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Et c'est ainsi que le lendemain, qui était un dimanche, — un beau dimanche ensoleillé d'automne, — nous nous trouvâmes encore une fois sur le quai de la gare Saint-Lazare, attendant le dépar pour Médan d'un abominable train omnibus.
C'était l'habituelle bousculade dominicale. Au milieu d'une telle cohue, il nous fût impossible de discerner les zolistes, qui, comme nous, s'acheminaient vers Médan. Nous en tirâmes de désagréables pronostics, et, parce que nous étions seuls de notre espèce dans notre compartiment, nous en conclûmes que, d'ores et déjà, la manifestation était ratée et que nous courions à un four sinistre. Je sentis que Flaubert tournait à la mauvaise humeur.
Pourtant, lorsque nous descendîmes à la station de Villennes, nous fûmes sub-
mergés par un flot de voyageurs qui descendaient du train. Sur le trottoir, il y avait bien une centaine de personnes, qui, sans le moindre égard pour autrui, se ruaient vers la sortie et dont la figure, comme les propos, dénonçaient trop évidemment des admirateurs des Rougon- Macquard : professeurs cossus aux belles redingotes à revers de moire, pauvres diables aux joues creuses et tiquetées de rouge, mais dont les yeux flambaient de fanatisme, comme des tisons incendiaires. Et puis tout un troupeau quelconque de grosses dames agitées, de bourgeois pacifiques et de grands benêts d'adolescents aux maigres guibolles dans des pantalons trop courts.
Ils se ruèrent à l'assaut des véhicules disponibles sur le terre-plein de la gare. En un clin-d'œil, toutes les places furent occupées, et fouette, cocher !... Je tremblais déjà pour le bon Flaubert obligé de faire à pied les deux petits kilomètres qui séparent Médan de Villennes, lorsque, dans un tourbillon de poussière, une auto-
mobile, lancée à fond de train, stoppa contre le hangar des marchandises. Un gentilhomme des plus élégants en descendit... et quelle ne fut pas ma joie de reconnaître en lui une silhouette sympathique, et d'ailleurs bien connue !...
Le sourire aux lèvres, je m'avançai, suivi du bon Flaubert, à qui je criais :
— Mon cher maître, c'est Fasquelle !... Fasquelle, votre éditeur !
Fût-ce une illusion ? Mais il me sembla que, pendant un quart de seconde, un voile passait sur le visage glabre de Fasquelle. Evidemment, le carrick du maître, son chapeau à larges bords n'étaient pas tout à fait du dernier chic. Et, quand à moi même, j'avoue que ma propre tenue...
Cependant, dès que j'eus nommé mon illustre compagnon, la figure un peu brumeuse de Fasquelle s'illumina :
— Je redoutais, dit-il, mon cher maître, qu'une indisposition nous eût privés de l'honneur de votre présence... Et, n'ayant pas eu, jusqu'ici, celui de vous être présenté.,.
Il s'effaçait, pour laisser Flaubert s'installer dans l'auto, et, quand nous fûmes tous casés, il s'excusa du léger retard... Averti au dernier moment par les organisateurs que Gustave Flaubert devait assister à la cérémonie, il était parti à toute allure pour venir nous cueillir au saut du train... Il ajouta ensuite quelques compliments, comme il sied pour un auteur de la maison. Bref il fut charmant...
Flaubert causait peu. Il paraissait déjà tout éneivé par le contract de la foule. Heureusement, le trajet ne dura que quelques minutes.
Nous ne pénétrâmes point en voiture dans la propriété. L'auto de Fasquelle se rangea contre le mur du jardin, à la suite de quelques autres, qui avaient dû amener des visiteurs et dont l'une était d'une somptuosité extraordinaire.
Le « Tusculum du bon Zola », comme disait Flaubert, enthousiasma médiocre-
ment celui-ci. îl dénigra la maison, qui, à l'en croire, devait être humide et qui, d'ailleurs, manquait d'horizon. Il est vrai qu'il en jugea mal, empêché par la fouie qui, aux abords du logis et sur toute la terrasse, se disputait les sièges. Mais, en revanche, il admira fort la vue de la Seine, laquelle est réellement splendide, lorsqu'on la contemple des terrasses inférieures du jardin. Nous remontâmes par de petits chemins qui serpentent à travers les oelouses et nous nous arrêtâmes
un instant devant le buste horrifiant du maître du logis. Flaubert sembla douloureusement affecté qu'on eût ainsi traité son pauvre ami. Et, déjà, il tonnait contre « le coco )> auteur de cette statuaire agressive, lorsque des jeunes gens aux boutonnières fleuries d'églantines rouges vinrent nous avertir que la fête allait commencer. Est-il besoin de dire que le maître Flaubert fut accueilli avec beaucoup de déférence et que toutes les marques du respect et de l'admirationfurent prodiguées à ce miraculeux centenaire ? La veuve
du célèbre écrivain, elle-même, fit quelques pas à sa rencontre. Sous les bandeaux de ses cheveux blancs comme poudrés à frimas, dans sa robe de soie gris-tourterelle, elle avait l'air d'une vénérable châtelaine échappée aux horreurs du bolchévisme.
