CHAPITRE XI
Il nous reste à examiner quelles ont été les destinées de l'œuvre de Flaubert à travers les hommes, avant et après la mort de l'auteur.
Le premier effet produit par Madame Bovary fut détonnement et de scandale, et, tout compte fait, le livre ne fut pas compris, comme il arrive de tous les livres puissamment originaux. Ce n'est pas à dire que la renaissance du réalisme en France date de 1857. Il existait et il était signalé depuis i85o environ. C'est à propos des ouvrages de l'estimable Champfleury que le mot se répandit dans le monde littéraire et dans le public. En 1 85 1 la Revue des Deux Mondes définissait ainsi l'art de Champfleury : « Par l'étrangeté des sujets (?) les Contes de Champfleury appartiennent aussi à l'école de Victor Hugo; mais l'auteur s'en écarte par le soin sérieux qu'il
apporte à peindre les objets et les personnes Il
est le réaliste de la fantaisie [définition qui se lève trop loi; si elle avait attendu un peu elle trouvait les Goncourt pour s'appliquer juste]. L'école de l'image
170 GUSTAVE FLAURERT.
et de la fantaisie pure succombe après avoir détrôné l'école classique, et, à son tour, l'art réaliste semble s'apprêter à recueillir l'héritage de l'art puérilement pittoresque. »
Il n'était pas jusqu'à Mùrger qui ne fût signalé en i85r comme réaliste, à cause ou à propos de ses Scènes de la vie de jeunesse. Ajoutez qu'en i858 la Gabrielle d'Augier inaugurait au théâtre et le réalisme bourgeois et la réaction contre les idées, les conceptions, les tendances et l'influence du romantisme. Une toute petite Mme Bovary; mais encore une Mme Bovary, c'est Gabrielle. Ajoutez qu'en i853 il parut une édition complète des œuvres de Stendhal, qui eut une grande vogue et surtout une grande influence. Les réalistes purs, ceux qui professaient que l'élément romanesque doit être entièrement éliminé du roman, opposaient Stendhal à Balzac et dressaient Stendhal en chef d'école.
Le réalisme existait donc et était reconnu comme existant et comme devant enterrer le romantisme, dès i85o.
Seulement on ne s'aperçut pas bien tout de suite que Madame Bovary était la grande œuvre réaliste attendue et qui devait fixer le genre. Elle apparut surtout d'abord comme une œuvre de libertinage. Gela vient de quelques détails un peu vifs pour l'époque, d'abord; cela vient surtout de ce que les esprits, soit pour s'y complaire, soit pour s'en chagriner, étaient tournés de ce côté-là et préoccupés de cette question. Sans parler des Mémoires de Céleste Mogador, qu'il n'est pas oiseux pourtant de citer, car ils eurent un succès fabuleux, songez que
la Dame aux Camélias, la Dame aux perles sont de cette époque; de cette époque encore les études passionnées de Cousin sur les femmes du xvn- siècle, les études complaisantes et multipliées de Sainte- Beuve sur les femmes célèbres des trois derniers siècles. La littérature de i85o à 1860, en attendant les livres gynécologiques de Michelet, qui ne laissenl pas de s'annoncer déjà dans ses œuvres historiques, est essentiellement féministe. Or, habitué à voir cela partout, on ne vit que cela dans Madame Bovary et le sens très austère, et même misogyne, de ce grand livre n'apparut point du tout.
