T = LE
i APPLIED IMAGE Inc 5 1653 East Main Street Rochester, New York 14609 USA (716) 482 — 0300 - Phone P.- (716) 288 - 5989 - Fax
CPE RIT EEE
Saint François en prière
E a È ä © # < og
de saint francois 237
Alors Landolfe somma le démon, de la part de Dieu, de lui dire, en vérité, ce qui en était de la sainteté de saint François qu'il disait mort, et de celle de sainte Claire, qui était encore en vie, — « Que je le veuille ou non, répondit l'esprit infernal, il faut bien que je dise la vérité. Ecoute donc. Les péchés du monde avaient tellement excité la colère du Très-Haut, qu'il semb'ait que bientôt il allait Prononcer contre tous les hommes la sentence définitive, et les exterminer, s'ils ne se hâtaient de faire pénitence. Mais alors le Christ intércéda pour les pécheurs, promit à son Père de renouveler sa vie et sa Passion dans un
homme, qui fut François le pauvre et le mendiant ; ct'il lui représenta que cet homme Par sa doctrine et ses exemples ramènerait une multitude d'âmes dans les voies de la vérité et de la pénitence, Et puis, pour montrer au monde ce qu'il avait produit en saint François, le Christ
voulut que les Stigmates de sa Pa$sion, dont il l'avait honoré pendant sa vie, pussent être vus et touchés, à sa mort, par un grand nombre de Personnes. De son côté, la Mère du Christ promit aussi de renouveler sa pureté virginale et son humilité dans une femme qui fut sœur Claire, cette vierge dont les exemples devaient arracher encore tant de milliers d’âmes de nos mains. C'est ainsi que la colère de Dieu le Père s'apaisa, et qu'il ajourna la sentence définitive qu'il était prêt à porter.» Voulant s'assurer si le démon, ce père du mensonge, lui avait dit la vérité, surtout en ce qui concernait la mort de saint François, Landolfe envoya à Sainte-Marie-des-Anges un de ses fidèles serviteurs, avec ordre de prendre les plus exactes informations sur ce qu'il désirait connaître. Lorsqu'il fut à Assise, le messager reconnut la vérité de tout
238 Considerations sur les Stigmates
ce que son maître avait appris, et retournant vers lui, il lui rapporta que saint François était vraiment mort au jour et à l'heure précise que le démon lui avait indiqués,
Comment le Pape Grégoire IX fut assuré de la réalité des stigmates de saint François, sur lesquels il avait eu quelque doute auparavant.
AISSANT maintenant de côté les autres miracles
des sacrés et saints Stigmates de saint François, qui
se trouvent rapportés dans sa légence, nous terminerons cette Considération en disant que le Pape Grégoire IX avait cependant encore quelque doute sur la plaie du côté, comme il l’avoua lui-même dans la suite. Or, une nuit, le saint lui apparut et la lui découvrit en soulevant un peu le bras ; puis il demanda une fiole, il la lui fit placer sous la plaie, et il semblait au Pape qu'un sang : mêlé d’eau s’en échap-
pait, et que la fiole
en était toute rem- :
plie. Dès lors il ne lui
resta plus aucun dou-
te. Plus tard, de l'avis
de tous les cardinaux,
il approuva solennel-
lement la dévotion aux sacrés Stigmatcs de saint François, et donna une Bulle qui confirmait les Frères-Mineurs dans les privilèges qu'il leur accordait à ce sujet. Il délivra cette bulle à Viterbe, dans la onzième année de son pontificat, et l’année suivante, il en rendit une autre plus avantageuse encore. Après lui, les Papes Nicolas III et
de saint Francois 239
Alexandre V accordèrent aussi à l'Ordre de saint François de grands privilèges, en vertu desquels on pouvait traiter comme hérétiques tous ceux qui nicraient la réalité des sacrés Stigmates de son bienheureux instituteur.
Voilà ce qui regarde la cinquième Considération des glorieuses plaies de notre Père saint F rançois. Dieu nous fasse la grâce de l'imiter ici-bas, et de mériter, par la vertu de ses saints et sacrés Stigmates, de Partager un jour avec lui la gloire du Paradis. À la louange de Jésus-Christ et et du pauvre saint François. Amen.