Avec une parfaite bonne grâce, elle fit asseoir Flaubert à sa droite. Fasquelle siégeait à sa gauche, en sa qualité d'éditeur des œuvres de Zola. Assujettissant son monocle, l'air pénétré, il prenait connaissance du programme. A côté de Flaubert, trônait une autre dame âgée, habillée avec une extrême recherche et qui, agitée d'une continuelle danse de Saint-Guy, paraissait ne pas tenir en place. Son profil impérieux, ses yeux furibonds requéraient l'attention et les égards des assistants. Elle rappela au bon Flaubert, qui ne la reconnaissait pas, leur rencontre, — déjà vieille d'un demi-siècle, — chez Victor Hugo, et enfin elle se nomma. Elle portait un nom un peu compliqué, — un nom à courant d'air, comme on dit
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aujourd'hui, — mais d'une illustration relativement ancienne, et, d'ailleurs, parfaitement authentique. Elle s'appelait Mme La Vieille-Pétroleuse-en-dentelles, — appellation bien justifiée par soixante ans de frénésie révolutionnaire, qu'aucune douche n'avait calmée ni ne calmerait jamais...
La magnifique automobile qui stationnait contre le mur du jardin était la sienne et elle y avait amené les orateurs et conférenciers qui allaient prendre la parole.
A part ces quelques personnages, tout le reste n'était plus que du fretin : professeurs de facultés en belles redingotes, vagues journalistes ou gens de lettres assis, à droite et à gauche de Flaubert et de Mme Zola, sur des bancs ou sur des chaises de jardin. Devant le perron du logis, nous formions ainsi un cercle d'auditeurs. Par derrière, se pressaient des invités de moindre importance, et, derrière ceux-ci encore, des propriétaires des environs, des petits bourgeois parisiens
en villégiature, des badauds et des promeneurs dominicaux qui, l'air moitié blagueur, moitié ahuri, étaient entrés là pour VGir ce qui allait arriver. Enfin, embusqués derrière les arbres de la terrasse, deux gendarmes, un brigadier et son subordonné, représentants de Tordre et de l'autorité, surveillaient l'assistance.
Manifestement, Flaubert était horripilé.
Il avait escompté une petite soirée intime, où il n'y aurait que des gens de lettres, des amis du mort. Et voilà qu'il tombait dans une espèce de réunion publique !...
Cependant, des « chuts » réclamèrent le silence. A l'angle du perron, le dévoué Marcel Batilliat avait surgi. Il donna lecture d'un certain nombre de lettres signées de personnalités littéraires ou politiques qui n'avaient pas pu venir ou qui n'avaient pas voulu se déranger. La dernière, évidemment réservée pour la bonne bouche, était de M. Anatole France. Lui aussi, il regrettait de ne pas pouvoir venir et il envoyait sa bénédiction. Quelques bat-
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tements de mains accueillirent cette missive patriarcale. Ensuite, quelqu'un escalada les marches du perron. Ce quelqu'un collationna les feuilles de son discours. Fasquelle laissa choir son monocle, — et l'orateur commença...
D'abord, — et conformément aux traités, — ce fut une pleine eau dans la littérature. Toutefois les théories littéraires dudit orateur ne cadraient point du tout avec les doctrines esthétiques du bon Flaubert. Elles excitaient même en lui une fureur croissante. Je l'épiai du coin de l'œil, avec une affreuse anxiété, — et je me rappelais une de ses citations favorites, une citation de « ce vieux croûton de Boileau » : « Les sottises que j'entends à l'Académie abrègent mes jours... » Lui, de colère, il était bien capable de trépasser là, entre Mme Zola et La Vieille-Pétroleuse-en-dent elles !... Mais voici que, pour comble de disgrâce, l'orateur, obliquant décidément vers la politique, se plaignit de ce que l'esprit révolutionnaire fût en baisse. Après en avoir exalté les haut-
faits, il prédit, — et ce fut sa péroraison, — une revanche éclatante et prochaine de la Révolution...
