de ces sévérités de la fortune. En un demi-siècle, ils avaient
conduit au bord de l’abîme le pays qui s'était confié à eux.
La royauté affaiblie et discréditée, le peuple asservi, les villes appauvries et menacées, les mœurs publiques corrompues, la constitution faussée, le progrès économique arrêté, l'unité nationale compromise, tel était le triste bilan des cinquante années qui venaient de s’écouler. L'œuvre de restauration, poursuivie si heureusement par Podiébrad, était ruinée. Aucune des questions posées n’avait été résolue ; aucune des difficultés, écartée.
La Bohême a traversé depuis des périodes plus sanglantes et plus douloureuses; elle n’en a peut-être pas connu de
plus réellement funeste. Et tous les malheurs quelle a
éprouvés, c'est alors qu’il faut en rechercher la cause. Sans doute, rien n’était encore irréparable, mais désormais toute faute pouvait devenir fatale. Et la situation était