Id.y p
riche et la plus considérée de la haute noblesse, se croient désormais en état de rompre en visière à leurs ennemis. Lorsque, à ce moment, les États revendiquent de nouveau le droit de nommer les membres du Consistoire, Rodolphe répond paf une raillerie et aussitôt après il renouvelle les anciens mandats contre les Picards. L'émotion est grande, les Évangélistes voient dans la résolution royale une déclaration de guerre et se mettent sur la défensive : à la diète de 1 585, Torateur des Chevaliers fait ouvertement allusion à une insurrection.
Puis, brusquement, une nouvelle accalmie. — Les seigneurs protestants étaient de tempérament timide et ils éprouvaient une terreur salutaire des résultats possibles d'une prise d'armes. Tant qu'il ne surgirait pas un chef qui leur forçât la main, il y avait des chances pour que leur mécontentement s'évaporât en paroles. Bien qu'ils eussent le vague pressentiment des embûches qu'on leur tendait, ils refusaient d'admettre que leur cause fût solidaire de celle des Frères et des bourgeois. Malgré les réformes de Ferdinand P*^ et les progrès de l'autorité royale depuis l'avènement des Habsbourgs, l'organisation administrative de la Bohême était encore à peine ébauchée ; les municipalités et à plus forte raison les seigneurs se réservaient de ne pas exécuter les ordres du souverain, quand ils leur étaient désagréables ; parmi les officiers royaux d'ailleurs, beaucoup, en particulier presque tous les agents inférieurs, étaient gagnés aux idées nouvelles. A quoi bon par conséquent une révolte? L'inertie suffisait pour réduire à néant toutes les résolutions belliqueuses du roi : Rodolphe de plus, bien que très catholique à ce moment, n'apportait pas beaucoup d'obstination à poursuivre ses plans; il satisfaisait sa conscience en lançant des mandats contre les hérétiques, et son indolence, en les oubliant dès qu'ils étaient promulgués. Les Jésuites, qui le jugeaient à sa valeur, n'avaient aucune hâte de s'engager à fond avec un pareil chef.
Vers cette époque précisément, une série de morts leur enlevait les meilleurs de leurs adhérents. — Ils disparais-
saient à temps : leur piété avait ses heures de défaillance ; protecteurs des Jésuites et non leurs disciples, ils n'appartenaient pas à récole néo-catholique, trop modérés au fond, trop imbus des anciennes traditions, trop jaloux de l'indépendance nationale, unis aux autres seigneurs paVdes liens trop solides et trop multiples pour devenir jamais les dociles instruments d'une politique implacable. Il fallait à cette oeuvre de fer et de sang des âmes pétries depuis la plus tendre enfance et dans lesquelles une discipline savante eût étouffé tout instinct de liberté et toute révolte du patriotisme. Quelques années s'écoulèrent avant que les nouvelles recrues, les futurs collaborateurs de Ferdinand II, les Martinits, les Lobkovits, les Slavata, entrassent en ligne. La fatalité, sur ces entrefaites, s'acharnait sur les Catholiques. L'héritier de Guillaume de Rosenberg, Pierre, le dernier représentant de cette antique famille, gagné par sa femme, passait à l'Unité et apportait aux Frères l'appui de richesses plus que royales et d'un nom que tous les Bohèmes avaient appris depuis des siècles à respecter '. Un des chefs catholiques les plus en vue, Georges de Lobkovits, fort habile, mais avide, agité et peu scrupuleux, compromis dans de fâcheuses intrigues, était dépossédé de ses charges ^, et le souvenir de ce regrettable épisode laissait dans l'esprit inquiet de Rodolphe une vague suspicion qui se changea, quel-
1. Nous aurons Toccasion de revenir avec plus de détails sur cette étrange et peu sympathique figure. L'archiviste de Pierre Vouk de Rosenberg, Venceslas Brzézan, a écrit sa biographie; c'est une précieuse source pour l'histoire du commencement du xvii' siècle et elle renferme de très importants renseignements sur l'état des mœurs et des esprits à cette époque. L'œuvre de Brzézan a été publiée par Marech, dans la Siarotcheska Bibliothéka, vol. V, Prague 1880. Cs. aussi Rybitchka, les derniers Rosenberg, articles du Tchas. tchesk. M. 1880.
