‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 214 sur 239 · Histoire des Persécutions^ ch · texte numérisé non relu

Histoire des Persécutions^ ch

mes dans les collèges des jésuites, leur conscience violentée. Les serfs étaient forcés d^assister aux cérémonies catholiques et de déclarer qu'ils ne demandaient pas mieux que de revenir à la foi romaine; ceux qui résistaient, étaient chassés ou emprisonnés. Les prêtres exaltaient par tous les moyens le zèle de leurs fidèles, condamnaient les habitudes de tolérance qui avaient peu à peu passé dans les mœurs, refusaient l'absolution à ceux de leurs paroissiens qui assistaient aux baptêmes, aux mariages ou aux enterrements hérétiques, n'autorisaient les unions mixtes que par exception et dans des cas déterminés avec beaucoup de prudence. Un jésuite prêchait à Prague qu'il vjjait mieux avoir dans sa maison le diable plutôt qu'une femme luthérienne : car on exorcise les démons, mais non les Luthériens.

Ces griefs, relevés sur la longue liste de ceux qu'énumère V Apologie des États ', sont en général très réels. A la même époque, les Silésiens,qui n'avaient aucun sentiment de haine particulière pour les Habsbourgs et que leur éloignement protégeait dans une certaine mesure, ne relèvent pas moins de deux cents trente-trois points sur lesquels on a violé contre eux la Lettre de Majesté. La réponse des Catholiques à Y Apologie ressemble fort à un aveu. Ils détournent le débat, reprochent aux Réformés quelques actes de violence, — presque tous d'ailleurs postérieurs à l'insurrection, — refusent la discussion, s'enferment dans des affirmations générales: — les plaintes des rebelles ne sont que des prétextes; nulle part la liberté n'était malheureusement aussi grande qu'en Bohême sous le règne de Mathias, et chacun croyait ce qu'il lui plaisait; sa Majesté n'a-t-elle pas permis que dans Prague, sa capitale, sous ses yeux, on construisît deux magnifiques églises où les Protestants célébraient leurs cérémonies impies? Les Picards n'en ont-ils pas inauguré une autre? Plusieurs autres églises n'ont-ellcs pas été ouvertes dans diverses villes royales? Que l'on parcoure la liste des signataires de Y Apologie; il y a là des assesseurs du Tribunal

I. V Apologie, édil. Schubert; v. en particulier p. 42, 46, etc.

suprême, des officiers de la maison royale, des conseillers des communes. Singuliers proscrits que ces fonctionnaires! — La réponse est spécieuse. Slavata, qui écrit ses Mémoires pour réfuter les accusations lancées contre lui par Thurn et les exilés, revient à plusieurs reprises sur les privilèges dont jouissaient les dissidents : « En somme, dit-il, les États du royaume et des provinces annexes n'avaient aucune raison de réclamer une plusgrande liberté au point de vue politique et religieux que celle dont ils jouissaient sous l'heureux gouvernement de l'illustre maison d'Autriche ' ». Ailleurs, il se défend contre les calomnies dont il a été l'objet ainsi que Martinits, et prétend qu'il ne nourrissait aucune arrière-pensée contre la constitution. — En réalité, c'est jouer sur les mots. Lorsqu'il s'était agi d'accepter la Lettre de Majesté, Slavata et ses amis l'avaient combattue pour deux raisons principales, parce que leur conscience n'admettait pas que la décision des questions religieuses appartînt aux assemblées politiques, « et parce qu'elle confirmait et approuvait l'existence d'une autre religion que la religion catholique ^ ». Leur conviction s'était-elle modifiée depuis lors ? Qui donc oserait le soutenir. Lorsque Ferdinand avait confirmé la charte de 1609, Slavata et les hommes qui se qualifiaient eux-mêmes de Catholiques ardents, avaient eu le plus grand soin de déclarer que, pour eux, ils ne s'en souciaient nullement. « Il convient de savoir, dit Slavata en parlant de lui-même et de Martinits, que ces d'eux comtes étaient convaincus que les seigneurs ont le devoir, devant Dieu et devant leur conscience, d'amener et de tenir leurs sujets à tout ce qui est favorable au salut de leur âme ou utile à leur corps; ils rendront compte à Dieu de leur gouvernement. Pour éviter une lourde responsabilité devant l'Éternel, ils doivent donc contribuer et travailler, autant qu'il est en eux, à tout ce qui est utile au progrès et à l'expansion de la foi catholique, dans la ferme conviction qu'ils obtien-

i. Mémoires, II, p. 252.

i.Id.yl, p. 381,391.

