Flamen par l'auteur du Péché de Madeléine
J'arrivais en Bretagne, il y a cinq mois, mon ami, quand ta lettre m'est parvenue malgré la fausse indication de l’adresse : je n'habite plus Ploërmel et je ne suis plus cqnseiller-général. Un autre a pris ma place; c’est; dit-on, un ami intime de la préfecture, un jeune auditeur au conseil d’État, qui danse
a ravir. Je n’ai rien à dire contre cet écrou-
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lenientde mes dignités et de mes ambitions; quand on a dissipé niaisement son patrimoine en quelques folles années, on est mal venu à se prétendre capable de veiller aux intérêts de son pays. Aussi me suis-je résigné de bonne grâce. Du moins n’emporté -je dans ma retraite ni rancune ni dépit : je n’ai pas à regretter de fausses démarches, ni d’humiliantes sollicitations, ni de compromettantes professions de foi. Je ne suis ni plus ruiné que je ne l’étais avant l’élection, ni plus fatigué de corps et d’âme, ni. plus mécontent de l’existence , ni plus disposé à mépriser les hommes et h me croire victime de l’esprit d'intrigue des uns ou de la stupidité des autres. Au contraire, j’ai reconnu que mes concitoyens ont beaucoup de bon sens : pourquoi m’indignerais-je de n’avoir pas les bénéfices d’une fortune que j’ai perdue par ma faute*
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ou d’une attitude politique que je n’ai pas voulu prendre? Résigne-toi donc à ne voir en . ton ami qu’un très-modeste gentilhomme de campagne, et à le savoir heureux ainsi.
Il me reste, entre autres débris de ma fortune, un petit domaine de peu de rapport, mais de beaucoup d’agrément, où j’espère vivre sans peine avec mes neuf ou dix mille livres de rente. Tu vas rire, toi qui m’as vu à l’œuvre pendant ces douze infernales années
-que je viens de perdre en si joyeuse et si peu frugale compagnie. Eh bien ! cher, depuis cinq mois que je suis ici, je n'ai pas eu un regret pour nos petits soupers galants et truffés, pour nos demoiselles fardées, pour les quatre -coquins insolents qui, sous prétexte d'être à mon service, faisaient de ma vie un objet de ■pitié pour moi-même. Ici rien de pareil : la Haie-au-Loup (c’est le nom de mon domaine)
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se compose de quelques bois et d’un petit logis
at
sans caractère, assez fièrement campé sur la cime rocheuse d’une lande où la bise prend ses ébats et où sorciers et sorcières tiennent, dit-on, leurs assises; car nous sommes en plein pays de légende. De ma fenêtre, en regardant vers le couchant, mes yeux plongent dans les profondeurs de la forêt de Brocéliande, que Merlin a illustrée par ses amours et ses malheurs. Je vois d’ici le pli du vallon où coule la fontaine fatidique de Baranton. Làbas, j’aperçois la gorge profonde du Val-sans- Retour, où le grand magicien périt victime d’un charme qu’il ne sut pas vaincre. Si le logis est médiocre, le cadre est splendide.
A l’intérieur, la maison est des plus modestes, et l’entretien n’exige pas un grand luxe de domestiques. Pour le moment, mes gens se réduisent à deux. Une vieille femme fort laide,
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mais honnête, soigne le ménage et fait la cuisine. Si tu viens jamais me voir, tu reculeras,
je t’en préviens, à l’aspect des mets rustiques,
compactes, étranges, qui échappent parfois a l’inspiration patriotique de mon cordon-bleu ;
moi-même, j’ai eu quelques moments d’effroi, mais on s’y fait. A côté de ce haut dignitaire, investi de toute ma confiance et qui répond au nom de Marie-Josèphe, ricane sans bruit un jeune gars de vingt ans ; celui-là ne parle pas et répond à peine, le plus souvent par signes, tout cela par amour-propre : il a peur de par- 1er moins bien que son maître, et il ne veut pas lui donner cette satisfaction. Il a en revanche, à perpétuité, un rire muet et narquois qui me prouve clairement que le drôle me juge et que mes défauts lui crèvent les yeux. Avec ces deux êtres grotesques, je ne me trouverais pas mal servi, si je pouvais leur inculquer un
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respect plus profond pour la propreté inté-, rieure; mais chasser la poussière des lambris et des corniches, qui jamais a tu pareille invention? Pierre en a eu pour deux jours h se pincer les lèvres en me regardant ; il m’a cru fou très-certainement.
Je vais heureusement avoir un renfort. Ma bonne vieille tante, mademoiselle d’Elleven, la propre sœur de ma mère, consent à venir demeurer avec moi. Elle est pauvre, très-pauvre
même : du moins elle n’a pas à se reprocher
d’avoir dissipé sa fortune; elle a trouvé moyen, au contraire, de vivre honorablement à Vannes avec une modeste rente de soixante louis environ ; elle a su, avec si peu, faire du bien autour d’elle... Ah! cher ami, il me sera bon»
je crois, de voir mademoiselle d’Elleven heureuse près de moi avec les miettes de mon passé*
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En attendant, pour fuir la poussière qui envahit ma demeure, je passe ma vie à courir les bois ; je chasse le loup, le sanglier, sans compter le menu gibier, qui ne manque pas.
Viens passer ici quelques semaines, et tu auras au retour de beaux exploits cynégétiques a raconter. Viens, et je te mène à l’assaut d’un vieux solitaire qui se moque impudemment des chasseurs du pays, et auquel j’ai juré guerre à mort. Si tu le veux, je te l’abandonne ; péril et gloire, tout sera pour toi. Doute après cela de mon dévouement 1
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GUILLAUME A ALBERT
La Haie-au-Loup, décembre.