2. Les seigneurs et les chevaliers avaient conservé de la diète sanglante une extrême répugnance à se mettre en avant, mais si quelqu'un prenait la responsabilité, ils étaient fort emf)ressés. — A la diète de iSqS, l'opposition l'emporta, et la diète se sépara sans avoir voté les propositions royales, ce qui n'était pas arrivé depuis fort longtemps : à l'avenir, avaient dit les frères Lobkovits, le roi ne commandera et ne tranchera plu«. Sur les conseils de Ferdinand de Tyrol, Rodolphe agit énergiquement, Georges prit la fuite, cl, • quand la diète se réunit de nouveau, elle vota tout ce qu'on voulut (oct). V. Tomek, Tçhas.tch. M. i853, p. 21 5.
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ques années après, en une hostilité maladive contre les moines et les prêtres. Hors de la Bohême, la fortune revenait aux Protestants et l'étoile de Philippe II pâlissait devant celle de Henri IV. Pendant une quinzaine d'années, les Jésuites se renfermèrent dans une expectative prudente; les deux partis étaient aux aguets : aucun ne désarmait; personne ne croyait à la paix, et l'armistice était troublé par de brusques incidents, des raids sur le terrain ennemi, — assez semblable aux trêves des Hongrois et des Turcs, qui n'arrêtaient ni les razzias ni les coups de main, interdisaient seulement les vastes entreprises.
Avec le siècle s'ouvre une nouvelle période de guerre : cette fois, c'est l'attaque décisive. « En 1600, dit Slavata dans ses mémoires, Zdéniek Popelde Lobkovits fut nommé par Rodolphe grand chambellan du royaume tchèque. Dévoué à la véritable foi, il employa toutes ses forces à relever dans le royaume la sainte religion ». » Uni par d'étroites relations de famille aux ambassadeurs d'Espagne et de Rome, très pieux, il mît au service du Catholicisme des talents supérieurs et l'influence que lui valurent auprès de l'Empereur une fldélité éprouvée et une volonté inexorable. Long, très coloré, les yeux d'un bleu sombre, avec la moustache et la royale telles qu'on les portait à cette époque, il affectait les allures d'un hidalgo, et c'était en effet un passionné élevé à l'école espagnole. Instruit, parlant avec une égale facilité le tchèque, l'allemand, le latin et l'espagnol, il avait sur les autres conseillers l'avantage que donne ridée fixe. Non pas que le fanatisme exclût chez lui la prudence, mais il repoussait toute idée de transaction sincère avec l'erreur, et pour l'écraser, il ne reculait devant rien. Les Protestants le détestaient et le redoutaient; ils le dénonçaient « comme l'ennemi de la paix », essayèrent par
1. I, p. 40. — Guillaume Slavata, 1 572-1 652 ; ses Mémoires sont une source de premier ordre pour la période de 1608 à 1619. Ils ont été publiés par J. Jipetchek, Prague 1866 et 1868, 2 vol. A côté de ces souvenirs, l'œuvre la plus importante à consulter est celle de Paul Skala, Histoire bohème de 1602 à 1623, en tchèque, publiée par M. Tieftrunk, 5 vol., Prague 1873.
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tous les moyens de se débarrasser de lui, Taccusèrent de malversations : — sans succès. Dans tous les moments décisifs, on retrouve son influence prépondérante : il refuse de contre-signer la Lettre de Majesté arrachée à Rodolphe par les Réformés et est un des plus actifs et des plus habiles ouvriers de l'élection de Ferdinand II. Lorsqu'on lui rappelait que Mathias avait rétabli la tranquillité dans la Haute et Basse-Autriche par une politique de conciliation, il haussait les épaules : si Mathias ouvre à ses sujets le chemin de l'enfer, c'est vraiment un bel exemple à proposer à Rodolphe! On ne transige pas avec le devoir, et le premier devoir d'un souverain est de défendre la vérité : le représentant et le serviteur de Dieu doit-il trahir son maître?