Chabitre c ones
Éd dd dt qtbopdohtdbate
Comment Frère Junipère coupa le pied à un porc pour le donner à un malade ().
État hdd Bb qpeeh ppp bb tehte
IRÈRE Junipère, l'un des disciples choisis et des premiers compagnons de saint François, était un homme d’une profonde humilité, d’une
grande ferveur et d’une extrême charité, et le Saint rendit de lui ce témoignage, en présence de ses pieux frères : que celui-là serait un religieux Mineur parfait, qui aurait, comme Frère Junipère, vaincu le monde et soi-même.
Se trouvant à Sainte-Marie-des- Anges, ce bon frère, tout enflammé de la charité de Dieu, alla visiter un de ses compagnons qui était souffrant, et lui demanda, plein de compassion, s’il pouvait lui rendre quelque service. — « Ce serait un grand plaisir pour moi, répondit le malade, si vous pouviez me procurer un pied de porc. » — « C’est bien, dit Frère Junipère, vous allez être satisfait. » Aussitôt il court à la cuisine, prend un couteau et se rend dans le bois. Un troupeau de porcs y cherchait alors sa nourriture ; le frère se jette sur l'un d'eux, lui coupe le pied et s'enfuit au couvent, laissant l'animal ainsi mutilé ; puis il
se met à laver ce pied de pere, le fait cuire et quand il est RRRRRPPRRRP PP PR RPPR PGM P RE PSP PPPRPPPRR Sr en er
1. Voyez, pages III et IV de notre Introduction, ce que lon doit penser des excentricités de cette vie.
or D ra
À hat
Vie
bien Ferre il, se hâte d'aller le présenter charitablement au malade. Celui-ci le reçut avec un grand plaisir, et le mangea, fort content de l'obligeance de Frère Junipère, qui, pour rs: se re encore à lui raconter les assauts qu’! 1vait dû faire « ir à
l'animal, avant de parvenir à lui cou-
fa. moment pm le bon
} ee frère se félicitait
ainsi de son suc-
cès, celui qui gar-
dait les porcs et
qui avait vu tout
ce qui venait de se
passer, courait,
très fâché, faire son rapport à son maître. À cette nou-
velle, celui-ci court promptement au couvent et traite les
frères d’hypocrites, de filous, de trompeurs, de bandits et
d'hommes de rien. « Eh! de -quel droit coupez-vous le
pied à mon porc ?» s'écriait-il tout furieux. Au bruit de
tant d’injures, chacun sort ; saint François excuse hum-
blement ses frères, assure qu'il n’est au courant de rien ; et,
pour calmer cet homme, il lui promet de le dédommager
amplement de la perte dont il accuse le couvent. Tout
cela ne satisfit pas le plaignant, qui se retira bouillant de
colère, vomissant contre les frères un torrent d'injures et
de menaces, et répétant sans cesse que c'était par malice
qu'on avait coupé le pied à son porc. Les frères ne comprenaient rien à tout cela.
de frere Funipere
Cependant saint François, à la Prudence duquel rien n'échappait, se mit à Penser en lui-même, et il se dit : « Serait.ce donc Frère Junipère qui, par un zèle indiscret, nous aurait attiré ces reproches ?» Aussitôt il Je fait appeler secrètement et lui demande s’il est l'auteur du délit qu'on attribuait au couvent, Le charitable frère, en homme qui se croyait fort innocent et qui pensait même avoir exercé un grand acte Nde charité, répond V” tout joyeux :
* « Mon doux Père, oui, c'est vrai, j'ai coupé le pied à un porc ; mais écoutez, je vous Prie, à quelle intention. » Et le frère se met à raconter Ja visite qu'il avait faite à son Compagnon malade, le désir que celui-ci lui avait témoigné, et il ajoute : « Mon Père, je vous l'assure, quand je pense au plaisir et au bien qu'éprouva notre frère, je tiens Pour certain qu’alors même que j'aurais coupé le pied à cent porcs, r’était encore une très bonne œuvre devant Dieu. » — « O Frère Juripère! répondit saint François avec méconten: emenit, Pourquoi donc avez-vous causé un si grand scandale ? Cet homme se plaint, s'irrite contre nous; maintenant, peut-être, il est À nous diffamer par toute la ville, en racontant le tort qu'on luia fait ; n’est.
