‹ Fioretti, petites fleurs de S. François d'Assise [microforme]Chapitre 31 sur 75 · É APPLIED IMAGE · texte numérisé non relu

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il macérait son corps par une sévère abstinence. Cependant, se voyant avec des compagnons qui menaient un genre de vie si contraire au sien, qui l’'empêchaient de porter le cilice, et qui s’opposaient, en toutes manières, à ses austérités, il se détermina, par une inspiration divine, à quitter le monde et ses partisans, et à se jeter entre les bras de Jésus-Christ crucifié, avec l’habit de cet autre crucifié, saint François. Bientôt, en effet, il exécuta ce projet et fut admis dans l'Ordre. Confié aux soins du Maître des Novices, il devint, en peu de temps, si fervent et si pieux, qu'en écoutant son Directeur parler des choses de Dieu, quelquefois il sentait son cœur se fondre comme la cire près du feu, et l'amour divin l’embrasait avec une ardeur si vive et si suave, que, sous son impression, il était involontairement emporté ; ‘alors il se levait, et, comme enivré de l'esprit divin, il courait, soit dans le jardin, soit dans le bois, soit dans l’église, selon l'impulsion qu'il recevait par la flamme et l’impétuosité de cet esprit. Docile aux mouvements de la grâce, de jour en jour, cet angélique jeune homme faisait de rapides progrès dans les vertus; et les dons célestes, les saintes élévations et les ravissements le portèrent à un tel degré de perfection, que son esprit s'élevait parfois jusqu'aux splendeurs des Chérubins, aux ardeurs des Séraphins, aux joies des Bienheurenx, enfin jusqu'aux amoureux et inexprimables embrasseinents de Jésus-Christ. Et puis, ces divines opérations nes faisaient pas seulement ressentir à l’intérieur, les sens … ‘rieurs eux-mêmes en subissaient la douce influence. L'ne foi: surtout, la flamme du divin amour embrasa son cœur avec une ardeur extrême, et cet état dura trois ans entiers. Son cœur, alors, se trouvait inondé de consolations, consumé

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par l'amour de Jésus-Christ et livré, presque continuellement, aux extases et aux apparitions divines. Ce prodige eut lieu sur la sainte montagne de l’Alverne.

Cependant comme Dieu prend un soin tout particulier de ses enfants, leur ménageant, à propos et selon les circonstances, les douceurs ou les tribulations, suivant le besoin qu’ils en ont pour se conserver dans l'humilité, cu Pour s’enflammer davantage du désir des choses célestes, il lui plut, après ces trois années de faveurs, de ravir à Frère Jean la flamme de l'amour divin qu'il possédait, et de le priver de toute consolation spirituelle. Dès lors, il demeura sans lumières, sans amour sensible pour Dieu, et accablé de tristesse. Dans sa douleur, il s’en allait errant ça et là dans le bois du couvent, appelant par ses cris, ses larmes et ses soupirs, l’Epoux chéri de son âme, qui s'était soustrait à son amour, qui l'avait abandonné, et sans lequel il ne pouvait goûter ni repos, ni tranquillité Mais nulle Part, et en aucune manière, il ne pouvait retrouver Jésus, ni les douceurs spirituelles de son amour, qu'il avait si souvent éprouvées. Cet état d'abandon dura plusieurs jours, pendant lesquels le pauvre frère ne cessait de demander à Dieu qu'il daignât, dans sa miséricorde, lui rendre son Bien-Aimé. Enfin la divine bonté avait assez éprouvé la patience et excité les désirs du saint frère.

Un jour, après avoir longtemps erré dans les bois, accablé de fatigue, il s'était assis au pied d’un hêtre, et il tournait vers le ciel des yeux baignés de larmes, En ce moment, Jésus-Christ lui apparut dans un sentier par lequel il était venu, et il se tint près de lui, sans lui parler. À la vue du Christ, Frère Jean se jette à ses pieds et lui dit en fondant en larmes : «O mon Seigneur ! secourez-moi ; mon doux