De là le fameux procès de 18^7 et de là les défiances de la critique autorisée, de la critique assise. Sainte-Beuve, certes, qui se trompait rarement, fut très favorable à l'ouvrage et n'accorda aux susceptibilités bourgeoises et à ses propres tendances qu'une demi-page où est exprimé le regret qu'il n'y ait point un seul honnête homme, une âme un peu élevée dans tout le livre. Mais la Revue des Deux Mondes fut sur le ton du persiflage : « L'auteur saisit les objets par l'extérieur >ans pénétrer jusqu'aux profondeurs de la vie morale.... L'aventure est peu poétique. Elle prouve qu'il y a du danger pour une femme de province à faire des dettes et à poursuivre l'idéal par la commodité de Y Hirondelle, voiture publique qui fait le service d'Yonville à Rouen.... »
Cuvillier-Fleurv, au Journal des Débats, fut assez dur et assez peu pénétrant. Obéissant à cette préoccupation, respectable, du reste, que nous avons signalée, et considérant le livre comme une simple
étude de libertinage, il se demandait quel intérêt il pouvait avoir : « Mme Bovary estime courtisane-née [c'est précisément ce qui est faux] et la moralité de l'œuvre est que, d'une courtisane on ne peut tirer qu'une courtisane ». Il blâmait l'excès de détails minutieux, alors que ce n'est pas le nombre mais le choix des détails minutieux qu'il faut considérer, et cette critique qui devait devenir juste, appliquée à V Éducation, ne l'était point, appliquée aux Bovary. « Elle a pour elle le style, dit-on, ajoutait Cuvillier- Fleury. Si elle l'a en effet, acceptons-la; car ôtez le style de Phèdre, vous avez Messaline [c'est encore une profonde erreur] et non pas môme celle de Juvénal. Otez le style de Manon Lescaut [le style de Manon Lescaut ! Et quand on va trouver mauvais celui des Bovary !] et vous avez la première venue. » Mais la vérité est, selon le critique, que Madame Bovary n'est pas si bien écrite. Le procédé y consiste à revêtir des pourpres et des draperies romantiques les observations réalistes les plus vulgaires; et ceci n'est point tout à fait faux. « Cependant, concluait l'Aristarque , j'aime mieux les photographies de Champfleury que les mannequins fardés de Flaubert, les Aventures de Mademoiselle Marinette que Madame Bovary. Le réalisme n'est pas grand'chose; mais, paré des oripeaux du romantisme il est moins que rien. Là est l'écueil de M. Flaubert. » — La mauvaise humeur est évidente et la courte vue ne l'est pas moins.
Il faut bien savoir que c'est le public qui a fait le succès de Madame Bovary et qui a imposé Flaubert, peu à peu, à la critique.
En attendant il se produisit Tannée suivante un événement littéraire qui faillit ruiner les destinées de Flaubert, et qui, du moins, les traversa. Fanny, d'Ernest Feydeau, parut et produisit une impression très profonde. Sainte-Beuve salua ce livre comme un chef-d'œuvre et le mit, tout le long d'un grand article, en perpétuel parallèle avec Adolp/ie, et sans donner à Adolphe la préférence. A la vérité Fanny fut très contesté. Rigault, au Journal des Débats, dénonça l'afféterie du style, tout en louant la précision de l'analyse, et vit surtout dans Feydeau un imitateur de Flaubert. La Revue des Deux Mondes consacra deux grands articles successifs à Fanny, l'un, de Lataye, qui est très médiocre; l'autre, de Montégut, qui est ingénieux, mais bien singulier. C'était une nouveauté alors, de quoi l'on peut s'étonner, que de représenter l'amant jaloux du mari, et cette nouveauté surprend tellement Montégut qu'il déclare presque la chose impossible : « C'est un cas particulier, une bizarrerie du cœur, non un accident ordinaire des passions adultères. Si Fanny a accepté Roger pour amant, c'est évidemment qu'elle l'aime plus que son mari, et s'il est le plus aimé, quelle raison a-t-il d'être jaloux?... La jalousie de Roger est donc un cas particulier, irrationnel, excentrique. » — Il est difficile de raisonner d'une manière plus ingénue. Mais on voit bien, à l'admiration de Sainte-Beuve, aux discussions multipliées que Fanny soulève, au cri de Cousin, rapporté par Sainte-Beuve : « Le succès de Fanny, ne m'en parlez pas! » que le bruit mené par l'ouvrage de Feydeau fut immense, et mes souvenirs concordent avec tous ces témoignages.