244 Vie
ce pas avec raison? En vertu de la sainte obéissance, je vous ordonne d'aller le trouver ; vous vous jetterez à ses pieds, vous lui demanderez pardon de votre faute, et vous lui promettrez de la réparer de manière à ce qu'il n'ait plus à se plaindre de nous. Car enfin, il faut bien l'avouer, votre zèle vous a fait tomber dans un excès inexcusable. »
Ces paroles surprirent singulièrement Frère Junipère ; il ne comprenait pas qu'on pôt se fâcher à l’occasion d’un acte de charité comme celui qu'il avait exercé, et il lui semblait que tous les biens de la terre n'étaient rien, qu'autant qu'on les partageait fraternellement avec le prochain ; il répondit au Saint : « Soyez trans uille, mon Père, je vais bientôt le dédommager, et je vous assure qu'il sera content. D'ailleurs, pourquoi tant me troubler ? ce porc auquel j'ai coupé le pied n'est-il pas plutôt À Dieu qu'à cet hc:ame qui se plaint, et n'est-ce pas pour faire un bonne œuvre que je m'en suis servi?» À ces mots, Frère Junipère se met à courir après le maître du porc. Il le rejoint bientôt, encore courroucé et impatient de se venger. Sans y faire attcntion, il s'empresse de lui raconter comment et pourquoi ila coupé le ried à son porc, se félicitant de cette action avec l'assurance et la joie d'un homme qui aurait rendu un grand service et qui en demanderait une bonne récompense. Le mañ.: du porc, enflammé de colère, accable le bon frère des plus grossières injures, le traite d'écervelé, de fou, de voleur, de méchant filou. Frère Junipère, qui se trouvait heureux de recevoir des outrages, ne fit même pas attention à ceux qui lui étaient alors adressés : il s'imagina n’avoir pas bien compris, car il lui semblait toujours qu'il y avait là plutôt matière à se réjouir qu’à se fâcher. Il répète donc com-
il le ris, l'invite À faire de même avec le reste de l'animal qu'il a mutilé ; et tout cela, avec tant de charité, de simplicité
et d'humilité, que celui auquel il
tout à coup c' gé, tombe lui-même à ses Pieds en fondant en larmes. Ensuite, plein de regret pour sa conduite à l'égard de saint François et de ses Compagnons, il va tuer le porc mutilé, le fait appréter et le porte à Sainte. Marie.des. Anges, conjurant les frères de le recevoir en réparation de ses out Touché de la simplicité de
ons ef: aux autres personnes Plût à Dieu que nous eussions une grande forêt de Pareils genévriers @)!
1. Saint François faisait allusion su nom Juripère, qui signifie en latin enéorier.
Chapitre {{.-- xxemple de la grande puissance de Frère Junipère contre les démons,
QIES démons ne pouvaient tenir contre la pureté, E l'innocence et la profonde humilité de Frère
Junipère ; le trait suivant en est une preuve. Un homme possédé du démon se trouvant sur un grand chemin, s'en détourna tout à coup et se mit à courir de toutes ses forces ça et là, sans savoir où il allait, parcourant ainsi l'espace d'environ sept milles. Quelques-uns de ses parents qui le suivaient avec inquiétude, l'ayant enfin rejoint, lui demandèrent ce qui l'avait excité à s'enfuir
avec tant de précipitation. « La cause, répondit le possédé, c'est que l’insensé Junipère passait par le chemin où je me trouvais ; n'ayant pu supporter sa présence, j'ai pris la fuite à travers les bois.» On s’informa pour savoir si ce que le démon disait était vrai, et l'on reconnut que le Frère
Die de Frere Sunipere
Junipère s'était en effet trouvé sur ce chemin, à l'heure niâme où le pussédé s'était échappé. Aussi, quand on amenait des démoniaques à saint François pour qu'il les délivrât, si l'esprit malin ne s'eloignait bas à sa parole, il lui disait : « Si tu ne sors pas bien vite, je fais venir Frère Junipère.» Et alors, craignant la présence de ce frère et ne pouvant d'ailleurs supporter les vertus et surtout l'humilité de saint François, le démon se hâtait de prendre la fuite.
