‹ Fior d'AlizaChapitre 117 sur 197 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

La tour était haute, étroite, humide et percée seulement, çà et là, de fentes dans Tépaisse muraille, pour regarder par- dessus la ville.

C'était une de ces guérites aériennes que les anciens seigneurs de Lucques ou chefs de faction, tels que le fameux Casiruccio Castracani^ faisaient élever autrefois, à ce que m'a dit la femme du bargello^ pour dominer les quartiers des factions contraires et pour voir, au-delà des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins s'approchaient de la ville. Les marches étaient roides, et les murs solides auraient aplati les boulets. Tout à fait en haut, à Tendroit où les hirondelles et les corneilles bâtissent leurs nids inaccessibles sous les corniches ou sur les tourelles, il y avait une petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux pour y passer ; elle était fermée par un verrou gros comme le bras d'un homme fort et garni de têtes de clous, taillés en diamants, qui étaient aussi froids que la neige ; elle s'ouvrait et se fermait avec un bruit creux qui résonnait du haut en bas jusqu'au pied de l'escalier de la tour. On dit qu'elle avait servi, dans les anciens temps, à murer, dans ce dernier étage de la tour, un prisonnier d'État qu'on avait voulu laisser mourir à petit bruit, dans ce sépulcre au

milieu des airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient retenu le bruit de ses hurlements.

Le vent aussi y hurlait comme des voix désespérées à travers les mâchicoulis et les meurtrières. Cette tour du bargello avait fait partie autrefpis, dit-on, d*un palais d*une maison éteinte des seigneurs de Lucques ; on Tavait convertie ensuite en prison d'Etat, et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle séparait la maison du bargello de la petite cour profonde et étroite de la prison, sur laquelle les cachots grillés des détenus prenaient leur jour.

Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante, dans la petite chambre à voûte basse, éclairée le jour par une large meurtrière, qu'un triple grillage séparait du ciel ; le vent qui sortit de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'éclairer jiusqu'au lit.

C'était bientôt vu, monsieur ; en cinq pas, on faisait le tour de cette chambre haute, il n'y avait qu'une voûte de pierre blanchie à la chaux comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine d'eau claire et une

CHAPI.TRE CINQUIÈME. 241

chaise de boig, où le porte-clefs jetait sa veste et son trousseau de clefs, en se couchant.

Je me jetai d'abord à genoux devant une image de san Stefano, le saint de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre clous sur la muraille. Je me dis en moi-même : Bon ! c'est un protecteur inattendu que je trouve dans ma détresse ; tu me secourras, toi, moi qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l'ombre de ton couvent.

Je fis ma prière et je m'étendis ensuite tout habillée sur le lit, recouverte de mon manteau de bête, et ma pauvre zampogne, fatiguée, couchée à côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant de ma solitude et de ma misère.

J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible, monsieur ; plus je fermais mes paupières, plus j'y voyais en moi-même des personnes et des choses qui me donnaient un coup au cœur et des sursauts à la tête : les sbires sortant de derrière les arbres et tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres bêtes; Hyeronimo lâchant sur eux son coup de. feu; le bandit de sbire mort au pied de l'arbre ; Hyeronimo, surpris et enchatné, conduit par eux au supplice ; mon père aveugle et ma tante désespérée tendant leurs bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre ; des juges, un corps mort étalé devant eux ; des soldats chargeant leurs carabines avec des balles de fer dans un ci-

ŒrvT^. rOî!PT.. — XLT. 16

metière où une fosse, toute creusée d'avance, attendait un assassin condamné à mort ; puis deux vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur pauvre chien blessé dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de

larmes sur des taches de sang qui noyaient toutes mes idées dans un déluge d*angoisses.

Que vouliez- vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père et ma tante? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et les mains jointes sur mon front brûlant. C'est ce que je fis, monsieur, jusqu*à ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais entendu auparavant, monta du bas de la cour de la prison jusqu'à la meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce bruit me fil me dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d'un mauvais rêve.

Et qu'est-ce que c'était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous, qui montait si haut jusqu'à ton oreille à travers la lucarne de la tour? C'était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui se dérouleraient sur des dalles de pierres, un frôlement de chatnes contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les gémisse-*

Page 1