Ce succès offusqua pendant un temps celui des Bovary, on vit dans Fdnny la grande œuvre réaliste qu'on attendait; dans Feydeau le fondateur du réalisme, et peu s'en fallut que Feydeau ne fût l'Americ Vespuce de Gustave Flaubert. On se désabusa de cette prévention. Fanny déclina dans l'esprit des hommes, parce que ce n'était qu'un roman psychologique assez pénétrant, mais sans largeur, et point du tout un roman réaliste, c'est-à-dire un tableau de mœurs; et Madame Bovary remonta peu à peu, les générations nouvelles de lecteurs s'apercevant que, depuis le Bouge et le Noir, rien de plus substantiel, de plus nourri et de plus dru n'avait vu le jour, et que, comme art d'écrire, la supériorité de Madame Bovary sur le Bouge et le Noir est éclatante.
Aussi voyons-nous qu'à partir du moment où l'école réaliste, enfin constituée, donne ses œuvres impovlantes , Madame Bovary , loin d'en être obscurcie, en est surélevée, pour ainsi dire, et apparaît comme les dominant. C'est à propos du Fromont jeune et Bisler aine d'Alphonse Daudet, que Montégut s'aperçoit ou ose convenir de l'importance historique de Madame Bovary et voit cet ouvrage comme le véritable point de départ de tout un âge de l'histoire littéraire, comme, en un mot, un livre fondateur : (f ... livre qui fait date, non seulement dans l'histoire de la littérature, mais dans l'histoire morale de la nation » ; car « Madame Bovary a été, en toute réalité, pour le faux idéal mis à la mode par la littérature romantique ce que Don Quichotte a été pour la manie chevaleresque, ce que les Précieuses ridicules ont été pour l'influence de l'Hôtel de Rambouillet »
(1876). — Enfin, voilà le vrai sens de l'ouvrage qui est trouvé et la formule, incomplète, mais juste, qui doit y rester attachée, est trouvée aussi.
L'opinion la plus générale, depuis 1860 environ jusqu'à la mort de Flaubert, et dont je puis me donner comme témoin, était que Flaubert était un réaliste merveilleux, sans rival, appelé au réalisme par une vocation impérieuse, ne réussissant vraiment que dans cet art, et qui, de temps en temps, par dilettantisme, se proposait une œuvre romantique, une œuvre d'imagination, y mettait un effort énorme, l'exécutait sans plaisir, et n'y réussissait qu'à moitié. C'était un peu le contraire, et la Correspondance révéla plus tard que c'est aux œuvres d'imagination que Flaubert travaillait avec la plus grande joie, et que sa vexation intime était romantique; mais il faut convenir qu'on pouvait s'y tromper.
Il était, du reste, universellement admiré et même populaire. Ses personnages, qui n'étaient pas des types, comme je le crois, et comme j'ai essayé de le montrer, devenaient des types, d'abord parer qu'ils étaient vrais, et puis par suite de cette simplification que le public fait subir aux personnages qu'il connaît assez pour qu'ils soient connue entrés dans les mœurs. On disait une Emma Bovary, un Bovary, un Bournisien, un Frédéric Moreau, une Mme Arnoux ; surtout on disail un Humais et je crois qu'on le dira toujours, tant parce que le personnage tel que l'a peint Flaubert esl merveilleux de réalité, que parce que, ramené à l'état de type, il est éterneL
Il faut remarquer à ce propos que la gloire est une espèce de déformation. Elle agrandit, si l'on veut, les personnages que les écrivains ont tirés de leur cerveau; mais elle les déforme. Ce que nous appelons une Bovary n'est point du tout Emma, et vaut moins qu'elle, et ne s'empoisonnerait jamais; les femmes que nous appelons des madames Bovary ne meurent que quand elles ne peuvent pas faire autrement. Ce que nous appelons un Bovary a toute l'épaisseur du personnage de Flaubert et n'en a pas les délicatesses, qui sous l'écorce compacte, sont réelles, et même touchantes. Ce que nous appelons un Bournisien n'est pas l'homme qui soulève des meules de foin en temps d'orage pour sauver le pauvre bien de ses paroissiens et conjurer leur ruine. Ce que nous appelons un