DA AES A8 Os Os 0e 08 8 0 20 408 408 0e
Chapitre {ii 7 Comment le démon fit condamner k'rère Junipère aux fourches patibulaires,
le démon, sous une forme humaine, alla trou- Î ver un jour un seigneur appelé Nicolas, dont il cunnatssait l'extrême cruauté, et qui était alors en guerre avec la ville de Viterbe ; il lui dit : « Scigneur, tenez-vous en garde, car bientôt doit arriver ici un grand traître, envoyé par les habitants de Viterbe, pour vous faire mourir et incendier votre château. Voici les signes auxquels vous le reconnaîtrez. Cet homme voyage sous l'habit d'un mendiant, ses vêtements sont tout déchirés et rapiécés, et son capuchon tombe en lambeaux sur ses épaules. Il porte une alène, dont il a dessein de se servir Pour vous percer, et une pierre à feu, avec laquelle il doit brûler votre chàteau. Si un seul de ces indices est inexact, faites justice de moi, j'y consens.» Nicolas réfléchit à ces paroles, et il en demeura tout effrayé, car celui qui lui parlait paraissait
| \ AICULANT effrayer et troubler Frère Juniptre, ILE :
| Le |
248 | Vie
un homme de bien et digne de confiance. Aussitôt il fait garder soigneusement toutes les avenues de son château, et il ordonne qu'on lui amène sur-le-champ, dès qu’il se présentera, l’homme dont on lui avait donné le signalement.
Pendant ce temps-là, Frère Junipère, à qui on permettait de sortir seul, à cause de sa grande sainteté, se dirigeait, sans compagnon, vers le château. Il rencontra de
(re)
CM à
Te er GE:
RL
ne
jeunes étourdis qui se mirent à l’accabler de plaisant eries; mais, loin de s’en offenser, le bon frère cherchait à les provoquer encore davantage. li arrive à la porte du château ; ses habits, dont il avait donné une partie aux pauvres, pour l'amour de Dieu, étaient misérables et déchirés, et il n'avait rien qui pôt le faire reconnaître pour un Frère-Mineur. Dès qu'ils l'eurent ape:çu, les gardes reconnurent le traître qu’on leur avait désigné ; ils le trai-
de frere Funipere
nèrent sur-le-champ devant Nicolas. Le seigneur ordonne à ses gens de le fouiller, et l’on trouve, dans une de ses manches, une alène avec laquelle il raccommodait ses souliers, et un caillou dont il se servait pour allumer du feu lorsqu'il allait habiter les bois et les déserts. Reconnaissant la vérité de tout ce que le démon lui avait annoncé, Nicolas commande à ses gens de garrotter le traître, et il fut obéi avec tant d’inhumanité, que la corde pénétra jusque dans les chairs. Après avoir ensuite lié leur victime pour la mettre à la question, les exécuteurs lui tirèrent et disloquèrent tous les membres avec la plus atroce cruauté. Alors commença l’interrogatoire. « Qui es-tu?» demanda-t-on au frère. — « Le plus grand pécheur, » repondit-il, —« Ton intention était donc de livrer le château aux habitants de Viterbe ? » — « Hélas! je ne suis qu’un traître, incapable de rien faire de bien. » —« Et tu voulais faire mourir notre maître avec cette alène, et brûler son château au moyen de cette pierre à feu ? » — «Je commettrais des crimes bien plus énormes encore si Dieu le permettait.» A ces mots, n’en pouvant plus de colère, Nicolas fit cesser l’interrogatoire, et, sans aucune forme, il déclara Frère Junipère coupable de trahison et d’homicide, et, comme tel, il le condamna à étre lié à la queue d'un cheval et traîné jusqu'aux fourches patibulaires pour y être immédiatement pendu. Le frère trouvait son bonheur au milieu des tribulations ; aussi, loin de chercher à se disculper, il attendait, plein de joie, qu'on exécutât les ordres du seigneur. Il n’attendit pas longtemps ; lié bientôt par les pieds, il se vit traîner aux fourches ; mais au milieu des tortures qu'il endurait, Pas une plainte, pas un soupir ne lui échappait ; semblable à un doux agneau
