CHAPITRE PREMIER
tent double quand on se bat , elles comptent triple quand on négocie; il faut manœuvrer aussi vite que les passions d^un peuple en ébuliition.
Nous n'eûmes pas deux pensées, M. de Fonlenay et moi ; il m'associa à tout, nous agîmes en commun sous Pinspiration de son grand sens et de son expérience. La situation complexe de la cour de Naples, les conseils secrets oh nous fûmes appelés et les négociations confidentielles avecles chefs de partis et avec les membres les plus influents du» parlement, rendaient notre action très-intéressante, quelquefois périlleuse et dramatique. J'en ai rendu comptedans la partie politique de mes œuvres complètes intitulée :: Mémoires politiques^ qui paraîtront cette année. Je ne traite dans ces confidences que de cette partie intime qui
touche seulement au cœur et qui n'intéresse que la famille et les amis. Glissons donc.
Pour soustraire ma femme et sa mère aux convulsionsde la capitale en révolution, j'avais loué, dans l'île d'Ischia,. à quelques lieues en mer, une charmante habitation, appelée la Sentinella, qia l'on voit encore pyramider au sommet d'un cap avancé de l'Ile, quand on débouche du golfe de Gaëte dans le golfe de Naples, non loin de la côte
des champs Phlégréens et du promontoire merveilleusement désert de Misëne. Cette maison , entourée de treilles , est dominée par TEpoméo, montagne couverte de bois de lauriers et de jeunes châtaigniers, qui divise Tlle en deux zones. Elle domine elle-même la mer, qu'on voit luire à ses pieds, à travers la claire-voie des pampres. A cette hauteur, les voiles qui glissent sur cette surface d'un bleu vif, comme un second ciel , ressemblent à des ailes de colombes blanches qui volent en silence, d*arbre en arbre, parmi les oliviers.
Je m'embarquais à Pouzzoles une ou deux fois par s^emaine, dans une de ces petites barques à un ou deux rameurs, que j'avais si bien appris à manier moi-même dans rôa première jeunesse. (Voyez Graziella^ Œuvres complètes.) Nous déployions la voile quand le vent était favorable , et nous faisions cette traversée en deux ou trois heures de navigation. Je trouvais ma femme au bord de la mer, et nous remontions par les vignes à la Sentinella, en causant des événements de Naples pendant la semaine. Le contraste du calme resplendissant de cette solitude, cernée par les flots de la mer, avec le bruit menaçant et tumultueux d'une grande ville en révolution , augmentait la sensation de bonheur, de calme et de sécurité qu'inspirait cette résidence enchantée entre le ciel et l'eau. Nous en jouissions jusqu'à livresse. Toutefois cette ivresse avait, pour moi seulement , quelque arrière - goût de mélancolie, en songeant à Graziella , cette fleur précoce que j'avais