Sauveur, sans vous je suis plongé dans les ténèbres et la désolation ; sans vous, tendre Agneau, je suis dans les angoisses, les tribulations et les craintes ; sans-vous, Fils du Très-Haut, je suis dans la confusion et la honte ; sans vous, je suis dépouillé de tout bien et dans l’aveuglement : car c’est vous, Ô mon Jésus ! qui êtes la vraie lumière des esprits ; sans vous, je suis perdu, je suis damné : car c'est vous encore qui êtes la vie des âmes, la vie des vies ; sans vous je suis stérile et aride: car cest vous qui êtes la source d’où découle tout don et toute grâce ; sans vous, je

demeure privé de toute consolation: car c'est vous, & Seigneur!

qui êtes notre rédemption, notre amour, notre désir, le pain vivifiant, le vin qui réjouit les chœurs des Anges et les chœurs de tous les Bienheureux. O très-doux Maître!

ô charitable Pasteur ! daignez m'éclairer, car je suis votre pauvre brebis, tout indigne que je sois de ce bonheur.» Les désirs des saints pl, 5e que Dieu diffère d’exaucer servent

SN TK à augmenter leur amour-et à leur procurer un plus grand mérite; Jésus-Christ partit donc sans exaucer le frère, sans lui parler, et il reprit le sentier par lequel il était venu vers lui. Aussi Frère Jean se lève, court après lui, se jette à ses pieds de nouveau, le retient avec une sainte importunité, et tout en pleurs il s'écrie : «O très clément Jésus! prenez pitié d’une pauvre âme désolée ; par votre divine miséricorde, par le salut que vous nous avez mérité, exaucez-moi, rendez-moi la joie de

votre face et de votre regard compatissant; oui, 6 Jésus! car la terre est toute comblée de vos bienfaits. » Le Christ partit encore sans répondre, sans donner au frère aucune consolation ; semblable à une mère qui, voulant faire désirer le sein à son petit enfant, afin qu'il le prenne ensuite avec plus d'empressement, le laisse s'impatienter un peu et pleurer. Cependant Frère Jean suit le Christ avec plus d’ardeur encore, et il le rejoint. Alors Jésus s retourne, laisse tomber sur lui un regard doux et gracieux, étend ses bras très miséricordieux et très saints, et l'y reçoit en l’embrassant avec tendresse. En ce moment, Frère Jean vit s'échapper de la poitrine sacrée du Sauveur des rayons de lumière qui illuminaient tout le bois et qui se répandaient aussi sur son âme et sur son corps. Il se jette aux pieds du Christ, qui, comme autrefois à Madeleine, les lui présente bénignement à baiser : il les prend avec respect, les arrose de ses larmes, et il était vraiment là comme une autre Madeleine. «O mon Seigneur! disait-il, je vous en prie, détournez vos regards de dessus mes péchés. Par votre très sainte Passion, par l’effusion de votre très précieux sang, ah! daignez ressusciter mon âme à la grâce de votre ar , afin que je remplisse le précepte que vous nous avez donné de vous aimer de tout notre cœur et de toute notre âme. Vous le savez, ce

précepte, nous ne pouvons l’accomplir sans votre grâce : aidez-moi donc, 6 Fils bien-aimé de Dieu! et que je puisse vous aimer de tout mon cœur et de toutes mes forces ! » Cette prière fut exaucée ; Ja flamme du divin amour vint embraser de nouveau le cœur du saint frère, qui, dès ce. moment, se sentit entièrement renouvelé et rempli de consolation. Alors, voyant que le don dé la grâce lui était

rendu, il en remercie le Christ béni, et couvre ses pieds de baisers affectueux. Au moment où il se relevait pour contempler sa face divine, voyant que Jésus lui présentait ses très saintes mains à baiser, le frère les baise avec ardeur ; puis il s'approche de la poitrine du Sauveur et la baise aussi, et le Christ, de son côté, l’embrasse avec une tendresse inex-

primable. Au milieu de ces doux cmbrassements, Frère Jean sentit s'exhaler une odeur si suave, que, près d'elle, tous les aromates et tous les parfums du monde réunis ensemble n’auraient été qu'une infection. En même temps, il fut ravi en Dieu, illuminé et consolé ; et, plusieurs mois encore, il porta dans son âme le céleste parfum qu'il avait reçu de Jésus. Depuis que sa bouche s'était abreuvée à la source de la divine Sagesse, au cœur sacré du Sauveur, les paroles qui en sortaient étaient merveilleuses et n'avaient plus rien de terrestre ; elles avaient la puissance de convertir les cœurs, et quiconque les entendait en retirait un

