CHAPITRE TROISIÈME
aventure qu'un poënne eût jamais fait lever devant moi. C'est pourtant ce qui m' arriva.
Un jour d'été, de très-grand matin, je sortis du parc, des lits d'eau, des grands bois de lauriers de Saltochio, et je gravis les collines opulentes qui portent les gros et riches villages du pays de Lucques; mon chien me suivait par amitié, et je portais mon fusil par contenance, car dès ce temps-L\ je ne tuais pas ce qui jouit de la vie4 La beauté sereine du temps m'engagea à monter beaucoup plus haut, jusque dans la montagne. J'abandonnai les villages, les maisons, les champs cultivés, et je m'égarai pendant trois heures dans les ravins pierreux, dans le lit sec des torrents, puis j'en sortis pour monter encore. J'apercevais loin de toute route, en apparence, une cahute entièrement solitaire sur le penchant d'un étroit vallon vert, sous d'énormes châ< taigniers. J'avais besoin de me reposer un moment, et de m'abreuver à une source. J'entendais un léger suintement d'eau filtrer dans les rochers au bas de la cabane. Je voyais les grandes ombres noires des châtaigniers velouter un peu le rocher, derrière la maison ; j'y montai pour jouir de deux bienfaits inespérés de la saison : de l'eau et du frais.
En tournant sans bruit le site de la maison, bâtie à moitié dans le rocher» je m* arrêtai comme frappé d*une apparition soudaine : c*était une figure de jeune femme, bien plus semblable du moins à une jeune, fille, qui donnait à teter à un bel enfant de cinq ou [six mois. Non, je n'essayerai pas de vous la décrire ; il n*y a pas de pinceaux, même ceux du divin Raphaël, pour une pareille tête. Elle était debout, les pieds nus, plus blancs et plus délicats que les cailloux qui sortent de la source ; sa robe, à gros plis noirs perpendiculaires, tombait avec majesté sur ses che« villes ; son corset rouge à demi délacé laissait Tenfant sucer le lait et le répandre de sa bouche rieuse, comme un agneau désaltéré qui joue avec le pis de la brebis, ou comme un enfant qui trouble la source avec ses petites mains après avoir bu. Elle ne me voyait pas, caché à demi que j'étais par Tangle du rocher sur lequel était bâtie la maison. Je retenais ma respiration pour mieux contempler cette divine figure; elle ressemblait à une belle villageoise le matin du dimanche, qui va faire sa toilette à la source, au lever du jour, derrière le jardin. Elle faisait semblant d'allaiter Tenfant d'une sœur plus âgée qu'elle (je le supposais du moins). Puis elle peignait négligemment les Ion-