Au milieu des applaudissements, d'ailleurs clairsemés et sans grande conviction, celui qui venait de parler regagna sa place. Flaubert, le menton appuyé sur sa canne, ne soufflait mot : ce qui était pire que tout. Quant à moi, je voyais, non sans les plus vives appréhensions, un autre orateur monter les degrés de la tribune. C'était un gros garçon au ventre épanoui, aux bras courts, à la mine papelarde et cauteleuse, qui donnait d'abord et qui voulait donner l'impression d'être un bon garçon... Ah ! avec celui-là, cela ne traîna point ! Dès les premiers mots, ce fut une charge à fond contre le capitalisme, ce pelé, ce galeux, cause de tout le mal, et contre « ces sales bourgeois », ces repus, ces dégénérés, qui...
Flaubert n'y tenait plus. J'eus beau me pendre à la pèlerine de son carrick, il se leva de sa chaise, et, d'un formidable coup de « gueuloir » :
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— Espèce de repu vous-même ! Aurezvous bientôt fini de m 'engueuler ?... Ah ça ! vous foutez-vous de moi ? Vous m'invitez soi-disant à une petite fête, et, en arrivant, vous me flanquez à la tête un paquet de sottises !... Car, je suis un bourgeois, monsieur ! nous le sommes tous ici, moi, le bon Zola, son épouse, et Fasquelle qui récure son monocle, et Mme La Vieille-Pétroleuse-en-dentelles, et les professeurs que voici avec leurs belles redingotes, et vous-même, monsieur !
Oui, vous en êtes un autre... un sale bourgeois !...
Ce fut un brouhaha indescriptible. Tout le monde s'était levé en poussant des cris divers. Les badauds, les petits propriétaires, faisant chorus avec le maître, s'étaient mis à invectiver le gros garçon. Ils se gourmèrent avec les jeunes gens aux églantines rouges, qui voulaient leur imposer silence. Cela dégénéra incontinent en une mêlée générale, d'où je ne sais trop comment je parvins à dégager le pauvre cher maître.
La seule chose dont je me souvienne, c'est que, à la porte du jardin, nous fûmes happés par le brigadier de gendarmerie et son acolyte, qui nous guettaient derrière un arbre. Le gendarme voulait arrêter Flaubert comme perturbateur de l'ordre public :
— C'est un scandale ! dis-je ?... Vous n'allez pas arrêter un homme comme monsieur...
— Et pourquoi qu'on ne l'arrêterait pas ? se rébéqua le brigadier avec arrogance.
— Pourquoi ?... Mais, d'abord, brigadier de mon cœur, parce qu'il est mort depuis quarante et un ans !...
Encore une fois, je ne sais trop comment cela se fit. Mais cette réponse sidéra instantanément le brigadier et l'autre gendarme, qui, avec un mouvement d'horreur tempéré d'infiniment de respect, se rangèrent pour nous laisser passer, les pieds en équerre, la main au képi, comme au passage d'un enterrement de première classe...
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Enfin, nous étions sortis de la fournaise !
Contre le mur du jardin, les automobiles stationnaient toujours. Du haut de ses vernis impeccables, le chauffeur de la Vieille-Pétroleuse-en-dentelles toisa, avec un dédain apitoyé, ces deux misérables piétons, qui traînaient leurs semelles dans la poussière de la route.
Flaubert, extraordinairement congestionné, suffoquait, au point qu'il fut obligé de dénouer sa cravate. Enfin, quand il put parler il me dit :
— Avouez que c'est raide !... Moi qui m'intitulais, autrefois, Gustavus Flanbertus, bourgeoisophobus , voici que, par leurs bêtises, ils me forcent à prendre la défense des bourgeois !...
— Mon cher maître, dis-je, il y a bourgeois et bourgeois !
— Vous m'entendez bien ! me dit-il...
Autrefois je tenais pour bourgeois « qui-
conque pense bassement. » Eh bien ! aujourd'hui, j'appelle socialiste quiconque pense bassement !... Ce qui m'indigne, voyez- vous, c'est que des écrivains, qui se donnent pour des artistes, des hommes libres, prêtent les mains à l'ignominie de la Sociale... Vous avez entendu tout à l'heure cet Anatole qui envoie sa bénédiction à ces crétins ?... Quelle abjection ! se fourrer dans le troupeau, par besoin de réclame, besoin d'entretenir une clientèle, par gâtisme sénile peut-être ! Entraîner derrière soi un tas d'inconscients vers la caserne, ou la chiourme socialiste ! Est-ce beau ! La belle besogne pour un écrivain !... Ah non ! mille fois non ! plutôt crever que d'accepter une pareille déchéance, un pareil esclavage !... Le prodigieux dans tout cela, c'est qu'ils se croient « avancés » !... Oui ! avancés comme des charognes en décomposition !