Homais est à peu près le pharmacien de Flaubert; mais encore M. Homais a quelques prétentions littéraires et artistiques qu' « un Homais » n'a pas toujours. Ainsi de suite. Il reste qu'un personnage de roman est très grand et très fort, qui contient assez de vérité générale pour produire un type-, il reste aussi qu'un vrai grand personnage de roman doit à la fois contenir assez de vérité générale pour produire un type, et assez de traits particuliers, vrais encore, pour vivre d'une vie circonstancielle et presque minutieuse; il reste encore que le plaisir est infini, quand, du type, résultat de la simplification populaire, que l'on connaît par les mentions que l'on en entend faire au cours des entretiens, on passe ou l'on revient au personnage qui l'a produit, et que l'on voit combien celui-ci est plus riche, plus com-
plet, plus abondant, et combien il dépasse, tout en en gardant l'allure générale, le type populaire qui porte son nom; et il reste enfin que tout cela est exactement vrai des personnages de Flaubert.
A la mort de Flaubert et ensuite à l'apparition de sa Correspondance, il parut deux article- de M. Brunetière dans la Revue des Deux Mondes, qui, indépendamment du talent de l'auteur, marquaient au plus juste, ce m'a semblé, l'opinion moyenne du public lettrée à l'endroit de Flaubert dans ce temps-là. Le critique définissait Flaubert un pur artiste, c'est-à-dire un homme pour qui l'art est une fin et non un moyen et est môme la fin de toutes ch"oses, quelles qu'elles soient. Il s'appuyait sur cette ligne de Flaubert lui-même : « Les accidents du inonde, des qu'ils sont perçus, vous apparaissent comme transposés pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes choses, y compris votre existence, ne semblent pas avoir d'autre milité »; et il signalait l'étroite parenté qui existe, à cet égard, entre Flaubert et Théophile Gautier. Il voyait dans Flaubert un descripteur, un peintre, très sûr, très exact et admirablement servi par sa profonde connaissance de la langue et l'art patient de son style, sans cependant lui accorder une pleine et absolue originalité; car Flaubert ne va pas sans imiter souvent Chateaubriand : « Mais une barre lumineuse s'éleva du eé>lé de l'orient » c'est : « Cependant une barre d'or se forme dans l'orienl des funérailles d'Atalaj représenter un sentiment par un paysage ou un fragment de paysage : « Ses rêves tombant dans la boue comme des hirondelles bles-
sées », c'est le procédé de Chateaubriand : « Une haute colonne se montre seule, debout dans le désert, comme une grande pensée s'élève par intervalles dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée * ». Il félicitait Flaubert d'avoir restauré le nombre et la cadence dans la prose française, d'autant plus négligée à cet égard que les poètes avaient comme monopolisé la science du rythme. Il mettait Madame Bovary et V Éducation sentimentale au-dessus de toutes les autres œuvres de Flaubert et Madame Bovary au-dessus de l'Éducation, faisant remarquer qu'autant l'intérêt se disperse dans V Education autant il se ramasse dans Bovary, et que, quand Flaubert affirme qu'il n'y a pas une description isolée et gratuite dans Salammbô, c'est pour Madame Bovary qu'il a raison. Enfin il signalait, dans toutes les œuvres de Flaubert, cette haine bourgeoise du bourgeois qui finit par s'étaler avec une désespérante monotonie dans Bouvard et Pécuchet, haine bourgeoise en effet, au premier chef, puisqu'elle est mesquine et s'il faut, comme Flaubert, appeler bourgeoises « toutes les façons basses de penser ». A propos de la Correspondance , le critique approuvait pleinement la théorie de la littérature imperson-
1. Et la transmission du procédé, pour ainsi parler, se manifeste mieux encore quand on se rappelle la strophe de la Tristesse d'Olympio :
Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, S'efforçant sous ses pas de s'élever de terre,
Couraient dans le jardin.