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grand fruit spirituel. Et puis, dans ce sentier où les pieds bénis du Christ avaient posé, et même à une distance assez éloignée de là, Frère Jean, longtemps encore après l’apparition, sentait la suave odeur qui s'y était exhalée, et voyait la splendeur dont le Christ avait été alors environné. Enfin, revenu de son extase, après la disparition du Sauveur, Frère Jean rapporta de l’abime de la Divinité une si grande abondance de lumière pour son âme, que, bien qu’il ne fût pas un homme de lettres et qu'il n’eût pas étudié, il résolvait néanmoins et expliquait sans peine les questions les plus subtiles et les plus élevées sur la divine Trinité et sur les plus profonds mystères de la Sainte-Ecriture. Plusieurs fois il parla devant le Pape, les Cardinaux, les Rois, les Barons, les Maïtres et les Docteurs, et tous demeuraient ravis et stupéfaits en trouvant en lui des pensées si sublimes et des maximes si profondes,

Chapitre Î[. — comment Frère Jean de l'Alverne, célébrant la Messe le jour des Morts, vit une multitude d'âmes délivrées du Purgatoire.

Frère Jean, suivant les intentions de l'Eglise, célébrait la Messe

A pour les âmes

W\ des défunts. Il offrait ce redoutable sacrifice, l’objet des plus ardents désirs des âmes du Purgatoire, avec une si ardente charité et une sigrande ferveur, qu'il paraissait comme

absorbé par la douceur de la piété et de l’amour fraternel. Au moment où il faisait l'élévation du Corps de Jésus- Christ, il le présenta à Dieu le Père, le priant, par l'amour de Jésus son Fils béni, attaché à la croix pour le salut des âmes, de daigner délivrer des peines du Purgatoire celles qui achevaient de s’y purifier. Aussitôt, il vit un nombre

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infini de ces âmes sortir du lieu de leur expiation, sembla. bles à une multitude d'étincelles qui s'échapperaient d'une fournaise ardente. Elles montaient toutes au ciel par le mérite de la Passion de Jésus-Christ qui, tous les jours, est offert pour les vivants et les morts dans l’Hostie sacrée et digne d'être adorée dans les siècles des siècles.

DE VW LE W y ns SE y

Chapitre li. — Du saint Frère Jacques de Fallerone, Comment, après sa mort, il apparut à Frère Jean de l'Alverne,

RÈRE Jacques de Fallerone avait une réputa- | tion de haute sainteté. Pendant une maladie | dont il était atteint, au couvent de Moliano dans la Garde de Fermo, un saint religieux, Frère Jean de l’Alverne, qui l'aimait comme son père et qui demeurait encore au couvent de la Massée, se mit en Prière et supplia Dieu de reridre à son ami la santé du corps, si cela était plus expédient pour le bien de son âme. Au moment où il priait ainsi, ravi tout à Coup en extase, il vit dans les airs, au-dessus de sa cellule, qui se trouvait dans le bois, une troupe d'Anges et de Saints environnés de tant de splendeur, que tout le pays d’alentour èn était illuminé. Au milieu de cette divine légion, il remarqua l'ami pour lequel il priait, et ille vit couvert de vêtements éblouissants. Il aperçut aussi le bienheureux Père saint François portant les sacrés stigmates du Christ et resplendissant de gloire, le saint Frère Lucide, Frère Mathieu l'Ancien, du mont Rubbino, et une foule d’autres religieux qu'il n'avait Pas connus dans le monde. Il contemplait avec joie cette

céleste milice, quand il lui fut révélé que l’Ame de Frère Jacques était sauvée, et qu'il devait mourir de la maladie dont il était atteint. Il apprit aussi qu'il ne devait pas entrer en Paradis immédiatement après sa mort, mais qu'il passerait auparavant quelque temps en Purgatoire pour s’y purifier. Cette révélation du sort heureux de Frère Jacques laissa Frère Jean dans une allégresse qui lui faisait oublier la mort de son ami. Il l'appelait doucement er luimême, et il disait : « Frère Jacques, ô mon doux père ! Frère Jacques, Ô mon bien-aimé frère! Frère Jacques, 4 le fidèle serviteur de l'ami de Dieu! Frère J: ques, 6 le compugnon et l'associé des Bienheureux !»