Mon empressement à te répondre te prouvera, mon vieux, camarade, que tu t’alarmais à tort, et que mon cœur ne t’es pas fermé plus que par le passé ; tu connais ma vie comme ta propre vie, mon cœur mieux que le tien, sans . doute. T’ai-je caché jamais ni une action, ni même une pensée? Pourquoi redouterais-je tes
conseils au moment où je suis résolu à les sui- £>
vre? Ne les ai-je pas recherchés alors même que j’v résistais? Si je ne t’ai pas parlé de
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Laure dans ma dernière lettre, c’est qu’il m’est pénible d’aborder ce sujet. Mon ami,
c’en est fait de ce dernier amour, auquel j’ai
dû de belles heures pourtant, et qui s’est éteint avec le dernier sourire de ma jeunesse; car je me sens vieux aujourd’hui que je suis seul, j’ai sur le cœur des pensées lourdes d’un siècle. .
Que te dire de ma rupture avec Laure? Elle
est de ces femmes qui veulent être perdues,
ou bien elles se croient dédaignées : dans le
soin que je prenais de son honneur et de son
repos, elle n’a voulu voir que la froide pru-
. dence d’un amant désabusé. Je l’aimais bien
pourtant... Hélas! ai-je jamais aimé? Quand
je fais apparaître dans mon souvenir les têtes
charmantes, à demi oubliées déjà, dont cha-
cune a été mon idole d’un jour, je cherche
vainement parmi elles la trace d’un sentiment
vrai et profond. Si je pouvais rencontrer quelque chose de semblable dans ma vie, peut-être serais-je plus indulgent pour moi-même ; maisnon, un tel amour m’eût préservé des autres.
Je trompais Laure comme je me trompais moimême. Il y a dans le sentiment qu’inspirent certaines femmes, dans l’âpre poursuite dont elles sont alors victimes, quelque chose d’ardent qui ressemble à la passion. On s’abuse en cherchant hors de soi-même l’objet de cette passion, on croit aimer parce qu’on désire, et l’on n’obéit en réalité qu’à un monstrueux égoïsme. Aimer, Albert, cela doit avoir un sens plus haut, n’est-ce pas? Quel sentiment indéfinissable, presque divin, avions-nous imaginé au début de la vie, parmi les premiers troubles de notre jeunesse encore pure? Si tu as rencontré quelque part notre beau rêve réalisé, dis-le moi, afin que je pleure de ne
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l’avoir pas connu, de ne pouvoir plus le connaître.
Que deviens-tu sans moi? Qui est-ce qui pense encore a moi la-bas ? Ah! mon ami, les morts vont vite, et je suis bien loin déjà du monde des vivants.
FLÀMEN
GUILLAUME A ALBERT
La Haie-au-Loup, janvier.
Mademoiselle d’Elleven est arrivée, il y a trois semaines, par un de ces jours de pluie interminable et d’ouragan dont ce pays semble avoir le privilège. J’étais allé jusqu’à Ploërmel attendre l’arrivée de la voiture de Vannes, qui devait l’amener. Les arbres dépouillés grelottant sous la pluie, la lande hérissée de rocs aigus, les routes défoncées, tout cet aspect morne de la froide saison me glaçait jusqu’à l’àme. Je redoutais presque l’arrivée de
ma pauvre tante, que je m’attendais bien à
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trouver transie, harassée, et plus triste que la
bise d’hiver; mais le premier, coup d’œil m’a
rassuré. À travers les vitres ruisselantes et tachées de boue de la voiture, j’ai aperçu son large et bon visage épanoui par un sourire.
Je l’ai embrassée de bon cœur pour ce sourire-là. — Mon Dieu, mon cher enfant, a-t-elle dit pendant que je l’aidais à descendre, êtesvous devenu fou? Venir à Ploërmel par ce temps de loup-garou, c’est insensé. Et puis ne restez point ainsi sous ces ruisseaux qui tombent du ciel sur votre tête ; pour l’amour de Dieu, mettez-vous à couvert.
Elle n’a point trouvé d’autres plaintes à exhaler après ce rude voyage, entrepris pour moL Un tel oubli d’elle-même m’a touché;
mais, hélas! mon ami, la pauvre demoiselle est sourde. Cette découverte, à laquelle je n’étais point préparé, ,et que ses lettres ne m’a-
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vaient pas fait pressentir, m’a un instant atterré; j’ai entrevu l’isolement où nous allons vivre l’un près de l’autre presque aussi séparés que par le passé.
Pourtant, Albert, j’ai besoin de la vie de famille après cette moitié d’année que je viens de passer à la Haie-au-Loup. J’ai eu beau m’étourdir par le mouvement et le bruit, me mêler aux chasseurs du pays, dépister des chevreuils, faire la guerre aux loups : je n’ai pu tuer le sentiment de l’amère solitude,, et pour un homme de mon âge, arraché brusquement à ses plus chères habitudes, bonnes.
ou mauvaises, la solitude a de dangereux conseils. Je suis moins fort peut-être que je ne te l’avais dit, moins résigné que je ne le croyais sans doute : souvent je me prends à regretter... quoi? En vérité, je ne sais, — rien de ce que j’ai perdu, mais quelque chose de plus
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grand, de meilleur, que je sens et que je ne puis nommer. C’est dans ces heures d'abattement qu’il est bon d’avoir près de soi une tendre affection, un cœur qui vous suit dans l’absence, — la bienvenue au retour, le foyer chaud et joyeux, le repas égayé par les doux racontages de la vie commune ou par l’échange
des pensées trop lourdes, et jusqu’à la légère
dépendance qu’on subit sans se plaindre. Voilà ce que j’avais rêvé; l’infirmité de ma pauvre tante a mis à néant une moitié de ce rêve. De-
fl
puis qu’elle est près de moi pourtant, la maison est devenue habitable. Marie-Josèphe modère un peu l’étrangeté de sa cuisine sibylline : à défaut de gaieté, la paix et l’ordre régnent, partout. Ma bonne tante a pris possession de son gouvernement avec une joie d’enfant et cet aplomb modeste qui prouve qu’on ne se croit pas au-dessous de sa tâche. Elle m’aime de
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tout son cœur, et il est très-doux d'être aimé ainsi. £t puis elle se trouve si heureuse, elle ledit avec tant d'ingénuité! Sérieusement elle n’imagine pas qu’on puisse être plus riche que nous le sommes, et plus d’une fois je l’ai surprise en extase devant les dorures ternies, les %
lampas fanés' des meubles. Si tout cela n’est pas le bonheur, c’en est du moins un sourire.