A côté de lui, deux hommes menèrent à l'assaut le parti catholique, Martinits et Slavata. Jaroslas Borita de Martinits descendait d'une très ancienne et très illustre famille qui ne s'était jamais séparée de Rome. Sa fortune était médiocre et il n'avait pas grand chose à perdre et tout à gagner à une perturbation: il ne convient pas de suspecter sa sincérité, mais l'âme de l'homme est complexe : heureux celui qui possède le royaume de Dieu ; toutes les autres richesses lui seront données en surcroît! Slavata au contraire appartenait à une famille favorable à l'Unité. Sa conversion au Catholicisme est curieuse, parce qu'elle résume les mobiles variés et les subtiles influences qui expliquent la défection d'un assez grand nombre de Protestants à cette époque : l'exemple des plus riches et des plus hauts seigneurs du royaume, l'espérance d'un grand mariage, le désir de se pousser auprès du roi, un peu de mépris d'homme du monde pour les Frères, « gens simples et vulgaires », un sentiment confus de l'impuissance de l'Unité qui, incapable de rallier la majorité, n'est plus qu'un élément de division et d'affaiblissement. Les Jésuites, avec leur flair toujours en éveil, devinèrent les combats de cette conscience qui ne demandait qu'à être convaincue, apponèrent des arguments spécieux, suffisants pour enlever à l'apostasie
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une apparence trop odieuse de calcul. L'opinion publique ne prit pas le change complètement et, très émue (iSgy), accusa Slavata d'avoir visé surtout les biens de la grande maison des Hradets dont il épousa en effet Théritière. Slavata publia une apologie de sa conduite, puis s*éloigna, pour laisser aux rancunes le temps de se calmer. Les soupçons dont il avait été l'objet lui avaient été cruels, sans doute parce qu'ils n'étaient pas complètement calomnieux; il en garda une longue rancœur et, quand il revint dans le royaume, où la richesse de sa femme et la faveur du roi lui valurent bientôt une grande influence, il apporta dans sa conduite, avec l'obstination d'un esprit naturellement inflexible, un arrière-désir de vengeance. Il y a dans sa politique, comme dans celle de Martinits, une part d'ambition qui explique que la haine de leurs adversaires se complique d'un peu de mépris : quand on verse le sang à flots et qu'on précipite sa patrie dans un abîme de maux, il faudrait, pour obtenir, sinon le pardon, du moins l'indulgence de l'histoire, ne pas en tirer profit.
Bien que les mobiles qui guident Martinits et Slavata soient certainement plus complexes que ceux de Lobkovits, ils représentent comme lui l'avènement d'une nouvelle école ; les papes avaient enfin en eux les instruments qu'ils désiraient. Pour eux, rien n'existait que l'Église; s'il était nécessaire, pour ruiner l'hérésie, de ruiner la Bohême, ils n'éprouveraient ni pitié ni remords. Les Catholiques jusqu'alors avaient été des patriotes et des nobles, qui n'entendaient faire bon marché ni de l'indépendance du pays ni de leurs propres privilèges : pour être sincère, leur dévouement à Rome admettait certaines limites. Us étaient encore représentés en ce moment dans les conseils du roi par des modérés qui s'effrayaient de la furie de leurs collègues; Adam de Sternberg par exemple, très pieux, ne consentait pas cependant à trafiquer des libertés publiques, défendait les droits de l'État et les prérogatives du souverain. L'attitude de ces politiques était pour les fervents un sujet de scandale; tout ménagement leur paraissait une
lâcheté, et toute tolérance, un crime '. En 1609, au moment de la Lettre de Majesté, les Catholiques se divisent en deux groupes et leurs discussions sont caractéristiques : Martinits et Slavata dénient au roi le droit d'accueillir la demande de la diète : dans les questions qui intéressent l'Église, le prince ne saurait intervenir; au pape seul appartient Tautorité. Cette intransigeance ultramontaine étonne Sternberg : il rappelle les précédents, montre qu'à toutes les époques le roi et les sujets ont réglé en toute souveraineté les rapports des diverses Confessions. Au point de vue du droit historique, sa thèse ne saurait être contestée, mais la logique est du côté de ses adversaires, l'esprit du temps aussi ; l'Église reconstituée réclame de ses serviteurs une obéissance moins réservée et une foi moins timide. L'heure des compromis et des tergiversations est passée, et les politiques sont entraînés malgré qu'ils en aient dans le tourbillon réactionnaire.
L'arrivée aux affaires de la jeune génération est signalée par une recrudescence de ferveur catholique : de nouvelles églises s'élèvent, divers couvents sont fondés; bientôt les mesures de rigueur commencent contre les Protestants. Les documents contemporains sont pleins du récit des violences exercées par les seigneurs catholiques contre leurs serfs : ils les battent, leur introduisent de force l'hostie dans la bouche, lancent des chiens contre ceux qui refusent d'aller à l'église. Il convient sans doute de faire dans ces plaintes une large part à la légende; les témoignages officiels ne laissent pourtant aucun doute sur la réalité de la persécution. Martinits, accordant des privilèges assez étendus à sa ville de Mountsiffaj, met pour condition qu'elle n'admettra
I. Voici la manière dont Slavata s*indigne de la faiblesse des Catholiques : « Les personnes des classes supérieures ne s*étonnaient pas de voir un catholique épouser une utraquiste ou réciproquement, et ensuite faire élever leurs enfants dans l'un ou l'autre culte, suivant leurs conventions. Ils assistaient aux baptêmes et aux enterrements les uns des autres et écoutaient les sermons qu'on y prononçait. Les politiques catholiques s'excusaient en disant que d'après la Constitution du pays, Utraquistes et Catholiques doivent vivre en bonnes relations. » {Mémoires, I, p. 40).