Ainsi parfois, quand l'âme est triste, nos pensées S'enlèvent un moment sur leurs ailes blessées,
Puis retombent soudain.
nelle; citait comme assez juste cet axiome de Flaubert : « Si le lecteur ne tire pas d'un livre la moralité qui s'y trouve, c'est que le lecteur esi bête ou que le livre est faux », et ajoutait avec insistance que « les œuvres sont d'autant plus haut placées dans le ciel de l'art qu'elles sont moins révélatrices de la personne de l'artiste ». Il revenait, du reste, avec tristesse, sur cette étrange idiosyncrasie d'artiste, sur ce phénomène de l'artiste dévorant l'homme, en telle sorte que a Flaubert n'a compris du inonde exactement que ce qui pouvait, comme il dit, « profiter à sa consommation personnelle ». c'està-dire à son art et pour ainsi dire à son métier ».
Depuis la mort de Flaubert, sa renommée n'a fait que grandir, et elle semble ne devoir jamais être atteinte par le temps. Il est universellement admiré, encore qu'il le soit de diverses façons, comme il arrive toujours, et ici pour certaines de ses œuvres, et plus loin pour certaines autres, à l'exclusion ou au mépris de celles-là.
De 1881 à 1890 environ, c'est peut-être Bouvard et Pécuchet qui fut, non point le plus populaire, mais le plus exalté par les admirateurs bruyants. Les jeunes gens de cette époque, plus ou moins profondément pénétrés de théories pessimistes, virent dans ce livre, avec l'immolation féroce du bourgeois, où ils prirent plaisir, une démonstration de l'inanité du savoir, <!<• la recherche et de la pensée, et je ne sais quelles tendances nihilistes qui ne laissent pas d'y percer de temps à autre. Ce groupe me paraît moins nombreux à L'heure où nous sommes. mais il existe encore.
D'autres, c'est à savoir les artistes, les raffinés, ou ceux qui croient l'être et veulent paraître tels, ou qui, simplement, usent du procédé devenu banal pour avoir un faux air d'originalité, et qui consiste à admirer d'un auteur ce que la foule en goûte le moins , mettent extrêmement haut Salammbô et surtout la Tentation de Saint Antoine : « C'est là le vrai Flauberf » ; et accordent à Madame Bovary un succès d'estime : « C'est Flaubert faisant son métier ». Ce groupe ne laisse pas d'être assez considérable. Ceux qui , dans ce parti , sont sincères , ne sont rien autre que des romantiques attardés pour qui le mouvement réaliste n'a pas existé, ou qui ont un penchant naturel à ne l'aimer point, ce qui est parfaitement permis.
Enfin, pour le grand public de l'époque où j'écris ceci, Bouvard et Pécuchet n'est qu'une curiosité, la Tentation et Salammbô des œuvres d'art très laborieuses, et des exercices de style dont il ne doit subsister que des fragments, V Education sentimentale un roman de mœurs confus , d'une lecture pénible, mais qui vaut qu'on le lise tout entier, et Madame Bovary, un chef-d'œuvre, le roman du siècle, qui dispenserait presque d'exister tous les romans de mœurs qui l'ont suivi, un livre inépuisable, qu'on relit sans cesse et qui n'est jamais assez relu.