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dront par elle le salut éternel. Ils reconnaissent de même que, dans tous les actes et les délibérations, ils n*ont rien négligé de leurs devoirs et de leurs charges ". » L'aveu est suffisant. Par quel dernier reste de pudeur ou par quel calcul ont-ils nié plus tard leurs actes et leurs pensées? Il est difficile de le démêler, mais c'est rendre à leur mémoire un détestable service que d'accepter leurs explications au pied de la lettre. Leur conduite ultérieure n'a en effet d'autre excuse qu'une conviction implacable, et quelle flétrissure ne mériteraient pas les hommes qui ont si furieusement exploité la victoire, s'ils n'avaient pas eu au moins assez de courage pour la désirer et assez de foi pour la préparer !

Ce qui est vrai dans leurs réponses et ce qu'il faut en retenir, c'est que leur zèle ne paraissait pas encore près de recevoir sa récompense : la liberté religieuse n'avait reçu aucune sérieuse atteinte, et les Protestants, couverts par des privilèges précis, maîtres d'une énorme majorité et confiants dans leurs récents succès, n'étaient pas aisément intimidés. Mais les Catholiques minaient le terrain, contestaient en principe les prérogatives des dissidents et les rognaient en fait. Jusqu'à quel moment les Réformés devaient-ils attendre? Quel degré d'oppression excuse la Révolte? L'argument qu'on leur oppose est un sophisme depuis longtemps démodé. En réalité, et bien que leurs pertes matérielles fussent absolument insignifiantes, ils étaient désormais en état de légitime défense, et ils n'avaient, dans les mesures qu'ils prendraient, à tenir compte que de leurs propres intérêts. Que les rancunes personnelles et les intrigues égoïstes aient eu cependant une part considérable, — peut-être prépondérante, — dans la révolte, les faits le démontrent ; les ambitions individuelles pourtant n'auraient pas entraîné la majorité, si celle-ci n'eût été en présence d'une véritable conspiration contre la religion du pays.

Comment en douter? — A côté de Slavata, que d'autres

i./d.. Il, p. i38.

révélaient les complots de la cour! Michna, secrétaire de la Chancellerie tchèque et un des principaux agents du parti réactionnaire, annonçait qu'on ferait bientôt le procès des Défenseurs : laissez seulement Ferdinand prendre le gouvernement; avec une garnison permanente à Prague, il ne se passera pas un an que les bourgeois ne se convertissent de bonne ou de mauvaise grâce; les Habsbourgs ont leur conviction faite, ils ne toléreront dans leurs pays d'autre religion que le Catholicisme. — Le capitaine du château royal de Miélnik : une fois le Roi sur le trône, tous devront accepter la même foi, et saint Pierre aura beaucoup d'imitateurs. — Mais son serment,? — Bah ! il avait aussi juré aux Styriens. — Un bourgeois de Kroumlov se réfugiait à Prague, parce qu'il était persécuté dans sa commune à cause de ses opinions : vous auriez aussi bien fait de ne pas déménager, lui déclare un jésuite, car dans peu de temps on ne souffrira à Prague que la religion romaine. — Le maître de la monnaie disait queThurn, Schlick, Guillaume de Lobkovits et la barbe de bouc (Boudovets) n'emporteraient pas de la ville leurs têtes de pavots '.

Pour le moment, le principal effort de la réaction catholique se portait sur les villes. Le Sous-Chàmbellan,Totchnik, ne gardait plus aucune mesure ; ceux des magistrats municipaux qui hasardaient quelque protestation, étaient bruta-

I. Tous ces faits ont été réunis par Gindély, ï, p. iSS-Sg. — ^Les véritables causes de la révolte furent politiques, dit M. Tomek. Les Etats tchèques voulaient annuler la royauté et attirer à eux tout le pouvoir. Us cherchaient leur revanche de la diète de i6i5. — Histoire de l'Autriche dans les temps modernes (en tchèque), Prague 1 887, p. 1 74. — Que ces raisons d'ambition aient joué un très grand rôle, nous l'avons dit et nous le montrerons encore; il est difficile de prendre très au sérieux les convictions de Thurn et de beaucoup de ses auxiliaires; mais cela ne modifie en rien la question. Il fallait ou se révolter ou se soumettre à Rome. Sans l'insurrection, le Protestantisme tchèque, — un peu plus lentement, — aurait disparu comme avait disparu le Protestantisme styrien. M.Tomek s'en consolerait sans peine, et nous autres, pour qui toutes ces divergences scolastiques sont fort indifférentes, nous comprenons très bien ses raisons. La prospérité du pays n'eût pas été arrêtée pour des siècles, son indépendance supprimée, sa nationalité menacée. La révolution fut un épouvantable malheur; seulement la responsabilité en retombe au moins autant sur Ferdinand et les ministres qui la rendirent nécessaire que sur les seigneurs qui en prirent l'initiative.

