‹ Fior d'AlizaChapitre 59 sur 197 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

menton plus carré et plus garni de duvet ; son cou, ses épaules, sa taille plus formés,

— Âs-tu vu saint Sébastien tout nu, attaché à son tronc d* arbre, percé de flèches, avec des filets de sang qui coulent sur sa peau lisse et brune?

— Oui.

— Ëh bien ! on dirait mon fils quand sa chemise ouverte laisse voir ses côtes et quMl s*appuie au châtaignier, en s*essuyant le front, au retour de l'ouvrage. J'ai bien vu des hommes, à la foire de Lucques et sur le quai de Livourne, déchargeant des felouques, mais je n'en ai point vu d'aussi beau, d'aussi fort, quoique aussi délicat ; c'est tout mon pauvre mari quand il partit, si peu de jours après m'avoir courtisée, pour ces fatales moissons des Maremmes !

Et voilà comme nous abrégions les dimanches à nous réjouir dans nos deux enfants, et tous les pèlerins qui passaient en montant aux Camaldules s'arrêtaient pour respirer sous le châtaignier de la montagne et disaient : t Le ciel vous a bien bénis I il n'y a rien de si beau qu'eux à la ville. »

Mais nous eûmes bien du malheur une fois, pour la trop grande beauté de Fior d'Aliza. Il arriva une bande déjeunes messieurs de Lucques qui allaient par curiosité, car

VOUS allez voir que ce n* était pas par dévotion, au pèlerinage des Camaldules. Le malheur voulut que, dans ce moment-là, la petite sortait de laver les agneaux dans le bassin d'eau sombre, où vous voyez reluire le ciel bleu au milieu des joncs fleuris, au fond du pré, sous les lauriers; elle s*essuyait les pieds, debout, avec une brassée de feuilles de noisetier, avant de remonter vers la cabane; sa chemise, toute mouillée aux bras et collant sur ses membres, n*était retenue que par la ceinture de son court jupon de drap rouge, qui ne lui tombait qu'à mi-jambes ; ses épaules nues, partageant en deux ses tresses déjà longues « et épaisses de cheveux, qui reluisaient comme de Tor au soleil du matin ; elle tournait çà et là son gracieux visage et riait à son image tremblante dans Teau, à côté des fleurs, ne sachant pas seulement qu'un oiseau des bois la regardait.

Les pèlerins, surpris, s'arrêtèrent à sa vue et firent silence pour ne pas Tefiaroucher, comme quand un chasseur voit un chevreuil confiant, seul au bord du torrent, à travers les feuilles. Ils se faisaient entre eux des gestes d*admiration en regardant la belle enfant.

— En voilà une de Madone ! s*écria un des plus jeunes de la bande.

Page 1