L'influence de Flaubert a été exclusivement littéraire, puisqu'aussi bien l'auteur était presque absolument incapable d'idées générales; mais, comme influence littéraire, elle a été immense. Toute l'école réaliste relève de lui, et toute la littérature romanesque de cette seconde moitié de siècle a appar-
tenu à l'école idéaliste. Sans parler des moindres, les Concourt, Alphonse Daudet, Emile Zola sont des élèves de Flaubert et se sont toujours reconnus et proclamés tels. Ils partent tous de l'observation, n'admettent point qu'on écrive en obéissant à l'imagination, ni même à ces souvenirs un peu confus, restes d'observations inconscientes qui se sont déposées au fond de notre esprit et qui ont dû s'y altérer en se mêlant à notre substance propre. Ils veulent que tout ce que nous mettons dans nos romans ait été pris sur le vif et noté au moment même où il a été pris, et qu'il passe ainsi dans nos écrits sans déformation et avec un simple art d'arrangement, de coordination, de disposition et de composition.
Ils veulent aussi, comme Flaubert, que la littérature soit impersonnelle et que, s'il est impossible à l'art de n'être pas « la nature vue à travers un tempérament », tout au moins le tempérament n'intervienne qu'en tant qu'on ne peut pas s'en affranchir, mais sans que jamais ni on fasse appel à lui ni on l'écoute consciemment. Ils veulent que l'auteur ne parle pas, mais que les faits parlent par sa bouche, ce qui déjà suffit assez à les dénaturer, sans qu'il soit besoin de les défigurer davantage. Tous sont en cela des disciples très fidèles de Gustave Flaubert.
On pense bien que, malgré cette fidélité aux doctrines du maître, ils sont encore très différents de lui et très différents les uns des autres.
Les Goncourt, c'est Flaubert, avec un penchant invincible à n'appliquer l'observation, diligente du
reste et minutieuse, qu'à des personnages d'exception, de telle sorte que, réalistes par les procédés, ils ne le sont nullement par le tour d'esprit général et la manière d'être, puisque le réalisme est précisément la peinture exacte de l'humanité moyenne.
Alphonse Daudet, c'est Flaubert, avec une continuelle tendance, non plus à l'exceptionnel, mais au menu, à l'anecdotique, au petit détail curieux, de telle sorte que, vrai réaliste, et fort pénétrant, et laissant une œuvre qui sera pour nos neveux pleine de documents sur le second empire et la troisième république, précisément son œuvre paraîtra beaucoup plus un document historique qu'un document sur l'humanité, et on le lira beaucoup plus comme un Saint-Simon , moins puissant du reste , que comme un Le Sage.
Emile Zola, c'est Flaubert, moins la puissance de réflexion sur les matériaux fournis par l'observation attentive. Elle est attentive, l'observation, mais Flaubert la ramassait, la concentrait et la vivifiait par cette puissance intérieure qui, ramenant la pensée sur la chose vue, ne la fait voir que plus juste et plus précise et c'est cette puissance qui manque, autant que le sens psychologique, à Emile Zola. Cette réflexion est remplacée chez lui par une sorte d'imagination ou de vision grossissante qui lui fait revoir les choses vues, non point plus précises, mais plus amples, plus colorées, plus accidentées et plus formidables, de telle sorte que le réaliste qui fut consciencieux et s'appliqua de tout son courage, au commencement de son travail, devient en le poursuivant un romantique, presque un fan-
tastique, un immodéré au moins et un intempérant, à quoi du reste, plus qu'à toute autre chose, il doit son succès. Yonville ou Tostes prendrait chez lui les proportions et l'aspect «Tune ville d'épopée, encore qu'il eût commencé très patiemment par prendre des notes très exactes sur Tostes ou Yonville Ce départ si diligent et si sévère que Flaubert avait fait de ses différentes tendances et des différentes ressources de son talent, de manière à ne pas confondre en une même figure Salammbô et Emma Bovary est précisément ce que Zola, réaliste-romantique lui aussi, n'a pas su faire; ou plutôt, né romantique autant et plus que Flaubert, Zola, par admiration pour le maître et par parti pris d'école, a fait un immense effort pour être réaliste et n'y a réussi qu'un peu moins qu à moitié ; et rien ne mesure mieux l'influence de Gustave Flaubert que cette tentative énergique que fait un homme d'éliminer ce qu'il appelle luimême « le virus romantique » et de lutter contre tout son naturel, pour être digne du chef d'école et pour ne pas rebrousser en deçà du pas, jugé décisif et irrévocable, qu'avait fait le maître.
