‹ Fior d'AlizaChapitre 114 sur 197 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

J'obéis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout tremblants, les airs de marche au retour des pèlerinages d'été dans les Maremmes, les chants de départ pour les moissonneurs qui vont en Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les processions et les Te

Deum à Stan Stefano, les barcarolles de Venise ou les ta* rentoiles de File d*Ischia au clair de la lune, que j'avais si souvent jouées sous les châtaigniers, les. dimanches soir, avec Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature à réjouir la noce et à faire arrêter les passants; mais je n'en avais guère besoin.

La famille du bargello était très-aimée dans le peuple des boutiques et des places de Lueques, parce que, malgré ses fonctions, le bargello^ chargé des prisons , était doux et équitable, et qu'il avait dans ses fonctions même de police mille occasions d'être agréable à celui-ci ou à celuilà. Qui est-ce qui n'a pas affaire , une fois ou l'autre dans sa vie, avec la justice ou la police d'un pays? Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, même en prison ; n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-même plus tard, dans les galères de Livourne. Celui qui tient le bout de la chaîne peut la rendre à son gré lourde ou légère. Le bar-

gello et sa femme avaient un vilain métier, mais c'étaient de bonnes gens.

La foule de leurs amis se'pressait à la porte de la ville; on sortait de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fête : les fenêtres étaient garnies de jeunes filles et de jeunes garçons qui jetaient des œillets rouges sur les pas des bœufs, sur le ménétrier et sur le char ; nous en étions tout couverts; on battait des mains et on criait : Bravo I pifferaro.

À chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvisées, sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je croîs bien qu'après l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais joué si juste et si fort de ma vie. Ah ! c'est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens, monsieur I Ce dieu, c'est la foule ; quand elle est contente, ils sont inspirés; j'étais au-dessus de moi-même, ivre, folle, quoil Chacun me tendait une fiasque de vin ou un verre de rosolio ; on m'attachait une giroflée à ma zampogne ou un ruban à ma veste pour me témoigner le contentement.

Quand nous arrivâmes à la sombre porte à clous de fer du bar gello ^ tout à côté de l'énorme porte de la prison, et que les bœufs s'arrêtèrent, je ressemblais à une Madone

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