GUILLAUME A ALBERT
La Haie-au-Loup, janvier.
J’ai suivi ton conseil ; j’ai fait quelques visites, non pas dans les châteaux, presque tous déserts en celte saison, mais h Ploërmel même, chez les notabilités. Ah! cher Albert, il faut que tu sois doué h mes yeux d’une autorité singulière pour que je me sois résigné à pareille corvée. Que d’intérieurs grotesques, que
de types vulgaires et de laids visages !... Ne *
va pas croire pourtant que tout soit ridicule dans nos provinces, que toutes ■ les femmes soient laides, tous les hommes abrutis. Il y a
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des exceptions, même à Ploêrmel, et dans nos vieux châteaux je connais des familles où la distinction est héréditaire; mais on peut excuser un peu de mauvaise humeur chez un homme qui vient de passer deux jours aux prises avec les beaux-esprits de l’endroit et quelques commères à la langue affilée, qui n’auront pas attendu mon départ pour me mettre en pièces. On ne peut se faire une idée de l’incurable désœuvrement des petites villes enfouies au fond de nos provinces, et du besoin presque féroce que l’on a d’agiter une vie pesamment immobile, de dramatiser le néant; ce n’est pas la méchanceté qui déshonore les petites villes, c’est l’ennui. Aussi je n’ai pas été trop surpris d’apprendre qu’on me soupçonne d’être l’amant de madame X..,, que je ne connais pas, et d’épouser la fille de l’adjoint, que je n’ai vue qu’une fois chez son
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père h l’époque des élections, et dont je nai . pas songé, je le jure, k attendrir le cœur. Je me souviens qu’en m’offrant une chaise avec une obligeance un peu brusque, la pauvre demoiselle déchira largement autour du bras le . corsage de sa robe, trop bien ajustée sans doute sur sa taille puissante : la stupeur de la famille entendant le sinistre craquement de l’étoffe, le trouble de la coupable cherchant k dissimuler l’inconvenante blessure, abrégèrent
ma visite. Je souhaite que ma femme, si ja-
mais j’en ai une, ait un peu moins de najesté
dans les formes et un peu plus de solidité dans ses ajustements^
La seule de mes expéditions qui mérite un souvenir détaillé, c’est ma visite chez la veuve d’un de mes anciens collègues du conseil-gé- .
néral, madame Lemouton de Kérangoat. Je ne
sais si tu te souviens de la Prie ; j’ai du mêler
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ce nom souvent à nos premières confidences,
* alors que j’étais enfant et amoureux de ma cousine Berthe. C’est une petite maison grise, enfouie sous le lierre et dominée par une tou- * relie pointue, surmontée d’une haute girouette : elle nous plaisait singulièrement à Berthe et à moi ; elle était alors inhabitée, et notre imagination romanesque y installait naïvement ses rêves; nous faisions même le projet d’acheter la maison sur nos économies. Cette passion s’était si fortement emparée de notre esprit, que nous poussâmes l’héroïsme jusqu’à mettre rigoureusement de côté pendant deux mois tout l’argent que nous recevions pour nos menus plaisirs : je ne sais plus quelle grande tentation dissipa du même coup notre ambition et notre trésor. Depuis ce temps, Berthe est morte, et je n’avais pas revu la Prée ; aussi n’est-ce pas sans émotion que j’ai sonné l’autre
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jour à la porte de la maisonnette où madame de Kérangoat vit depuis son veuvage. Je reconnaissais avec attendrissement le petit verger et
ses pommiers inclinés par le vent, l’étroit jardin avec ses plates-bandes symétriques aboutissant à une charmille dont les feuilles desséchées jonchent en ce moment la terre. C’est là qu’est éclos mon premier rêve avec mon premier amour, si l’on peut donner ce nom à la tendresse enfantine que m’inspirait à douze ans la gentille Berthe. Un vieux jardinier, qui se promenait une bêche a la main dans les allées
rectilignes du jardin, m’a introduit. Je ne pouvais, en le suivant, me défendre d’une sorte d’attendrissement superstitieux, : il me semblait que cette maison, consacrée par mes plus
purs souvenirs, ne pouvait m’être indifférente, et je redoutais presque dé voir celle qui l’habite. Madame de Kérangoat pourtant n’a rien
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en elle qui puisse effrayer. Elle était à demi couchée sur une causeuse, et semblait lire avec recueillement. Comme elle passe pour la perle du pays, je craignais de la trouver fort guindée, un peu bas-bleu et prétentieuse : elle n’est rien de cela, mais plutôt tout le contraire. Petite, pâle , avec les cheveux d’un blond fauve qui n’est pas sans éclat, elle parle, il est vrai, politique, discute avec assurance sur le monde, la littérature et les théâtres, mais tout cela faute de mieux, car elle ne craint
pas de montrer ses dents blanches en riant de
- grand cœur à l’occasion, et ses yeux ont un clair rayon, quelquefois habilement voilé, qui fait songer à bien des choses. On ne peut nier aussi qu’elle n’ait une verve amusante et quelquefois une réelle éloquence au ser-
vice d’une grande audace de sentiment.
Bref, pour tout confesser, j’ai prolongé ma
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visite au delà des limites ordinaires, je suis retourné la voir hier, et j’y dîne aujourd’hui ; garde-toi cependant de me croire amoureux, car je ne fus jamais plus éloigné de l’être.
J’oubliais de te dire qu’elle a la main fine et blanche, — tu sais mon faible pour cette petite perfection, — et le cou d’une souple rondeur, bien attaché à d’élégantes épaules. Je suis sûr que cette femme là est très-belle aux lumières.
GUILLAUME A ALBERT
La Ilaie-au-Loup.
