CHAPITRE PRKMIVH, U
Ils vécurent quelques années à Ihiris^ au comn)euo^> ment de la Révolulion française, jusqu^aux approches de 1 793, dans une retraite qui ne put les dt^rober à la persé-^ cution commençante. Comment la Révolution, qui décapi* tait une reine, fille d^empereur, à côté de son doubla ti^nei avait-elle respecté une reine découronnée et fugitive ? Le poëte tragique piémontais, qui avait été jusque-là le plus ardent et le plus inflexible des démocrates, à condition que la démocratie ne touchât ni aux privilèges do la noblesse piémontaise, ni aux prétentions littéraires de son p&le génie, sMndigne contre la double profanation des républicains français. Toute sa colère d'imagination contre la tyrannie des rois de Turin se changea en rage contre Tau* dace des peuples démocraiisés par la France ; il assouvit sa haine à buis clos, par le Mm Gallo% recueil dMnvoc* tives malriméeset d*épigrammes sans dard, contre le pays, les hommes, les principes qu*i) avait exaltés jusque-là. Il fit imprimer en même temps, chez Didot, les quatorze tragédies mort-nées qu'il s'était imposé la tâche d*écriro comme des exercices d'écolier classique, plus que commo des effusions de sa nature, et il alla se confiner, avec sa gloire inédite en poche, dans sa retraite de Florence.
Les Italiens, qui ne possédaient aucun poète dranoatique, prétendirent en avoir trouvé un dans Alfieri, comme lui-même prétendit leur en donner un sans originalité et sans verve. On le prit au mot de ses prétentions, non-seulement en Italie, mais en France, où on le jugea sur parole. Il passa grand homme avant quarante ans, et s'ensevelit dans une gloire morose, au fond d'une élégante maison, sur le quai de TArno, qu'habitait avec lui la comtesse d'Albani.
Moi aussi je fus, pendant mes premières années poétiques, infatué sur parole du mérite de ce grand homme d'intention. J'achetai ses œuvres en douze volumes, et je voyageai par tous pays muni de ce viatique ; je fus longtemps avant de découvrir que le vide était plus sonore que le plein, et que la froide déclamation n'était pas de la poésie, encore moins du drame. Possédé alors, comme tous les jeunes gens, et sentant^ comme les jeunes Italiens avec lesquels j'avais été élevé, la forte haine de la tyrannie, j'adorais ce parodiste de Sénëquc le Tragique, et je me croyais d'autant plus initié à la vertu civique que j'avais plus d'enthousiasme pour lui. Ce ne fut que plus tard que je me rendis compte de cette fausse grandeur guindée sur des échasses, et de cette fausse poésie qui déclame et qui ne sent rien. Cette tragédie de parade ressemble à Shakspeare, comme l'éloquence de club à l'éloquence de Gicéron ou de Mirabeau.