CHAPITRE DEUXIEME
Nous dûmes à cette prédilection de la comtesse de Bombelles de la voir quelquefois dans le merveilleux exercice du talent, ou plutôt de l'inspiration qui lui avait valu Tenthousiasme de madame de Staël dans son dernier voyage à Hambourg : les Attitudes. Elle était née grande tragédienne par le geste. Dès Tàge de dix à douze ans, elle avait compris d*el!e-même quMl y avait un langage souverainement expressif dans les poses et dans les attitudes du corps, comme il y en a un dans les sons. ' La contemplation des tableaux des grands peintres ou des statues des grands sculpteurs, qui gravent, en immortelles attitudes, leur pensée dans Tœil de leurs admirateurs, avaient convaincu la jeune fille que Teffet de la beauté vivante ne serait pas moins impressionnant que celui de la beauté morte, et que la chair était au moins Tégale de la pierre, ou du bronze, ou du marbre.
Une révélation de son génie inné lui avait fait imiter sans effort Texpression des fortes sensations : effroi, amour, contemplation, tristesse, deuil, désespoir, sur le visage et dans la pose du corps, pour produire sur Tœil ce que la poésie dramatique ou épique la plus éloquente produit sur rimagination la plus sensible.
Pour rendre cet effet aus8i agréable quMl était puissant, il fallait que Tartiste ajoutât à rintelligence la suprême beauté, afin que Timagination ravie ne pût pas rêver plus beau que Timage reproduite à ses yeux. La nature en cela n'avait rien laissé à désirer dans les yeux, dans la chevelure, dans les traits, dans les bras, dans tout le galbe enfin de madame de Bombelles. L'inspiration môme, qui manquait quelquefois à la figure au repos, reparaissait en elle aussitôt qu'elle oubliait le monde pour s'abandonner à son génie plastique. Ce n'était plus une femme^ c'était une passion sous l'idéale beauté ; elle ne se livrait à cette inspiration des attitudes que dans l'intimité la plus confidentielle. Le prestige d'une telle exhibition de soi-même eût été trop expressif en public. Le génie lui-même a sa pudeur, surtout quand il a pour organe une femme. Je n'ai jamais vu ailleurs que devant ces statues animées de madame de Bombelles le prodige des attitudes, et je ne l'ai jamais oublié. Son mari est mort, et elle vit maintenant retirée du monde dans quelque asile religieux d'Allemagne. Si elle y pense à ses amis des jours heureux, que mon nom lui revienne et qu'elle se souvienne à son tour de ceux qui l'ont le plus aimée. Le souvenir est la résurrection des jours évanouis.