Régresser vers un idéal social qui est celui des peuplades de l'Afrique centrale, comme les communards de mon temps régressaient vers la commune du XIIe siè-
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J cle ! Mon ami Renan avait coutume de dire : « L'Islam est sans doute un progrès pour le nègre. » Il se peut que, pour le Russe, ou le Juif oriental, le socialisme ou le communisme soient un progrès.
Mais pour un civilisé !... Qu'un civilisé supérieur en arrive à perdre ainsi la conscience de lui-même, de ce qui fait sa dignité, de ce qui donne un peu de prix à la vie, — cela me jugule !... Les écrivains qui se dégradent à ce point sont des traîtres, — les traîtres de l'intelligence. Ils passent au Barbare, ils nous livrent à l'Ennemi... Vous pouvez le leur dire de ma part ! Et sans phrases! Ah ! fichtre !...
En ce moment, nous passions devant l'église de Médan, pauvre vieille bâtisse qui tombe en ruines. La municipalité, sans doute inspirée par les principes des Rougont-Macquard,a fait placarder cette inscription contre le mur du chœur :
(( Dangereux ! Passez au large ! » Peut-être aussi n'y a-t-il plus de paroissiens à Médan. Quoi qu'il en soit, tout y annonce
le morne et stérile village, enfoncé jusqu'au nez dans le purin de l'anticléricalisme.
Flaubert fut-il frappé de cette désolation, vit-il là comme une réfutation et un châtiment infligés par les faits aux doctrines de son ancien ami ? Fut-il atterré du désert et de la mort que ces doctrines anti-humaines ne tardent pas à faire autour d'elles? Je n'oserais l'affirmer. Mais, à peine avions-nous dépassé l'église qu'il me dit :
— Ces gens-là m'exaspèrent ! Ma parole ! ils me feraient aller à la messe !
— Mon cher maître, dis-je, on ne va pas comme cela à la messe, — surtout quand on vient d'où vous venez ! Quelques étapes préparatoires sont indispensables...
Il ne m'écoutait point. Il était encore tout à sa colère et à ses idées.
— Oui, reprit-il, ils se croient « avancés », ces rétrogrades de la barbarie ! Ils s'en vont répétant que le mouvement révolutionnaire est irrésistible. Mais la mort aussi est irrésistible ! Tout l'art des
médecins consiste précisément à en retarder l'échéance, comme l'habileté des politiques, depuis que le monde est monde, a toujours consisté à s'opposer aux forces dissolvantes, destructrices des sociétés et des civilisations. Et comme le médecin encore, qui utilise la nature, dans sa résistance aux forces de décomposition, tout ce que le politique peut faire, c'est de discerner, dans les mouvements révolutionnaires, et d'utiliser les bons instincts qui conspirent avec la vie et l'intelligence, c'est-à-dire avec l'ordre, l'organisation, la paix...
Le maître était lancé.. Il disserta ainsi jusqu'à la gare de Villennes, où nous trouvâmes fort à propos un train à peu près vide pour nous ramener à Paris.
De la portière du wagon, nous aperçûmes une dernière fois le double clocher de l'église en ruines de Médan. A cette vue, mon compagnon se mit à répéter, je ne sais dans quelle intention :
— Parole d'honneur ! Ils me feraient aller à la messe, ces brigands-là !
— Eh bien, dis-je, puisque cette idée vous travaille, commençons par aller voir le célèbre abbé X..., qui, peut-être, vous en aplanira le chemin...
— L'abbé X... ! Qu'est-ce que c'est que ce calotin ?...
— Votre évêque ! dis-je, mon cher maître... oui, l 'Evêque de la Littérature !... un évêque in partibus infidelium... du moins trop souvent, hélas !
— Il aime donc la Littérature, votre évêque ?
— Follement, dis-je.
— C'est un oiseau rare, — rara avis !... Allons, je le veux bien. Nous irons voir l'abbé X..., pour me remettre de ma visite au bon Zola... Ah ! oui, vraiment, nous aurions mieux fait de rester à V Hôtel des grands hommes et de relire ensemble quelques belles pages de ce cher ami !...