Revenu de son extase, Frère Jean partit pour aller visiter son ami à Moliano. A son arrivée, il le trouva tellement appesanti pe: la maladie, qu'à peine s'il pouvait encore prononcer quelques mots. Il lui apprit que la mo:t allait frapper son corps, mais que le salut et la gloire ‘étaient réservés à son âme, et qu’il en avait la certitude par une révélation que Dieu lui en avait faite. Le malade reçut cètte annonce avec une joie qui se peignait sur tous ses traits ; il remercia son ami de lui avoir apporté une si heureuse nouvelle, et se recommanda humblement à ses prières, Alors Frère Jean lui demanda de lui apparaî*-e après sa mort et de venir l’informer de son état ; et Frère Jacques lui promit de le faire, si Dieu le lui permettait.

Après cet entretien, sentant l'heure de sa mort approcher, le malade récita pieusement ce verset du psaume : « In pace in idipsum dormiam et requiescam, » c’est-à-dire : «Je n'endormirai sn paix, vt je reposerai dans la vie éternelle.» Et après avoir prononcé ces mots, il quitta cette misérable vie, la figure encore toute épanouie de joie. Lors-

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qu . -uterré, Frère Jean retourna à son couvent de la Mass ; et là, il attendait que Frère Jacques vint remplir la promesse qu'il lui avait faite. Au jour dont ‘ aient convenus les deux amis, et pendant qu'il était en prière, Frère Jean vit apparaitre le Christ accompagné d'une grande troupe d’Anges et de Saints. Mais Frère Jacques ne se trouvait pas parmi eux. Se voyant trompé dans son attente, Frère Jean s'adresse à Jésus-Christ et lui recommande son ami avec ferveur. Le jour suivant, au moment où il était encore en prière dans le bois, Frère Jacques lui apparut enfin, accompagné d'une légion \'Anges, couronné de gloire, et le visage radieux «O père bien-aimé ! lui dit aussitôt Frère Jean, pourquoi donc ne vous ai. je pas vu au jour dont vous étiez convenu ?» — « Parce que j'avais encore besoin de me purifier, répondit Frère Jacques; mais à l'heure même où le Christ t'a visité et où tu l'as prié pour moi, tes vœux ont été exauc! ; et J'ai été entièrement délivré. Alors j'apparus à Jacques de la Massée au moment où ce . ‘nt laïque, servant la iviesse, voyait, à l'élévation, l’Hostie lui apparaître sous la forme d’un bel enfant. Je lui dis : « C’est aujourd'hui, qu’à la suite de ce divin enfant, je m'en vais au royaume de la vie éternelle, où personne ne peut entrer que par lui.» Ayant dit ces mots, Frère Jacques disparut, s'éleva vers les cieux en la compagnie des Anges, et laissa Fière Jean rempli de consolation, Frère Jacques de Fallerone mourut dans le mois de juillet, la veille de saint Jacques Apôtre, au couveni de Molianv ; et la bonté divine y opéra dans ’a suite plusieurs miracles par son intercession.

Chapitre lit, — pe ia vision dans laquelle Frère Jean de l'Alverne connut toute l'harmonie de la sainte Trinité,

| PRÈS avoir entièrement renoncé au plaisir et

M] aux jouissances de ce monde, Frère Jean avait

Lt A | mis en Dieu toutes ses délices et toutes ses espérances ; et ce bon Maître, pour l'en récompenser, le favorisait de consolations merveilleuses et de révélations, -pécialement aux jours des solennités du Christ. A l'ap. proche de la Nativité de Notre-Seigneur, fête pendant iaquelle il comptait sur les délices que lui procurait la douce humanité de Jésus, un jour qu'il pensait à la charité quia porté le Sauveur à s'humilier et à se faire homme comme nous, le Saint-