Et comme écrivains aussi, ces trois protagonistes du roman moderne ont subi l'ascendant de l'auteur de Madame Bovary. Aucun n'a voulu être facile, uni, coulant; on pourrait presque dire : aucun n'a voulu être simple ; et c'est surtout parce que Flaubert ne l'était pas. La seule demi-qualité, car c'en est une, le seul charme que Flaubert n'ait pas eu, c'est la négligence, la nonchalance et ses aimables artifices ou son aimable naturel. Flaubert ne cause pas, comme fait George Sand, comme fait Le Sage,
comme fait, remarquez-le bien, d'une certaine façon, Voltaire lui-même. Gela fait partie de son système; cela fait partie de la doctrine de la littérature impersonnelle. Causer, c'est s'abandonner; causer, c'est laisser intervenir l'auteur dans son œuvre, sinon par l'expression de ses sentiments personnels du moins par le ton et comme par l'accent de la voix; et cela est encore trop. De là le style un peu tendu, surveillé au moins et toujours tenu ferme en la main, qui est celui de Flaubert, quoi qu'il écrive.
De môme les Goncourt, Alphonse Daudet, Emile Zola n'ont pas voulu être simples. Ce dernier s'enfle et se travaille, du reste avec un don assez remarquable de l'impropriété, avec, aussi, quelques effets de force et de relief fort estimables; mais la simplicité, le naturel et l'aisance lui ont été refusés ou ont été écartés par lui autant que jamais il fut possible et sa grande réputation d'écrivain lui est venue surtout de là.
Daudet, infiniment mieux doué comme écrivain, et qui, du reste, en ceci, est peu élève de Flaubert, mais procède plutôt de Michelet et de Saint-Simon, avait une disposition naturelle à écrire avec ses nerfs, en un style trépidant, décousu, saccadé, qui semble fait de courtes flammes brusquement dardées ou d'étincelles électriques soudaines et crépitantes. Mais ce. style, qui ne laisse pas de lui être naturel, s'il l'a soigneusement cultivé, s'il en a fait une manière, si à l'amener au genre de perfection qu'il comportait il a attaché une importance extrême, on peut croire que le souci éperdu du style qu'a toujours eu Flaubert a été pour quelque chose et
pour beaucoup, clans ces préoccupations d'Alphonse Daudet. Après Flaubert il était défendu à un romancier de n être pas un écrivain et de n'être pas un écrivain original, et chacun ajoutait au grain d'originalité personnelle toute l'originalité laborieuse où il pouvait atteindiv.
Et enfin les Goncourt, si différents, comme écrivains, de Flaubert et si inférieurs à lui, n'en sont pas moins incontestablement ses disciples très attentifs. « L'écriture artiste », pour me servir du mot dont ils définissent leur style, est une écriture qui prétend peindre, qui — sans être la « prose poétique » de 1810, laquelle, au contraire, est accusée de n'être que le style conventionnel des poètes, moins le rythme — prétend exprimer, aussi bien que les vers peuvent le faire, la couleur, le dessin, le relief, le mouvement enfin et l'allure des choses et des êtres, prétend rivaliser avec les choses mêmes et les êtres de vie libre, spontanée, irrégulière et capricieuse, par un rythme propre, personnel, original, sans cesse inventé, sans cesse créé, toujours nouveau, par un dessin de phrase tout spontané, sans cesse renouvelé, toujours varié, pour être toujours accommodé aux choses qu'il exprime.