J’attendais de sages discours, mon cher Albert, de prudents avis. Tu me les as envoyés, tout est bien. Seulement je n’attendais pas un sermon aussi grave, armé de citations grecques et latines, sacrées et profanes. Tudieu ! quel zèle apostolique!... En vérité, tu fais à la pauvre Lucie de Kérangoat une bien grosse injure en la comptant parmi les pièges sans nombre que l’enfer a semés sous mes pas, et à- chacun desquels j’ai laissé, je dois l’avouer,., quelque peu de mes ailes. Si tu prends feu
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ainsi au seul nom d une femme et à la nouvelle que je l’ai vue trois fois en dix jours, que diras-tu de ma dernière aventure? Il n’est plus question de Lucie, de son cou blanc et de sa chevelure aux teintes fauves; c’est de bien autre chose qu’il s’agit. Mon vertueux ami, les landes infertiles de la Bretagne se sont fécondées pour moi, et dans ce pays de sorcières j’ai découvert une fée. Si tu ne crains pas de risquer ta conscience au récit de semblables maléfices, écoute mon histoire. Ce sera long, je t’en préviens : je compte ne te faire grâce d’aucun détail.
Il y a trois jours, je mariais la fille d’un de mes fermiers, — ce qui veut dire, comme tu le penses bien, que la belle Jeannie épousait, sans aucune participation de son seigneur suzerain, un robuste gars, large d’épaules, haut en couleur, orné de cheveux raides et durs
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comme des chaumes. Tout mon rôle dans Taffaire s’est borné à offrir un cadeau a la mariée et à la conduire h la mairie et à l’église : je dus aussi, bien malgré moi, promettre de paraître au souper.
A la nuit tombante, je m’acheminai donc, le fusil sur l’épaule et mon chien sur les talons, vers le Pin-Bili, qui n’est pas à plus de trois kilomètres de la Haie-au-Loup. A mesure que j’approchais, j’entendais de plus en plus distinctement les sons perçants du biniou alternant avec les couplets d une ronde, et le bruit sourd des sabots frappant l’aire de la grange.. Je marchais sans me hâter sur la neige durcie, et je n’étais guère à plus de cent pas de la ferme, lorsque la porte de la grange s’ouvrit, et dans la baie lumineuse deux femmes parurent, se dirigeant vers le corps de logis principal. Tout a coup je les vis s’arrêter brusque-
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ment, faire volte-face, et s’enfuir avec des cris aigus. Les chants, les danses, avaient subitement cessé, et l’on n’entendait plus à l’intérieur que de sourds chuchotements et des voix étouffées. Il me fallut frapper longtemps avant que le père Mathurin se décidât à ouvrir, et il ne le fit pas sans trembler. Le long cri d’effroi qui accueillit mon entrée me prouva qu’on me prenait pour un revenant, un poulpiquet , ou pour le diable en personne. Mon grand manteau et mon chien noir étaient sans doute seuls coupables de- cette déroute. Il ne fallut rien moins qu’un baiser rudement appliqué sur les joues de la mariée pour la convaincre de mon identité : encore faisait-elle mine de trembler un peu; mais, par égard pour le nouvel époux, je ne voulus pas la rassurer plus complètement. Quand l’assistance fut bien convaincue que je n’elais pas Lucifer* tous les hommes unanime-
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ment se déclarèrent prêts à affronter le diable avec ses cornes, et rejetèrent le désordre sur la poltronnerie des femmes ; celles-ci ripostèrent avec aigreur, et la querelle se fût peutêtre échauffée, si je n’avais pris le bras de la mariée pour la conduire au souper.
Le père Mathurin est un riche fermier ; aussi le repas était-il splendide ; oies grasses, canards aux oignons, andouilles grillées, lard rose et artistement taillé, veau à toutes les sauces, crêpes de blé noir larges comme un guéridon et minces comme une dentelle, caille -bottes, châtaignes bouillies, pommes rondes et vermeilles comme les joues des fillettes, tel fut le menu servi dans un ordre pittoresque dont je n’ai pas saisi la loi ; le tout arrosé de cidre de l’année et de bon vin, sorti de ma cave, qui seul me soutenait contre les assauts livrés à mon estomac par la cuisine
indigène. Autour de la table, étroite et longue, tous étions tous assis sur les larges coffres en chêne h l’aide desquels on s’introduit, non sans peine, dans les chars-lits bourrés de paille jusqu’au plafond, et qui, avec leur petite ouverture ornée d’une grossière courtine, ressemblent à de gigantesques carrosses alignés le long des murailles. Par une porte basse ouverte tout au large, mes yeux plongeaient dans
une immense pièce, à la fois étable et cuisine,
d’où sortaient à chaque instant les servantes
pliant sous le poids des rôtis ou le bras armë de cruchons de cidre mousseux. L’âtre, grand tomme ton salon, dévorait, sans en paraître embarrassé, des arbres presque entiers, et projetait des lueurs vigoureuses sur les enchevêtrements de la charpente, où s’alignaient les piles de chanvre destinées au travail des
veillées et les régiments de citrouilles, res-
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sources de l’hiver, dont les faces blafardes et luisantes semblaient s’agiter sous le reflet mouvant de la flamme. Tout au fond, le mufle enfoui dans le foin et paresseusement couchées sur la litière fraîche, se groupaient les vaches et les bêtes de labour; des poules inquiètes remuaient sur leurs perchoirs, et un coq rouge, trompé par l’éclat du feu, annonçait de temps en temps le lever du jour d’une voix rauque et troublée qui provoquait chaque fois l’hilarité de 1’assemblée.
On buvait, on chantait à la table des mariés; on s’embrassait sans sourciller, et le plus malin des gars faisait à ses voisines de bonnes grosses farces inspirées par la vieille gaieté gauloise.
— Je te dis, moi, disait en ricanant le grand Pierre, qu’à Concoret les saints ne datent de rien.
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— Je le dis, moi,. s’écriait un jeune gars, les oreilles rouges d’indignation, que les saints de Concoret se sont envolés au ciel aux yeux de tout le monde. Le curé, qui était nouveauvenu dans le pays, les avaient condamnés à être brûlés, parce que, paraît-il , ils n’étaient pas reconnus à Rome; mais la preuve que c’étaient de vrais saints, c’est qu’à peine furent-ils dans le four, on l’entendit éclater avec un bruit épouvantable, et les saints disparurent dans un nuage : mon père a vu ça.