Esprit l'enflam-

À ma d’un amour

si excessif et

d’une ferveur si

vive, qu'il lui

semblait que

son âme, en-

flammée com-

me une fournai-

seardente,allait

s'échapper de

son corps. Ne pouvant plus supporter ces ardeurs divines, il se plaig:.ait amoureusement, «2 consumait et poussait involontairement de grands cris, excité par l’impétuosité de l’Esprit-Saint et la ferveur dont il était embrasé. En ce moment, l'espérance de son salut était en lui si forte et

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si cestaine, qu'il ne pouvait croire qu'il dût passer pa: :es flammes du Purgatoire, s'il était mort alors, Ce divin amour brûla dans son cœur six mois entiers ; mais sa plus vive ardeur n'était pas continuelle, elle ne se faisait sentir qu'à certaines heures du jour. Ce fut vers ce temps que Dieu le favorisa de ses apparitions et qu'il lui prodigua de merveilleuses consolations. Souvent il le ravissait en ext ise, et le frère qui le premier a raconté ces prodiges le trouva souvent en cet état,

Une fois entre autres, il fut, pendant uni : uit, tellement ravi et plongé en Dieu, qu’il vit distinctement, dans le sein de la Divinité, toutes les choses créées, tant du ciel que de la terre, avec leur perfection, leur condition et leur ordre. Il connut clairement les rapports de toutes les créature avec Dieu, et la manière dont cet Etre infini est tout ent; dans chacune d'elles, les environnant et les pénétrant de son immensité. Il connut encore un seul Dieu, en trois personnes, trois personnes en un seul Dieu, et l’infinie charité qui porta le Fils du Très- Haut à s’incarner par obéissance pour son Père. Enfin, il connut dans cette vision que l’homme n’a pas d'autre voie pour aller à Dieu et posséder le royaume éternel, que le Christ béni, qui est lui-même la voie, la vérité et la vie des âmes.

Chapitre lit. — rrère Jean de l'Alverne tombe comme mort en célébrant la Messe.

RERE Jean se trouvait au couvent de Moliano, lorsqu eut lieu le prodige que nous allons raconter, et qui fut rapporté par les frères mêmes qui en avaient été les témoins.

C'était la nuit après l’Octave de saint Laurent, et dans l'Octave même de l’Assomption de Notre-Dame, Frère Jean, après avoir chanté Matines à l'église avec les autres frères, sentant descendre en son cœur l’onction de la grâce divine, se retira dans le jardin pour s'y occuper de la Passion du Christ et se disposer à célébrer saintement la messe, qu’il devait chanter ce jour-là. 11 méditait sur les paroles de la consécration du corps de Jésus-Christ, considérant

‘infinie charité du Sauveur, qui ne s’est pas contenté de verser Son sang pour nous racheter, mais qui veut bien encore laisser son corps avec ce sang précieux pour la nourriture de nos âmes. En ce moment il sentit s’accroître en son cœ\* une si grande ferveur et une douceur si suave, qu'il était prêt à y succomber. Il poussait de grands cris, et comme enivré de l'esprit qui le possédait, il répétait continuellement ces paroles : « Æoc est corpus meum.» En les prononçant, il lui semblait voir le Christ béni avec la Vierge et une multitude d'Anges, et l’Esprit-Saint éclairait alors son âme dans les profonds et sublimes mystères du redoutable sacrifice de l'autel.

Au lever de l’aurore, il entra dans l'église, encore sous l'impression de cette ferveur, répétant toujours les paroles de la consécration, et s'imaginant n'être vu ni entendu de

Fioretti de saint Francois d'Hssise

personne ; mais un frère, qui se trouvait en prière dans le chœur, entendait et voyait tout. Cependant, ne pouvant plus se contenir, et pressé par l’abondance de la grâce divine, Frère Jean continuait à jeter de grands cris ; il demeura dans cet état jusqu'au moment de la messe.