jamais d'hérétiques parmi ses habitants ; quiconque ne communiera pas au moins une fois Tan sous une seule espèce, sera chassé et ses biens confisqués : un tiers reviendra au seigneur, un autre à la ville, le reste sera remis au condamné pour son voyage '. — A Jindrzichov-Hradets (Neuhaus) les Catholiques étaient en majorité, ce qui s'explique sans peine par rinfluence seigneuriale, mais les dissidents y vivaient en paix; les Utraquistes y avaient leur prêtre, allaient faire leurs dévotions hors de la paroisse s'il s'absentait; personne ne les en blâmait, on les enterrait même dans le cimetière consacré. Il y avait aussi dans la commune quelques Frères et ils jouissaient d'une tranquillité complète. A la fin du siècle, brusque revirement. En 1692, le burgrave du royaume, Adam de Hradets, avait demandé aux Jésuites de fonder dans sa ville un collège qui fut inauguré en 1595. Son fils, Joachim-Ulrich, sur leur instigation et d'après les conseils du recteur Blasius, s'applique à rétablir la foi catholique. C'est le devoir des princes, dit l'Instruction qu'il promulgue, de travailler à l'honneur et à la gloire de Dieu, ce qui ne peut avoir lieu sans l'unité et la conformité dans la foi ; aussi rien ne lui a paru plus utile et plus désirable au début de son administration, que de mettre un frein aux divisions religieuses et à la violation des lois ecclésiastiques ^. Suit toute une série de prescriptions: les habitants ne s'adresseront pas à des prêtres étrangers; le curé distribuera la communion sous les deux espèces à ceux qui le demanderont; il n'y a donc aucun prétexte de chercher ailleurs les secours religieux et la direction que les ministres réguliers de TÉglise sont seuls autorisés à donner. Quiconque mourra sans avoir reçu les derniers sacrements et la communion d'un prêtre onhodoxe, sera enfoui hors du cimetière municipal. Le dimanche et les jours de fête, aux heures des offices, les cabarets seront fer-
1. Rybitchka, Les préludes de la Contre-Réforme en Bohême, dans les Comptes^rendus de VAcad. de PraguCy 1882, p. 100.
2. Orth, Esquis^ d'une histoire politique et morale de Jindrzichov-Hradets (en tchèque), Jindrzichov-Hradrets, 1879; P®g^ 52-54.
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mes, il sera défendu de vendre et de travailler sous peine d'amende : huit jours de prison à tous ceux qui se mêleront à des cérémonies dans lesquelles on s'éloigne des rites romains. Tous les habitants seront tenus d'assister au culte catholique et de prendre part aux processions; les conseillers suivront le cortège, le cierge à la main ; les bourgeois devant les maisons desquels elle passera, décoreront leurs maisons et se tiendront sur le seuil de leurs portes avec un cierge. A l'arrivée d'un nouveau curé, les magistrats se réuniront à la maison commune, l'accompagneront aux vêpres et, le lendemain, feront l'offrande. Ils veilleront à ce que les règlements soient observés. Personne ne s'établira dans la ville qu'après avoir confessé sa foi devant le doyen. Les parents n'enverront leurs enfants que dans des écoles catholiques.
Avec quelques nuances, qui dépendent du caractère des propriétaires, des faits analogues se passent alors dans presque tous les domaines catholiques. — Ces actes n'étaient pas absolument contraires aux lois du pays, ils n'atteignaient encore qu'une très faible partie de la population ; ils expliquent cependant l'inquiétude et le mécontentement qui commençaient à se manifester. L'émotion devint générale quand, au mois de septembre 1602, des hérauts descendirent du château des Hratchany et publièrent à son de trompe un mandat impérial qui renouvelait contre les Frères les édits de Vladislas et de Ferdinand, interdisait leurs réunions, ordonnait aux prêtres catholiques ou utraquistes de prendre possession de leurs églises et déclarait ennemis publics tous ceux qui ne se soumettraient pas à l'ordre du roi. C'était une véritable provocation, d'autant plus que les termes du décret, vagues et ambigus, visaient avec les Frères toutes les sectes hérétiques, tous ceux qui n'étaient pas catholiques ou utraquistes orthodoxes ".
Lorsque la diète se réunit au mois de janvier i6o3, l'opposition trouva un chef dans Boudovets de Boudov qui, de-