— La belle malice ! Le sacristain avait fourré de la poudre tout plein leur robe. '
— Pierre, tu es un impie! Tu finiras mal,
c’est moi qui te le dis !
Et le petit Firmin, s’élançant comme un bélier sur son adversaire, l’envoya, d’un coup de tète dans l’estomac, rouler au pied du dres-
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soir, chargé de grossières verreries et de
faïences qui rendirent en se heurtant un son plaintif; Pierre allait riposter, mais on les sépara : ils continuèrent encore quelques instants à s’injurier au nom de leurs saints, puis la paix se rétablit, et ce fut le tour des longs récits de revenants et de loups-garous. Chacun écoutait en frémissant et retenant son haleine, et Y on n’entendait plus que la voix mystérieuse du conteur et les rauques palpitations de l’horloge dressée le long du mur dans sa gaine de bois
sombre aux angles brillants de cuivre. Quelquefois le souffle sonore d’une des bêtes endormies dans la pièce voisine faisait passer un frisson sur l’assemblée entière : on se détournait avec épouvante; puis, devant le regard effaré de son voisin, on éclatait de rire. Cela redonnait du courage, et après avoir bu un nouveau coup, on secouait pour un moment cette op-
pression de terreur superstitieuse, délices et tourment des imaginations bretonnes.
Cependant tout finit en ce monde, même une noce de campagne. J’avais donné le signal du départ, et les invités se dispersaient par petites bandes, plus ou moins nombreuses selon la direction que chacun devait prendre. Cinq ou six hommes et autant de femmes s’étaient joints à moi. Il faisait très-froid : la lune répandait une lumière d’une rare intensité, accrue encore par l’éclat de la neige; l’air était si léger et si calme que le moindre bruit retentissait à de longues distances. Nous Iongions la forêt, rasant les arbres chargés de givre, dont les ombres se projetaient sur le sol blanchi. Il y avait des loups qui hurlaient au loin, et les chiens du pays leur répondaient par un chœur formidable. — C’est la chasse du Bois-Jagut qui passe, disaient les
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femmes en se signant, et aussitôt histoires de défiler, plus effrayantes les unes que les autres, en sorte que toutes les cervelles étaient à l’envers, et que les femmes se serraient autour de moi comme des brebis à l’approche du loup, tandis que les garçons leur marchaient sur les talons sans se piquer d’héroïsme. Nous traversions une lande qui domine un vaste horizon et qu'un ravin coupé à pic sépare de la forêt de Brocéliande. Au
fond de cette gorge coule un ruisseau qui
parfois se donne des airs de torrent, et qui va se jeter, à quatre ou cinq cents mètres de là, dans trois étangs successifs que le ravin, subitement élargi, enserre de toutes parts. Cette nuit-là, les eaux, capricieuses, étaient muettes, emprisonnées sous une couche de glace. Le sol de la lande, partout déchiré par les pointes du roc, qui s’élançent parfois à.
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une grande hauteur, rend la marche presque périlleuse en cette saison.
Depuis quelques instants, je remarquais l’agitation de mon chien : il allait, venait, d’un air inquiet, tantôt s’élançant en avant à travers les rochers ,. qui bientôt le cachaient à ma vue, tantôt bondissant autour de moi avec de petits gémissements, comme s’il suivait une piste. 11 n’est pas rare de voir sur la mauvaise grée, comme on l’appelle, des loups et des sangliers que la faim pousse vers le petit hameau de Tréhoranteue, dont le mince clocher se profile à l’horizon, et, mon instinct de chasseur s’éveillant, malgré l’heure avancée, j’armai machinalement mon fusil et je suivis Rack. Dès qu’ils comprirent mon dessein, mes compagnons jetèrent les hauts cris. — Le chien ne donne pas de voix, comme lorsqu’il est en chasse ; cela ne pré-
sage rien de bon. Il se dirige vers le Jardinau-Moine, et c’est un lieu hanté; chacun sait quil y retient . Plusieurs personnes y ont vu des animaux de figure étrange, qui disparaissaient tout à coup et reparaissaient sous une autre forme. Des chasseurs qui poursuivaient un loup se sont trouvés en face d’un moine prosterné, et en .approchant ils ont vu briller au fond du capuchon les orbites vides d’un squelette. — Et mille autres histoires aussi épouvantables qui n’ébranlèrent pas ma résolution. Mes compagnons me laissèrent donc
partir en me souhaitant bonne chasse, mais
sans songer h me suivre, excepté Pierre pourtant, qui se déclara prêt à m’accompagner :
ce garçon était un foudre de guerre.
A la clarté de la lune, nous distinguions nefc tement les traces de Rack sur la neige, Tort heureusement, car il avait disparu, et ce ne
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fut qu’apres un bon quart d'heure de marche que nous l'aperçûmes enfin, au détour d’une roche/ à quelque distance, le poil hérissé et grondant sourdement. Il était arrêté a rentrée d’une sorte d’enceinte elliptique de vingt-cinq pas de long environ sur deux ou trois de large, qui sans doute a servi autrefois de sépulture et qu’on appelle dans lç pays le Jardin-au-Moine.
J’avais eu! le temps à peine de distinguer, étendue contre le mur intérieur de l’enceinte, ane masse noire et confuse, lorsque Pierre
poussa un cri terrible : « Le moine! c’est le
moine! » Et il* s’enfuit à toutes jambes.