Alorsil alla se préparer à l'autel. Lorsqu'il eut commencé le sacrifice, il éprouva que plus il avançait plus s’accroissait en lui l'amour de Jésus-Christ, et cette ferveur qui lui apportait un sentiment si intime de la Divinité, que sa parole ne pouvait l’exprimer. Craignant que “hits ferveur et ce ssEMment ne

assez tempéré sa ferveur pour

qu'il pût achever la messe, il

espéra qu'il en serait encore

ainsi cette fois. Il poursuivit

donc. Lorsqu'il en fut à la Pré-

face de Notre-Dame, l'illumination d'en haut et la suavité de l'amour divin devinrent telles, qu’une fois à ces mots : Qui pridie;il se sentit prêt à défaillir. Enfin, quandil en vint au moment de la consécration, et qu’il eut prononcé sur

#ioretti

l’hostie ces trois mots : Æoc est enim, il Jui fut impossible de continuer, et il ne faisait que répéter : Æocest enrm. Ce qui l’arrêtait, c'est qu'il voyait Jésus-Christ environné d’une multitude d’Anges, et la majesté divine l'absorbait tout entier. Et puis, il voyait que Jésus-Christ n’entrait pas dans le pain et que ce pain ne se changerait pas en son corps, tant qu’il n'aurait pas prononcé les paroles de la consécration: Corpus meum. I] était dans cette anxiété, sans qu'il lui fût possible d'avancer dans le saint sacrifice, lorsque le gardien s’en étant aperçu, ainsi que les autres frères et les séculiers qui entendaient la messe, tous s’ap. prochèrent de l'autel et demeurèrent saisis d’étonnement. À ce touchant spectacle, plusieurs même versaient des larmes d’attendrissement. Enfin, après une longue interruption, Dieu permit que Frère Jean pût prononcer à haute voix ces mots: Corpus meum. Aussitôt, la forme du pain s'évanouit, et, à sa place, apparut Jésus-Christ sous une figure humaine et resplendissant de gloire. Alors, cet aimable Sauveur fit connaître au frère la charité et l’anéantissement qui l'avaient porté à s’incarner dans le sein de la Vierge Marie et à descendre tous les jours entre les mains du prêtre quand il consacre le pain; et cette révélation ajoutait encore au ravissement qu’il éprouvait dans la douceur de la contemplation.

Après l'élévation de l’hostie et la consécration du calice, une extase lui survint, et il se sentit transporté hors de lui-même. Dans cet état, son âme n’éprouvait plus aucun sentiment humain, et son corps, se penchant en arrière, allait tomber à la renverse s’il n'avait été soutenu par le Gardien qui se trouvait derrière lui. Aussitôt, les frères et les séculiers qui étaient dans l'Eglise se pressèrent

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autour de lui et le transportèrent à la sacristie. Il était comme mort ; déjà son corps était glacé et les doigts de ses mains tellement contractés, qu’à peine si l’on pouvait encore les étendre et les remuer. Frère Jean demeura dans cet évanouissement et cétte extase jusqu’à l'heure de Tierce; c'était pendant l'été. J'avais été moi-même témoin de ce prodige. Désirant vivement connaître ce que Dieu avait opéré en Frère Jean dans cette oraison, j'allai le trouver sitôt qu'il fut revenu À lui, et je le priai, pour l'amour de Dieu, de vouloir bien me dire ce qu'il avait . éprouvé. Et lui, qui avait confiance en moi, se rendit à ma demande. II me raconta, entre autres choses, qu'au moment où il regardait le Corps et le Sang de Jésus-Christ, son cœur se fondait comme une cire molle, qu'il lui semblait n'avoir plus d'os dans ses chairs, en sorte qu'il ne pouvait plus lever ni les bras ni les mains, et qu'il lui était impos. sible de faire le signe de la croix sur l'hostie et le calice. Il me dit aussi qu'avant d’être prêtre, Dieu lui avait révélé qu’il devait s’évanouir pendant la messe ; mais qu'ayant célébré déjà plusieurs fois le saint sacrifice, sans se trouver dans cet’ état, il avait fini par croire que cette révéla. tion ne venait pas du ciel. I] ajouta que cependant, environ cinquante jours avant l’Assomption de Notre-Dame, fête pendant laquelle eut lieu le prodige que nous venons de rapporter, Notre-Seigneur lui avait fait connaître de nouveau qu'il ne tar derait pas à éprouver l'évanouissement qu’il lui avait annoncé déjà ; mais il avait perdu, depuis, le souvenir de cette révélation.

du manuscrit de florence, DE-Le-eLeeLe-66Le- ee ee

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