250 Vie que l’on conduit à la boucherie, il souffraiv tout sans ouvrir la bouche.
Le bruit de cette prompte exécution ne tarda pas à se répandre ; tout le peuple accourut pour voir tirer justice de ce traître que personne ne connaissait encore. Cependant, Dieu permit qu'un homme, qui avait été témoin de tout ce qui venait de se passer, se hâtât d'aller au couvent des Frères-Mineurs pour les en avertir. « Pour l'amour de
Dieu, leur dit-il, je vous en conjure, hâtez-vous d'arriver : un malheureux vient d’être saisi ; il est condamné à mourir, et on va l'exécuter sur-le-champ ; venez, qu'il puisse au moins rendre son âme entre vos mains, car il ne paraît pas méchant. On ne lui a pas donné le temps de se confesser, déjà il est traîné aux fourches, et il semble indifférent à tout, au salut de son âme comme à la mort
qu'il va subir ; ah! je vous en prie, hâtez-vous d'arriver. » Le Gardien, qui était un homme compatissant, partit
de frere Funipere
aussitôt pour offrir ses services au misérable ; mais lorsqu’il arriva, la foule s'était déjà tellement pressée pour voir l'exécution, qu'il lui fut impossible Ge pénétrer jusqu’au lieu où elle allait se faire. Pendant qu'il attendait le moment où il pourrait s'avancer, tout-à-coup une voix s'élève parmi la foule : « Arrêtez, arrêtez, méchants, vous me déchirez les jambes.» Le Gardien écoute, il croit entendre la voix d'un de ses Compagnons ; aussitôt il s'élance avec impétuosité à travers la foule, parvient jusqu'au patient, arrache le bandeau qui lui couvrait la C'était le pauvre Frère Junipère. Touché de compassion, il veut se dépouiller de sa tunique pour l'en revêtir: mais le frère l'en empêche et lui dit d'un visage riant : « O mon bon Gardien! avec votre embonpoint, il serait inconvenant de vous montrer à nu; gardez votre tunique. » , Cependant le Gardien, les larmes aux yeux, conjure les exécuteurs et tout le peuple de vouloir bien, par pitié, retarder ua peu le moment du supplice et d'attendre qu'il soit allé demander au seigneur la grâce de son compa- &non. On le prit pour un des Parents du patient, et sa demande lui fut accordée. Aussitôt il court trouver Nicolas et lui dit avec douleur : « Seigneur, ma surprise et ma tristesse sont au comble, et je n'ai point de termes pour exprimer ce que je ressens. Un crime tel que nos pères n’en ont jamais vu se commet aujourd’hui dans cette contrée; l'ignorance seule en peut être la cause, — « Eh ! quel est donc ce crime ? » demanda Nicolas, —-« Sei. gneur, répondit ie Gardien, vous avez condamné au dernier supplice, et certainement sans raison, l’un des plus saints frères d’un Ordre dont vous vénérez singulièrement
Vie
le pieux Instituteur. » — « Un frère de votre Ordre! s'écrie Nicolas, quel est-il ? Aurais-je donc été mal informé ? » — a Celui que vous avez condamné à mort, répliqua le Gardien, c’est le compagnon de saint François, c’est Frère Junipère.» Au nom de ce frère dont il avait entendu soùvent louer la sainteté, Nicolas, surpris et tremblant, court promptement, avec le Garilien, au lieu de l'exécution, fait délier le patient, et le met en liberté e. présence de tout le peuple, et se jetant à ses pieds, il lui demande pardon, avec une grande abondance de larmes, pour tous les mauvais traitements qu’il lui a fait endurer ; et il ajouta : « Oui, je le crois, je touche au terme de ma criminelle vie, car c’est injustement que j'ai fait tourmenter un saint ; c'est certainement par ignorance que je me suis rendu l’auteur de ce crime, Dieu cependant m'en punira bientôt par une mort cruelle. » Ce fut de bien bon cœur que Frère Junipère accorda le pardon que lui demandait Nicolas ; mais Dieu permit que, peu de jours après, il mourût d’une mort terrible. Lorsque tout fut expliqué, le bon frère revint à son couvent, et le peuple se retira plein d’admiration pour son héroïque patience.