Ris, Parisien sceptique, trop bien défendu
contre les surprises de l’imagination dans ton
petit logis bien clos, bien clair, dont l’œil
suit sans peine les contours : tu ne peux rien
comprendre à nos légendes, a nos terreurs,
filles des longues rêveries et des horizons brumeux; tu ne sais pas tout ce que l’on peut voir dans les blanches vapeurs qui s’élèvent le soir entre ciel et terre, emportées par un souille du vent. Tu n’as jamais vu le spectre
immobile, caché dans un tronc mutilé, et qui
tend au détour du chemin ses bras noueux et
difformes vers le passant. Tu n’as jamais entendu la voix lamentable qui gémit dans les champs de genêts, ni le pas furtif qui te suit le soir et retentit sur la lande. Comment pourrais-tu comprendre ce que j’ai ressenti à
ces mots de Pierre : « Voici le moine I » Ce
fut une curiosité violente, irréfléchie, mêlée h une sorte d’horreur, comm^ celle d’un profane qui, furtivement introduit dans un temple des dieux, serait prêt à surprendre le secret de l’oracle.
En quelques pas rapides j’atteignis le Jar-
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din-au-Moine; c’était Lien un corps humain qui gisait sur la neige à mes pieds, mais non pas un moine. C’était une femme enveloppée d’une mante brune, dont le capuchon ra-
battu justifiait en ( quelque sorte l’effroi de Pierre. J’essayai d’écarter ce capuchon qui cachait entièrement son visage ; mais ses doigts crispés retenaient trop fortement l’étoffe autour du menton. Ce devait être une paysanne des environs, surprise par le froid et endormie de ce dangereux sommeil qui parfois n’a pas de réveil.
Je voulus la soulever, mais je m’aperçus bien vite que je ne pourrais porter longtemps ce corps inerte sur un sol rocailleux dont les aspérités se cachaient sous la neige. J’appelai Pierre; le drôle avait depuis longtemps disparu et ne répondit pas h mes cris. Je revins a cette femme, toujours inanimée, et, l’envelop-
pant de mon manteau, je fis coucher Rack sur ses pieds; tous mes soins, tous mes efforts semblaient inutiles, et je restai fort soucieux :
laisser cette femme pour aller chercher du se-
cours, c’était m’exposer a la trouver morte au retour. Le froid tne pénétrait, et pour lutter contre l'engourdissement il me fallait marcher a grands pas. Chaque fois que je passais devant le Jardin-au-Moine, je pouvais m’assurer que la femme était toujours étendue dans la même immobilité, et je ne songeais pas sans effroi à la longueur des nuits en cette saison, lorsqu’enfin un faible gémissement frappa mon oreille. Je vis Rack debout et la femme qui s’agitait en essayant de se soulever. Je m’agenouillai prés d’elle et la soutins de mon • bras; elle balbutia quelques mots que je ne pus entendre, puis sa voix devint plus distincte. « Est-ce toi? dit-elle; m’as-tu par-
donné? » Elle fit alors un brusque mouvement et serait retombée, si je ne l’avais soutenue. Le timbre de sa voix nette et pure tranchait tellement avec l’accent des femmes * de ce pays, que je me penchai vivement pour la voir; je ne sais si ma curiosité l’effraya,
- mais elle ramena plus étroitement autour de son visage les plis de sa mante. — Qui êtesvous? dit-elle après un instant, et pourquoi suis-je ici?
— Pourquoi vous êtes ici? c’est ce que je ne puis dire. Qui je suis? Un passant qui vous a trouvée sous la neige, où peut-être vous alliez périr. > -
— Ah! je me souviens!... La fatigue, le froid ! Je souffre bien encore, monsieur. . < Son accent presque enfantin me toucha.
• — Que puis-je pour vous? Où dois-je yous conduire?
FLANEN
— Je ne sais.
— Comment êtes-vous ici, seule, à pareille heure ?
— Je me suis égarée, répondit-elle très-bas; mais il me semble que je pourrai marcher maintenant. Suis-je loin de quelque village?
— Le plus voisin est h trois kilomètres environ.
— C’est bien loin!
Je l’aidai à se lever, mais elle se soutenait à peine. Le meilleur parti à prendre était de gagner la Haie-au-Loup, où nous pouvions être en moins d’un quart d’heure. Je le lui proposai.
— Chez vous! dit-elle avec une défiance un peu brusque; mais je ne vous connais pas, qui êtes-vous?
— Moi non plus, je ne vous connais pas,
madame; pourtant je me mets à vos ordres
FLAMEN
pour vous conduire chez moi, si vous le trouvez bon, ou dans tout autre lieu, si vous le trouvez meilleur.
Quoique je ne pusse voir ses yeux, je sentais qu’ils m’observaient attentivement.
— Je vous remercie, monsieur, dit -elle d’une voix plus douce, quoique ferme ; mais vous comprendrez qu’il ne peut me convenir de suivre ainsi un inconnu.
— Et qu’allez-vous faire seule?
— Si vous voulez bien m’indiquer le chemin, j’essaierai de gagner le prochain village.
Cette fierté, cette réserve dans une situation si cruelle m’étonnèrent, et je résolus de ne pas laisser si tôt échapper mon roman.
— Je suis le comte de Landisac, et je demeure près d’fci avec une vieille parente, mademoiselle d’Elleven, chez laquelle vous trouverez les soins et les égards qui vous sont dus.
FL AMEN
Faites-moi la grâce, madame, d’accepter l’hospitalité sous mon toit.
Elle hésita un moment, puis, se tournant vers moi avec un air de décision et de confiance, elle accepta le bras que je lui. offrais, et nous nous dirigeâmes vers la Haie-au-Loup.
Son pas, d’abord assez ferme, devint bientôt inégal et mal assuré : à chaque instant, je craignais de la voir tomber ; pourtant elle ne se plaignait pas. Ce ne fut pas sans un grand soulagement que j’aperçus à travers les chênes dépouillés les murailles de la Haie-au-Loup. Il était temps d’arriver : les forces de ma compagne semblaient épuisées.
Tout dormait au logis, mais un bon feu achevait de se consumer dans l’âtre ; la bouil loire chantait dans les cendres, et sur un guéridon, près de la lampe presque éteinte, le thé était préparé. Elle se laissa tomber sur
FL AM EN
un fauteuil avec un air d’inexprimable lassitude. J’avançai son fauteuil près de la cheminée, et après avoir ranimé le feu, je lui versai une tasse de thé très-chaud. Elle accepta mes soins avec la docilité et l’indifférence d’une enfant, sans paraître même les remarquer.
