‹ Fior d'AlizaChapitre 107 sur 197 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Si j*étais la Madone, pensais-je tout en jouant, il me semble que je serais flattée et attendrie par un air. J*y mêlais des soupirs et des paroles tout bas dans mon cœur, tout en jouant ; cela allait bien tant que Tair du couplet était sérieux, dévot et tendre comme mon idée ; mais à la fin du couplet, quand il fallut jouer la ritournelle, la ritournelle gaie, folle et sautillante comme les éclats de voix du pinson ivre de plaisir, au bord de son nid sur les branches, oh! alors, monsieur, je pus à peine achever, malgré la dissonance si je n'achevais pas, et, malgré la peur de manquer ainsi à Toreille de la, Madone; j'achevai cependant, mais le chalumeau s'échappa de mes doigts à la dernière note de gaieté qui contrastait trop fort avec mon désespoir : mes larmes me coupèrent le souffle, la zampogne se dégonfla dessous mon coude avec un long gémissement faux, comme de quelqu'un qu'on étrangle, et je roulai évanouie sur le pont sans regarder, sans voir, jusqu'à ce qu'un char à quatre bœufs, qui menait une noce de contadini, s'arrêta devant moi, à ce qu'on me dit depuis.

Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je restai ainsi évanouie de douleur sur les marches de la petite chapelle, au milieu du pont, devant la niche grillée de la Ma-

done. Quand je revins à moi, je me trouvai toujours couchée dans la poussière du chemin, sur le bord du pont; mais une jolie contadine, en habit de fête, penchait son gracieux visage sur le mien, me donnait de Tair au front avec son éventail de papier vert tout pailleté d*or, et me faisait respirer, à défaut d'eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle tenait à la main comme une fiancée de la campagne ; elle était tellement belle de visage, de robe, de dentelles et de rubans, monsieur, qu'en rouvrant les yeux je crus que c'était un miracle, que la Madone vivante était descendue de sa niche ou de son paradis pour m'assister, et je fis un signe de croix, comme devant le Saint-Sacrement, quand le prêtre l'élève à la messe et le fait adorer aux chrétiens de la montagne au milieu d'un nuage d'encens, à la lueur du soleil du matin qui reluit sur le calice.

Mais je vis bien vite que je m'étais trompée, quand un beau jeune paysan de Saltochio, son fiancé ou son frère, détacha de son épaule une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite chaîne d'argent, déboucha la gourde, et, l'appliquant à mes lèvres, eii fit couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever le cœur et me rendre la parole.

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