pauvres, pour l'amour de Dieu, tout ce qu'il avait sous la main.
RÈRE Junipère avait pour les pauvres une charité affectueuse et une tendre compassion ; il ne pouvait en rencontrer de nus ou mal vêtus, sans retirer aussitôt sa tunique ou le capuchon de
de frere Funipere 253
Sa cape pour les en revêtir ; et il lui fallut une défense Pnsitive de la part du Gardien et au nom de la sainte obéissance, pour l'empêcher de se livrer à de pareilles libéralités. Peu de jours après que cette défense lui eut été faite, un pauvre à demi-nu se présente à lui et lui demande l’aumêône Pour l'amour de Dieu. « Hélas ! Jui répondit Frère Junipère, je n'ai rien que ma tunique, et mon Gardien m’a défendu d'en donner la moindre partie. Cependant, si vous voulez la prendre vous-même, je ne vous empêcherai pas.» Le Pauvre ne se le fit pas dire deux fois ; aussitôt il dépouille le frère de son vêtement, le laisse nu ets’en
va. Lorsque Frè.
re Junipère fut
de retour au cou-
vent, on lui de-
mand2 ce qu'il
avait fait de sa
tunique. « C’est
une bonne per-
‘ Sonne, répondit-
il avec simplicité,
essus les épaules et qui l’a empor-
tée. »
De jour en jour la charité de ce pieux frère prenait de nouveaux accroissements; il ne se Contentait plus de donner sa tunique aux Pauvres, il leur faisait l'abandon des livres, des ornements, des manteaux, enfin de tout ce qui lui tombait sous la main ; et les frères, qui connaissaient son extrême libéralité, étaient obligés de veiller soigneusement à ne rien laisser à sa disposition.
Chapitre Ÿ.— Comment Frère Junipère détacha, de l'autel, de petites sonnettes qu'il donna pour l'amour de Dieu.
éréteibibieibieetbhtetttttt dt
'ETAIT vers le temps de la Nativité de Notre-
d| Seigneur. Frère Junipère se trouvant à Assise
=] pour y célébrer cette fête, un jour qu'il était dans une profonde méditation devant l'autel du couvent, qui était richement orné, le sacristain vint le prier de vouloir bien le garder pendant qu'il irait prendre son repas. Frère
Junipère le lui
promit, et il
continua sa
1 méditation.
En ce mo-
ment, une
pauvre femme
vint lui de-
mander l’au-
mône pour
l'amour de
Dieu. —« At-
#4 tendez un peu, luidit-il; l’autel est chargé d'ornements,
je vais voir si je pourrais vous en donner quelque chose.» Sur cet autel se trouvait un lustre d'or magnifique, auquel étaient suspendues de petites sonnettes d'argent de granu
Vie de frere unipere 255
prix. Frère Junipère, en les considérant, se dit en lui-méme: «Voici des sonnettes qui sont là des ornements Superflus. » Et Prenant aussitôt un Couteau, il les détache du lustre l’une après l’autre et les donne charitablement à la pauvre femme.