— Vous êtes accablée de fatigue, je vais faire préparer votre appartement.
— Ne réveillez personne ! s’écria-t-elle vivement. Et comme j’insistais : — C’est inutile; une chaise dans un coin, voila tout ce qu’il me faut. Permettez-moi, monsieur, de vous faire mes adieux et mes remereîments à la fois, car je compte partir demain dès le matin.
Elle fit un effort pour se soulever, mais elle ne put y parvenir.
— Ne voulçz-vous pas ôter votre mante?
dis-je en touchant, légèrement l’impénétrable
capuchon qui m’impatientait. Elle dénoua len-
FL AM EN
tement et avec négligence les rubans de sa mante et la laissa retomber en arrière. Ah !
mon ami, j’étais trop récompensé de ma peine. Figure-toi une enfant de vingt ans au plus, des traits délicats, mais fermes, le teint éclatant de pâleur. Dans les secousses de la nuit, son peigne s’était détaché et avait entraîné son épaisse chevelure noire, hardiment plantée sur un front large, mais un peu bas : scs yeux humides et profonds me regardaient à travers leurs longs cils. Je cherchais un compliment en rapport avec sa beauté et les sensations quelle faisait naître, mais elle m’adressa brusquement la parole.
— Connaissez-vous Paris? dit-elle.
— Oui. Est-ce donc a Paris que vous allez?
— Peut-être. Ne pensez-vous pas qu’une femme privée subitement, par des circonstances exceptionnelles, de tout appui, de toutes
FLAMEN
' ressources, pourrait a Paris, plus aisément qu’ailleurs, se procurer des moyens d’existence?
Sa beauté, sa jeunesse, notre bizarre rencontre, cette question singulière, hardie, me jetèrent tout à coup dans un doute étrange sur cette belle personne. — Des moyens d’existence? Mais cela ne dépend que de ce que l’on entend par là. Une femme jeune, jolie, si elle aime le plaisir, n’est jamais embarrassée, ni à Paris, ni ailleurs.;:.
Je l’observais, mais elle ne se troubla pas, et ses grands yeux sérieux restèrent fixés sur moi avec la même expression candide et triste.
— <Si au contraire, repris-je vivement, il s’agit d’une vie grave, austère...
— C’est cela même, dit-elle; une vie laborieuse,... dure, s’il le faut, pour une femme qui ne craint pas de souffrir.
FLAMEN
— Vous êtes bien jeune, madame pour souffrir.
— Je suis bien vieille, au contraire, monsieur; mais cela importe peu.
— Avez-vous quelques recommandations, quelques amis ?
— A Paris?... personne... J’ai habité Paris à deux reprises, et plusieurs mois chaque fois; .mais c’était dans des circonstances si différentes! Je n’y ai rien appris de ce qu’il m'importerait en ce moment.de savoir. Vous êtes,
monsieur, la première personne près de laquelle je peux prendre un renseignement. Il me semble que mon projet vous effraie,
— Je l’avoue.
— Est-il donc si difficile de vivre quand on est forte et qu’on a de la volonté? Tant de femmes se suffisent par leur travail...
F LA M EN
— C'est qu’elles ont commencé de bonne heure.
— Mais la nécessité, monsieur, est une rude maîtresse : on doit apprendre vite quand il y va de la vie.
— Mon désir n’est pas de vous décourager, madame.
— Ah! ne craignez rien; il vaut mieux aborder la lutte sans illusions.
— Si j’osais vous offrir...
— Rien, monsieur; merci, je n’ai besoin de
rien.
— Pas même d’un conseil ?
Elle sourit faiblement comme pour m’encourager à parler.
— Vous avez sans doute des parents?
— Si j’en avais, aurais-je besoin de conseils?
— : Quoi! personne, absolument personne?
— J’ai un ami, répondit-elle avec une t cer-
FLAMEN
laine hésitation; mais il se peut que nous soyons séparés pour longtemps.
Tout en parlant, elle se pencha vers le feu, et appuya son visage sur sa main pour me cacher sans doute deux grosses larmes que j’ai très-bien vues, et qui sont tombées l’une après l’autre sur sa robe noire. J’avais au bout des lèvres une pensée qui m’était venue depuis un
instant, mais je n’osais l’exprimer. La dignité
simple de cette jeune fille, si abandonnée
pourtant, m’intimidait. « Si vous vouliez!... »
Je m’arrêtai, ne trouvant pas de mots pour
rendre ce que j’avais à dire. ; — Voici mon
conseil, repris-je enfin, souriant malgré moi
de mon embarras; reposez-vous cette nuit
le moins mal que vous pourrez, et demain nous demanderons son avis à ma tante, mademoiselle d’Elleven ; c’est une personne d’un grand cœur et d’un bon esprit.
FLAMEN
— Je crois que vous avez raison, monsieur, dit-elle après un instant de réflexion ; c’est là un bon conseil. . •
Je l’ai conduite à la chambre des étrangers, et je suis rentré chez moi à demi mort de fatigue, mais roulant dans ma tête un projet qui me semblait, qui me semble encore la plus heureuse idée du monde.