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lement rappelés à l'ordre : le primat de la Nouvelle-Ville de Prague et celui de Zatets avaient demandé, lors de la diète de 1617, que Ferdinand confirmât la Lettre de Majesté; ils furent destitués et remplacés par des Catholiques. — A Litomierzitse, Totchnik exigeait que Ton conférât le droit de bourgeoisie à deux de ses aflfidés les plus décriés : les conseillers refusèrent; il les accabla de reprochés et d'injures, en fit arrêter trois, et les tint prisonniers tant que les autres n'eurent pas cédé. Puis, à la première vacance, un des deux nouveaux bourgeois fut bombardé conseiller, bien qu'il n'eût pas obtenu une seule voix et ne remplît pas les conditions légales. — Des procédés analogues furent employés dans la plupart des villes. Bientôt ce fut un concert de récriminations. Les habitants de la Mala-Strana se plaignent, en 1618, que les capitaines royaux les traitent comme des serfs: les Catholiques obtiennent avec la plus grande facilité ou même reçoivent d'office le droit de cité que les Utraquistes sollicitent en vain; le Sous-Chambellan éloigne du vote les électeurs les plus influents en leur imposant des conditions inaccoutumées, ne tient aucun compte de leurs choix et nomme conseillers « des gens simples qui ne connaissent ni le droit ni les usages ni la langue tchèques, qui ne savent ni lire ni écrire ». — Grâce à cette pression éhontée, dans presque toutes les villes l'autorité passa entre les mains des complices de la cour : quand les Défenseurs convoquèrent, en 1618, une assemblée générale, pour protester contre les vexations dont ils étaient l'objet, la plupart des cités s'abstinrent; quelques-unes même, terrifiées, se séparèrent nettement des États, déclarèrent qu'elles ne reconnaissaient que l'Empereur pour roi, maître et défenseur, et qu'elles n'en voulaient pas d'autre. Après que la révolte eut commencé, elles conservèrent longtemps une neutralité expectante, qu'expliquent à la fois la défiance que leur inspiraient les nobles et la crainte qu'elles avaient du Sous-Chambellan.

Aucune ville n'avait été aussi durement traitée que la capitale. Un décret du 3 novembre 1G17 avait si bien étendu

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les pouvoirs des juges royaux qu'il supprimait presque les franchises communales : ils présideraient toutes les assemblées populaires, examineraient et approuveraient les comptes, le conseil municipal ne se réunirait qu'avec leur assentiment, aucune question ne serait soulevée qu'avec leur approbation. — Dans quel sens s'exercerait leur action? La suite de l'ordonnance enlevait tous les doutes. Ils veilleraient à ce que toutes les fondations pieuses fussent employées conformément au vœu des donateurs, c'est-à-dire, comme presque toutes ces fondations étaient antérieures à la Réforme, qu'elles devaient faire retour au Catholicisme. C'était une sorte « d'édit de restitution », la première application à la Bohême de la politique que Ferdinand essaya quelques années plus tard d'imposer à l'Allemagne entière. L'émotion créée par Tédit du 3 novembre n'était pas calmée qu'un nouvel arrêt interdisait la publication de tout écrit contraire à la religion ou hostile au gouvernement; défense de rien imprimer sans l'autorisation préalable du Chancelier.

Ces mesures comblaient les vœux du parti révolutionnaire : la défection des modérés l'avait fort affaibli; la cour se chargeait de lui ramener les timides et les indécis. Son chef le plus remuant était alors le comte Mathias de Thurn. Issu d'une très illustre et ancienne race, le comte Mathias était à peine un bohème : sa famille, originaire d'Italie, n'était inscrite que depuis fort peu de temps sur la liste de la noblesse tchèque ; lui-même avait passé presque toute sa jeunesse en Carinthie, et il ne parla jamais bien le slave. A un moment où tout dépendait des diètes et où les diètes dépendaient de l'éloquence, c'était une grave infériorité pour un chef de parti que de savoir à peine la langue de ceux qu'il prétendait conduire; et quelle meilleure preuve de la décadence générale du pays tout entier que la patrie de Podiébrad et de Zizka en fût réduite à livrer ses destinées à un demi-étranger! Thurn n'ignorait pas seulement la langue de la Bohême, mais ses besoins, ses faiblesses, ses désirs, son génie, et son patriotisme poin-