Le sacristain n'avait Pas mangé trois où quatre bou. chées, que, réfléchissant à Ja üibéralité de Frère Junipère, il craignit dès lors beaucoup pour les ornements de son autel. I] se lève de table, tout inquiet, court À l'église, jette un coup d'œil pour voir si rien ne manque... Plus de sonnettes au lustre ! A cette vue, son indignation est au comble, Frère Junipère, qui s'aperçoit de son trouble, s'approche de lui, et lui dit : Ne vous inquiétez pas au sujet des sonnettes du lustre, je les ai données à une pauvre femme qui en avait grand besoin ; d’ailleurs, elles n’étaient là d'aucune utilité, ce n'était qu'un orneme: . pompeux et mondain.» Le sacristain, désolé, se mit à parcourir l'église et toute !a ville pour y chercher la mendiante, mais il ne put en avoir aucune nouvelle, Il revient alors au couvent, et tout Courroucé, il enlève le lustre et le porte au Général, en lui disant : « Père Général, je vous demande justice contre Frère Junipère : voyez, il m'a gâté ce lustre, le plus beau de la sacristie, il en a détaché toutes les Sonnettes, et il dit les avoir données à une Pauvre femme. » —« Vous êtes moins excusable que celui dont vous vous Plaignez, répondit le Général, vous deviez le connaître ; je ne m'étonne, Pour moi, que d’une seule chose, c'est qu'il n'en ait pas donné davantage : cependant je saurai le corriger.» Aussitôt il rassemble tous les frères en Chapitre, fait appeler Frère Junipère au milieu d'eux, le réprimande sévèrement sur la faute
dont il était accusé, il lui adresse ces reproches sur un ton de voix si animé et avec tant de vivacité que sa figure en devint tout enflammée d'indignation.
Des réprimandes aussi sévères firent très peu d'imp::ssion sur le bon Frère, c'était un bonheur pour lui d’en recevoir ; mais ce qui lui faisait peine, c'était la violente irritation qu’il avait remarquée dans le Général ; il pensa dès lors au moyen d'y apporter quelque adoucissement. Lorsqu'il eut reçu, dans le Chapitre, tous les reproches qu'on s'était proposé de lui adresser, il sort en ville, fait préparer une boune tasse de bouillie au beurre, et revient au couvent. La nuit était déjà fort avancée, il allume une chandelle, prend sa tasse, monte à la cellule du Général et frappe à la porte. Le Général se présente ; surpris d’une si singulière apparition, il demande doucement au Frère qui il est : — « Mon Père, répondit Frère junipère, quand,
de frere Juntpere
dans la journée, vous m'avez fait vos réprimandes, je me suis aperçu que vous aviez la voix embarrassée, j'ai cru que cela provenait de Ja fatigue, quelque adoucissement. Tenez, mon Père, voici une excellente bouillie, mMangez-la, je vous en Prie, et je vous assure que la poitrine et la Sorge s'en trouveront très-bien, » — « Quoi donc ! lui dit le Général, ne savez-vous pas quelle heure il est, Pour venir m'importuner ainsi ? » — « Mon Père, reprit Frère Junipère, Voyez, c'est pour vous qu’elle est faite, ne pensez plus à rien et mangez-la, je vous en conjure, elle vo: s fera grand bien. » Mécontent de se voir troublé dans son repos, le Généra] ordonna au Frère, d'un ton sévère, de se retirer sur le champ, en lui disant que ce n'était pas à Pareille heure qu'il était disposé à manger sa bouillie. Décidément les Prières et les instances du bon Frère étaient inutiles ; il s’en aperçut. — « Mon Père, dit-il au Général, Puisque vous ne voulez pas prendre cette bouillie que j'avais fait prépa- +, rer pour vous, faites-moi le Plaisir de tenir la chandelle, et je mangerai.» Le Général, qui au fond avait le cœur bon et charitable, reconnaissant alors la charité de Frère Junipère, et voyant que c'était vraiment par zèle qu'il agiscait, lui répondit : « Eh bien! donc, Puisque vous le voulez absolument, man- &eons ensemble, » Et tous deux se mirent à la bouillie, beaucoup plus satisfaits de l'édification qu'ils se donnaient mutuellement que du festin lui-même qui les réunissait.