‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 57 sur 239 · I. Diètes bohèmes, II, p. i5i et sq · texte numérisé non relu

I. Diètes bohèmes, II, p. i5i et sq

DÉFAITE DE l'iNSURRBCTION I I 9

parlement, composé des délégués des assemblées provinciales et qui restait par leur intermédiaire en communion avec le pays. Les Ordres s'affranchissaient un moment de leurs préoccupations mesquines, sacrifiaient leurs ambitions personnelles à l'intérêt suprême de la patrie : un vent de liberté soufflait, les idées démocratiques reparaissaient. Cela seul révélerait l'influence prépondérante des villes et des Frères.

Mais que valent les programmes sans les hommes! Il était plus aisé de protester contre les lois de Ferdinand que de secouer le souvenir des vingt dernières années : beaucoup avaient déjà le pli de la servitude. Dans la réunion des Trois Ordres, des dissidences se produisirent. Jean de Pemstein, le chef des Utraquistes progressistes, se sentait dépassé : ni le roi sans les communes, disait-il, ni les communes sans le roi ne peuvent bien marcher. Beaucoup étaient assaillis par les mêmes doutes. Ils n'avaient pas envisagé les conséquences extrêmes de leur action : mis en demeure de prendre les armes pour soutenir leurs droits, ils se troublaient. Entre leur serment de fidélité au roi et leurs sympathies religieuses, ils ne se décidèrent pas à choisir, attendirent les événements. Les plus clairvoyants d'entre les nobles se demandaient à qui profiteraient les modifications introduites dans la constitution, éprouvaient quelque honte d'être traînés à la remorque des bourgeois. Les Utraquistes se méfiaient des Frères. Dans le comité directeur, quatre membres sur huit appartenaient à l'Unité : n'était-ce pas un scandale ? Parmi les Frères euxmêmes, plus d'un s'étonnait du rôle qu'ils avaient pris : était-ce à eux de tirer l'épée? N'étaient-ils plus les disciples de Celui qui a dit que son royaume n'était pas de ce monde?

Les États avaient voté la levée d'une armée : le commandant fut Pflug de Rabenstein qui ne manquait ni d'expérience ni de courage, mais qui n'avait ni assez d'autorité pour obtenir de la diète des résolutions décisives, ni assez d'initiative pour y suppléer. Les troupes arrivaient lente-

I20 DéFAITE DE l'iNSURRECTION

menXf sans enthousiasme : chefs timorés et soldats médiocres! Les manifestes éloquents ne compensaient pas la faiblesse des effectifs. L'inmiense majorité de la noblesse avait pris parti contre Ferdinand : i,738 chevaliers ou seigneurs avaient apposé leur signature sur le parchemin de l'alliance; mais il semblait que cet effort eût épuisé leur courage. Aucun secours n'arrivait des provinces annexes : triste châtiment d'une politique égoïste. Les Moraves, satisfaits de la liberté religieuse dont ils jouissaient^ ne bougeaient pas ; les Silésiens étaient dans une de leurs crises fréquentes d'exaspération contre les Slaves ; leur zèle pour la Réforme ne se manifesta que par la lenteur avec laquelle ils envoyèrent leurs contingents à Ferdinand. Seules, les villes de Lusace fournirent quelques renforts à Jean-Frédéric.

Que les Protestants montrassent un peu de décision, et le roi était en grand péril. L'intervention de Pflug, quelque médiocre que fût son armée, aurait eu des conséquences incalculables. L'Électeur le suppliait d'agir. Charles-Quint s'était avancé jusqu'à Cheb ; Ferdinand et Maurice se mirent en marche pour le rejoindre. Une attaque combinée des Tchèques et des Saxons présentait de sérieuses chances de succès. Pflug ne voulut pas avancer sans un ordre écrit des directeurs, et ceux-ci, pris de tardifs scrupules, le refusèrent. Le roi fut ainsi libre d'opérer sa jonction avec son frère sans avoir été sérieusement inquiété. — Le sort des rebelles était fixé. Un mois plus tard l'Électeur était complètement défait à MUhlberg et fait prisonnier (21 avril). Non seulement il n'avait reçu aucun secours des Tchèques, mais c'était pour avoir laissé trop longtemps une partie de son armée sur la frontière de la Bohême, où le retenaient ses négociations avec les États, qu'il avait été coupé d'une partie de ses troupes et obligé d'accepter la bataille avec des forces inférieures (1547).

La nouvelle du désastre de MUhlberg éclata conmie un coup de foudre au milieu de la diète qui venait de se réunir à Prague (18 avril). Les plus hardis, ceux qui étaient trop compromis pour espérer leur grâce, essayèrent bien de

DÉFAITE DE l'iNSUMIECTION 121

fcleyer les courages, obtinrent quelques votes énergiques. Vaines démonstrations qui ne trompaient personne. Tant qu'ils étaient ensemble, les députés se grisaient de leur éloquence et prenaient des poses héroïques ; dès qu'ils se retrouraient seuls, ils retombaient dans leurs tergiversations et leurs terreurs. Les nouvelles se pressaient, sinistres : Jean-Frédéric avait renoncé à l'Électorat en faveur de Maurice^ et il n*avait pas même reçu la liberté pour prix de son abdication ; Philippe de Hesse, pressé par des forces supérieures, s*était rendu à discrétion. L'Allemagne était aux pieds de FEmpereur, la Réforme écrasée, le Catholicisme triomphant : Charles-Quint se préparait à tourner ses armes contre les Tchèques ; dans la lutte inmiinente quelles chances de succès restaient aux rebelles! Déjà Ferdinand entrait dans le royaume à la tête d'une armée impériale et arrivait à Litomierzitse. Il y convoquait les États moraves et silésiens qui accoururent aussitôt, tout agités d'une joie secrète à la pensée des malheurs qui menaçaient leurs maladroits voisins. Qu'opposerait-on à Ferdinand?— L'armée de Pflug? — Elle n'existait plus; les soldats s'étaient éparpillés sans attendre les ordres de la diète.

Ferdinand avait le sens très fin de la réalité des choses et le succès ne l'enivrait pas. Il savait que la fortune aime les audacieux, trahit vite aussi les imprudents. La victoire qu'il avait remportée était brillante, et il comptait l'exploiter, mais il ne voulait pas la compromettre par des exigences intempestives. Les Tchèques, imprudents, divisés, timorés, avaient mérité une sévère leçon ; — il fallait craindre, en les poussant à bout, de rendre leur désespoir redoutable.

D'autant plus que l'Allemagne était encore frémissante, surprise plus que domptée : de ce côté, l'avenir réservait aux triomphateurs de tristes étonnements, et le roi, moins optimiste que son frère, le pressentait. Il ne faut pas croire d'ailleurs que, dès cette époque, les idées de monarchie absolue fussent généralement répandues; un système n'at-

Page 1