Dès le matin, j’étais chez mademoiselle d’Elleven, je lui racontais mon roman et lui faisais part de mon grand projet, qu’elle accueillit sans objection; je m’y attendais, car il n’y a personne qui soit plus romanesque que les femmes dont la vie a été constamment pure et consacrée à des devoirs sévères; j’ai toujours remarqué qu’elles gardent dans un âge avancé le goût des aventures et l’heureuse crédulité de la jeunesse; elles lisent avec passion les plus mauvais romans, s’y attachent, et se dédom-
FLAMEN
magent ainsi par des émotions désintéressées de ce que leur propre vie a eu de terne ou de désenchanté. J’étais donc bien sûr d’émouvoir mademoiselle d’Elleven ; mais le succès a dépassé mon attente : elle s’est levée en toute hâte, m’a remercié avec effusion et m’a comblé de tant de louanges que j’ai craint un instant de n’être qu’un monstre d’hypocrisie en me voyant l’objet de tant d’admiration pour une chose qui me convenait si fort. Saint Vincent de Paul, à l’en croire, n’avait qu’une charité médiocre, comparée à la mienne. Pourtant ma vertu n’a rien eu de sublime. Je songeais depuis longtemps à donner à ma tante une compagne qui pût la distraire quand je suis absent, et l’entourer des soins que son âge réclame. L’aventure de la nuit m’a semblé una occasion providentielle de réaliser ce dessein. La seule difficulté, selon moi, était de faire ac-
FL AM EN
cepter cette combinaison a celle qui en était
mr
l’objet; mais mademoiselle d’Elleven s’en est chargée et a réussi : sa figure vénérable, sa délicate bonté d’âme, méritaient bien ce succès. La belle jeune fille a été installée dès le jour même dans ses nouvelles fonctions. Quand elle est descendue avec sa robe noire, son petit col plat et sa riche chevelure simplement tordue sur la nuque, elle m’a semblé plus belle sous ce costume de puritaine que le soleil, la lune et les étoiles tout ensemble.
. Depuis qu’elle est ici, il me semble déjà qu’il fait moins froid, quoique, à vrai dire, tout le monde ne soit pas de mon avis. J'aperçois dans la cour Pierre qui rentre en soufflant dans ses doigts; il a le nez bleu, les oreilles violettes, et ne paraît pas se douter du radoucissement de température dont je suis redevable a mademoiselle Flamen. Elle a nom Flamen,
mon ami; qu’en penses-tu? Ce n’est pas lin «
nom cela, Flamen! Pourtant elle ne s’en connaît pas d’autre, nous a-t-elle dit. Elle n’a ni père ni mère, — pas de mari non plus, grâce au ciel! — et elle a été élevée par un ami, — cet ami m’inquiète, — près duquel elle a vécu jusqu'à ce moment. Voilà toute son histoire.
Quant aux raisons qui l’ont obligée à quitter subitement cet ami, elle nous a déclaré en termes fort nets et fort simples que ces détails-là n’intéressaient qu’elle-même et qu’elle nous serait obligée de vouloir bien lui épargner toute question à ce sujet. Et ce qu’il y a de vraiment surnaturel en tout ceci, c’est que nous nous le sommes tenu pour dit, ma tante et moi, et nous respectons jusqu’au scrupule l’incognito de cette jeune déesse déguisée en simple mortelle. Que penseraient de l'aventure les sages de ce , monde? que pense mon ami Albert? Je crois
FLÀMEN
l’entendre d’ici gémissant, consterné : Dieux immortels! Guillaume est devenu fou! — Et pourquoi donc? qu’ai-je à risquer, je te prie?
A moins d’emporter la maison sur son dos, Mandrin lui-même ne ferait pas ses frais ici. Quant a la moralité de mademoiselle Flamen, tu me permettras de n’en prendre souci ni pour moi, ni pour mademoiselle d’Elleven, dont la vertu est à l’abri du plus mauvais voisinag?. D’ailleurs c’est faire une mortelle injure à celte jeune fille que de plaisanter ainsi ; on n.’a pas tant de candeur sur le front, ni un regard si droit et si ferme, lorsqu’on est une aventurière
vulgaire. Il y a là un joli mystère à deviner : ‘ c’est un plaisir des dieux que le hasard a jeté sur mes pas. *
La Ilaie-au-Lcup, irars.
Mon cher ami, je vous ai toujours soupçonné de n’être qu’un pédant. Que vois-tu donc de si menaçant, mon Dieu ! dans l’installation de mademoiselle Flamen près de ma tante? Pour qui trembles-tu? Si c’est pour moi, calme-toi de grâce; je suis trop vieux pour me laisser prendre aux beaux yeux d’une' fillette, et je me persuade de plus en plus que je n’ai jamais eu de cœur au sens jeune et sentimental du mot... Est-ce le repos de mademoiselle Flamen
FLAMEN
qui t’inquiète? ne vas-tu pas t’imaginer que j’ai placé cette jeune fille sous la protection de ma tante afin de lui faire la cour tout a mon aise? Mais, dis-tu, s’il était arrivé qu'au lieu d’être jeune et jolie, mademoiselle Flamen ne fût ni l’un ni l’autre, aurais-je agi comme je l’ai fait? Eh morbleu! non : qu’ai-je besoin ici d’un maussade visage ou d’une aigre vieille fille? C’est un rayon de soleil qu’il faut entre nos deux hivers; ce rayon de printemps, je l’ai trouvé tout transi sur la neige, et je lui ai ouvert !a porte du logis : voila tout le mystère et le machiavélisme.
Cette jeune fille, du reste, est d’une simplicité et d’une réserve qui découragent les soupçons, elle ne quitte pas mademoiselle d’ElIeven, elle lit à ses côtés ou se promène pas à pas avec elle. Je ne puis assurément me plaindre de sa politesse, mais je dois avouer qu’elle
FL AMEN
ne recherche ma société en aucune manière, et qu’elle ne prend qu’un plaisir médiocre à ma conversation.
Je lui crois quelque gros souci malgré ses
airs de calme; elle a de longs regards perdus
et songeurs qui la trahissent. Je l’étudie avec
persistance, car elle m’inspire une curiosité
violente; c’est à coup sûr le sentiment le plus vif que j’aie ressenti jusqu’à présent près de ce beau sphinx de marbre qui semble cacher sous ses longues paupières comme un reflet du soleil d’Orient.
Hier, au moment où je montais à cheval, elle m’a remis une lettre assez volumineuse en me priant de la jeter à la poste. Cette lettre est adressée à M. John Butler, agent d’aflàires à Londres. Évidemment ce Butler est un intermédiaire : le demi-sourire qui a glissé sur ses
lèvres quand j’ai machinalement jeté les yeux sur l’adresse aurait suffi a m’en convaincre, si je ne l’avais déjà pressenti.
FLAMEN