‹ Fior d'AlizaChapitre 2 sur 197 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

C'était un mince petit volume d'une magnifique impression, édité à cinq ou six cents exemplaires, et qui paraissait plus fait pour être offert par un auteur timide à un petit nombre d'amis d'élite et de femmes de goût, qu'à être lancé à grand nombre dans le rapide courant de la publicité anonyme; je n'avais pas même permis à M. de Oenoude et au duc de Rohan, mes amis, qui s'en occupaient à mon défaut, d'y mettre mon nom. c Si cela réussit, leur disais-je, on saura bien le découvrir, et si cela échoue, l'insaisissable anonyme ne donnera qu'une ombre sans corps à saisir à la critique. >

Le volume ne fut mis en vente que la veille de mon départ de Paris. La seule nouvelle que j'eus de mon sort, dans la matinée de mon départ, fut un mot de M. Gosselin tn'annonçant que le public d'élite se portait en foule à sa librairie pour retenir les exemplaires, et un billet de l'ora- <:le, le prince de Talleyrand, à son amie, la sœur du fameux prince Poniatowski, billet qu'elle m'envoyait à huit heures du matin, et dans lequel le grand diplomate lui disait qu'il avait passé la nuit à me lire, et que l'âme avait «nfin son poète. Je n'aspirais pas au génie, l'âme me suffisait ; tous mes pauvres vers n'étaient que des soupirs.

Je partis sur ce bon augure et je m'arrêtai seulement quelques jours, dans ma famille, à Mâcon, où m'attendait un nouveau bonheur, préparé et négocié par ma mère en mon absence.

J'avais eu l'occasion, l'année précédente, de rencontrer à Chambéry une jeune personne anglaise, d'un extérieur gracieux, d'une imagination poétique, d'un^ naissance distinguée, alliée aux plus illustres familles de son pays. Son père, colonel d'un des régiments de milice levés par M. Pitt pendant les anxiétés patriotiques du camp de Boulogne, était mort récemment ; sa mère, qui n'avait d'autre enfant que cette fille, lui avait donné une instruction grave et des talents de peinture et de musique qui dépassaient le portée de l'amateur. Sa fortune lui permettait de comptéter, par des voyages sur le continent et par la pratique des langues étrangères, cette éducation soignée d'une fille unique. Elle l'avait liée, dès sa plus tendre enfance, en Angleterre, avec une famille émigrée de Savoie, celle du marquis de La Pierre, gentilhomme de haute distinction, retirée à Londres depuis l'expulsion du roi de Sardaigne.

Le marquis de La Pierre était mort en exil ; il avait laissé en mourant une nombreuse et belle famille, compo-

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