GUILLAUME DE ROUPA 5lJ

tilleux n'avait pas les délicatesses et les timidités d'un Boudovets ou les clairvoyantes inquiétudes d'un Ziérotyn. Défenseur impatient de la liberté religieuse, il n'avait ni l'âme très pieuse ni le cœur très haut : à ce point de vue, il était le meilleur chef qui convînt à une révolte oligarchique où les intérêts matériels se confondaient trop étroitement avec les passions sincères et quelquefois les étouffaient. Sa foi, comme sa patrie, il avait assez de hardiesse pour risquer sa vie pour elles, mais il ne les chérissait pas de cette tendresse pleine de sollicitude qui redoute les hasards et tremble devant les pensées extrêmes. Pas très riche et fort ambitieux, très avide de bruit et ne croyant pas payer trop cher la renommée par de grandes responsabilités, à une époque où les caractères étaient médiocres, la hardiesse avec laquelle il se mettait en avant, sans le rendre populaire, lui avait valu une grande notoriété, et dans un pays où les qualités et les vertus militaires étaient lamentablement déchues, le souvenir de quelques campagnes de Hongrie et sa facilité à accepter le commandement l'avaient promu général. Malheureusement l'événement prouva qu'il était aussi médiocre stratégiste que politique aventureux, et l'histoire ne saurait qu'être sévère pour l'homme qui, après avoir brigué une si lourde tâche, y fut si tristement inférieur.

A côté de Thurn, que l'on désignait dçjà comme le chef militaire de la révolution, la direction politique, à défaut de Boudovets, qui ne joua dans les événements qu'un rôle un peu effacé, devait revenir à Guillaume de Roupa. Parlant et écrivant plusieurs langues avec une rare perfection, il était tout désigné pour la conduite des négociations avec les peuples voisins. Les fonctions qu'il avait remplies auparavant avec une certaine distinction lui avaient permis d'acquérir de sérieuses connaissances administratives. D'ailleurs, pas plus que Thurn, ce n'était un homme remarquable, et, s'il ne reculait pas devant un acte dangereux, son courage n'était pas à l'abri de soudaines défaillances : on l'avait vu en 1617, lorsque, après avoir soutenu la thèse de l'élection du roi, il n'avait pas osé refuser sa voix à Ferdinand.

5l8 HROB ET BROUMOV

Depuis plusieurs années, Thurn, Roupa, Boudovets et leurs complices préparaient une insurrection, et étaient en relations avec les Protestants étrangers. En 1612, Thurn disait à un agent saxon que les États, toujours trompés et menacés, n'attendaient que d'être mordus pour se débarrasser d'un maître détesté. Un envoyé de l'Électeur de Saxe écrivait que l'idée d'élire roi Jacques I" faisait son chemin ; le roi d'Angleterre, qui avait repris assez maladroitement le rôle de Henri IV à la tête du parti protestant, ne convoitait pas cependant la couronne de Bohême, mais patronnait chaudement alors la candidature de l'Électeur palatin. Les représentants des puissances catholiques étaient au courant de ces menées, et Zuniga prévenait la cour de Madrid que les Tchèques et les Hongrois songeaient à se séparer de la maison d'Autriche. Roupa était en commerce d'amitié avec l'Électeur palatin, Frédéric V. La nomination de Ferdinand avait détruit les derniers scrupules des meneurs, et l'attitude des ministres leur avait préparé de nombreux adhérents. Ils n'attendaient plus qu'un prétexte retentissant : dans l'état du pa3's et au milieu des passions surchauffées, ils étaient sûrs de ne pas languir longtemps.

Un des points les plus controversés de la Lettre de Majesté était la situation des dissidents sur les domaines ecclésiastiques. La charte de 1609 reconnaissait aux nobles et aux habitants des villes royales le droit de se construire des temples ; le traité signé entre les Protestants et les Catholiques, qui formait comme une annexe de la Lettre de Majesté et qui, inséré dans les Tables du pays, avait force de loi, avait stipulé le même droit pour les habitants des domaines royaux; dans les négociations préalables, les Évangélistes avaient ajouté qu'ils entendaient aussi sous le nom de domaines royaux les biens ecclésiastiques, qui, suivant les usages du pays, étaient considérés comme relevant directement de la Couronne * . L'intention des Protestants n'était pas douteuse

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