CHAPITRE QUATRIÈME
de lauriers n'appartient pas à celle qui le ramasse, comme répi oublié à la glaneuse? Nous n'aurons pas besoin qu'Hyeronimo aille gagner la maTaria dans les eaux dormantes de la Maremme^ dont on voit d'ici les brouillards traîner au bord de la mer comme des fumées d'enfer, n'estce pas?
— Ah ! que tu as raison, dit ma belle-sœur à ma fille ; si mon pauvre mari avait pensé comme toi, je ne serais pas sans appui sur cette terre.
Je dis la même chose à Hyeronimo, et nous nous reconsol&mes comme nous pûmes le soir^ en allant visiter, l'un sa fontaine, l'autre ses plants de maïs déjà en fuseaux et commençant à jaunir ; l'autre ses ceps de vigne en fleur qui embaumaient jusqu'à la maison; l'autre en comptant ses brebis et ses chèvres ; moi, en touchant le poil et les oreilles dressées de mon chien qui me léchait le visage et les mains, comme s'il avait compris à je ne sais quoi que nous avions besoin d'être consolés.
L^un disait : Ils nous laisseront ceci ; l'autre disait : Ils ne nous prendront pas cela. Fior d'Aiiza prenait de la belle eau du bassin dans sa main, s'en lavait le visage et embrassait l'eau qui fuyait entre ses doigts roses, comme si elle avait dit adieu à la source.
142 FJOR D'ALIZA.
Hyeronimo, en regardant ses belles tiges de maïs et en mesurant sa taille à leur auteur, disait : SMIs nous les prennent, me rendront-ils les gouttes de sueur que j^ai versées sur leurs racines en les plantant dans ce sol si dur et si épierré ?
— Et nos écureuils de printemps, et nos corneilles d*lnver, et nos hirondelles d'été, et nos colombes et nos rossignols dans le bois de lauriers ou sur le châtaignier, nous les prendront-ils aussi, et se laisseront-ils partager, comme le reste, entre le sbire et nous? disait ma belle-sœur. A ces mots, elle voulait bien rire, mais elle avait comme une larme dans la voix, comme une goutte d*eau dans le goulot d'une gourde qui ne peut ni rester ni couler par le cou de la courge.
JVIoi, j'étais bien triste aussi, mais je me raisonnais en me disant, à part moi : Ils ne partageront du moins ni ma sœur, ni sa fille, ni mon enfant, ni mon pauvre chien. Si tout cela me reste, qu'importe un peu plus ou un peu moins de mesures de terre sur une montagne! Il y en aura toujours assez long et assez large pour recouvrir mes pauvres os quand j'irai rejoindre au ciel la céleste mère de Fior d'AIiza, à qui je pense toujours quand j'entends sa voix si claire dans les lèvres de l'enfant !