CHAPITRE CINQUIÈME
peut-être, par cet évanouissement de douleur sur la route et par cette fortuite rencontre, une occasion de savoir de ses nouvelles, et qui sait, peut-être de parvenir jusqu*à lui. — Dieu ! me disje tout bas en moi-même, la Madone du pont de Cerchio m*aurait-elle exaucée pour si peu ? Et je pressai, sans qu*on s*en aperçût, ma zampognesur mon cœur, car c*est elle qui avait si bien joué Tair dont la Vierge était tout à Theure attendrie.
Je ne fis semblant de rien et je continuai à interroger, sans affectation, Tenfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou quelque espérance de ce qui s*échappait de ses lèvres.
Pendant ce temps les grands bœufs marchaient toujours, et les murs gris des remparts de Lucques, couronnés d'une noire rangée de gros tilleuls, commençaient à apparaître à travers la poudre de la route, au fond de Thorizon.
— Ton frère, le fiancé, dis-je au petit, est donc laboureur, et il aidait son père dans les travaux de la campagne?
— Ohl non, dit-il, nous étions assez de monde à la maison sans lui pour soigner les animaux et pour servir de valet de ferme au père : mon frère atné était entré, depuis deux ans, comme porte-clefs de la prison, dans la maison
du bargello ; notre aïeule Tavait ainsi voulu, pour que sa filleule, la fille du bargello^ et son petit-fils^ dqoh frère, eussent Toccasion de se voir tous les jours et de s'aimer ; car elle avait toujours eu ce mariage dans Tesprit, voyezvous, et les grand*mères, qui n*ont plus rien à faire dans la maison, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres, Uœil des maisons, c'est la vieillesse, à ce qu'on dit ; les jeunes n'en sont que les pieds et les mains.
— Mais, après la noce, ton frère et ta belle-sœur vont-ils toujours rester dans cette prison chez le père et la mère de la sposa.
— Oh ! non, répondit l'enfant; ils vont revenir à la maison, et notre père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon frère, à présent marié, le bétail et la culture ; il se réserve seulement les vers à soie, parce que ces petites bêtes donnent plus de revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mêmes, pourvu que les jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par jour, les feuilles de mûrier dans leur tablier, et qu'on leur change souvent la nappe verte sur la table, comme à des ouvriers délicats qui préfèrent la propreté à la nourri-* ture.