De ce style, les deux modèles ont, sans cloute, été donnés par Gautier dans ses œuvres en prose et par Flaubert. Mais, pour cette école, Gautier est encore trop le versificateur qui, clans sa prose, garde ses habitudes d'écrivain en vers, et Flaubert est le véritable maître à suivre A dépasser aussi; et c'a été l'erreur des Goncourt de croire que l'on pouvait laisser à Flaubert, connue des limidités, le res-
pect de la syntaxe traditionnelle et le sentiment du nombre et de la cadence, et se fier uniquement à c«.t instinct, à cette recherche plutôt du style qui peint, et du style qui palpite, et du style qui procède par brusques sensations aiguës données au lecteur. Cette recherche conduit à la bizarrerie continue, à l'étrangeté constante, à l'excentricité perpétuelle, qui est la plus pénible des monotonies, et à faire des effets de style gratuits en quelque sorte, qui souvent ne peignent rien, n'expriment rien, ne répondent à rien qu'au désir même qu'a l'auteur de faire un effet de style. Jamais Flaubert n'était tombé dans cet enfantillage dont les Goncourt ne sont pas tout à fait exempts.
Mais encore, si inférieurs que soient à Flaubert tous ces écrivains, distingués du reste, et à quelques défauts, inconnus de Flaubert, qu'ils aient incliné, l'influence que Flaubert a eue sur eux tous est considérable; toutes ses tendances se retrouvent en eux; tout ce qu'il a rêvé de réaliser, ils ont tenté eux-mêmes, de tout leur courage, d'y atteindre, et soit comme conception, soit comme style, aucun d'eux tous, sans Flaubert, n'aurait été ce qu'il fut. Le roman réaliste tout entier est sorti de Madame Bovary et a été comme élevé et nourri, en ses premiers ans, par £ Éducation sentimentale.
L'influence morale de Flaubert est, comme toutes les influences morales, extrêmement difficile à mesurer et à définir. Il est incontestable qu'une partie de son âme a passé dans la nôtre, puisque quelquesuns de ses personnages sont devenus des types, ce qui revient à dire qu'une partie de sa pensée est
devenue proverbiale. Il me semble, à en juger par une sorte d'intuition, tout procédé précis d'investigation étant impossible ici, que cette influence a été plutôt bonne que mauvaise.
Tout en étant parfaitement persuadé qu'il est abominablement faux, quoi qu'en disent certains, qu'un livre qui est beau est toujours bon, il faut cependant reconnaître qu'un beau livre a en lui une vertu particulière, qui consiste, en remplissant l'esprit de l'idée du beau, d'un sentiment esthétique, à le détourner, quelque peu au moins, des pensées basses, ou vulgaires, ou frivoles.
Mais, à prendre les livres de Flaubert en ce qu'ils contiennent et non pour la manière dont ils sont faits, ils ne me paraissent pas, même à cet égard, avoir une mauvaise part dans l'œuvre de la civilisation. Ils ne recommandent aucune vertu, ils n'en peignent, à très peu près, aucune; ils ne se donnent, ni ne remplissent par un hasard, aucun office moral; il est très vrai; mais ils sont clairvoyants, exacts, précis et satiriques. Or, l'exactitude, la précision, la clairvoyance, la vérité en un mot, sont en soi des choses saines ; et sur la satire nous nous expliquerons tout à l'heure.
Flaubert a été très vrai. On exagère quand on dit qu'il n'y a dans ses livres que des coquins et des imbéciles. On oublie Mme Arnoux, le père Rouault, la vieille servante des comices, Justin, et même la mère de Bovary. Il y a dans les livres de Flaubert quelques braves gens, un peu bornés, dispersés çà et là et comme semés à travers un monde de coquins et surtout d'imbéciles; dans quelle proportion? dans
une proportion qui est peut-être à peu près celle de la réalité, l'espoir me restant que Flaubert n'a pas vu tout à fait autant de braves gens qu'il y en a.
Notez de plus que toujours les personnages antipathiques de Flaubert sont beaucoup plus des imbéciles que des coquins, et c'est cela qui est la vérité profonde des romans de Flaubert. Il avait à peindre la petite bourgeoisie française, la classe moyenne. Niaiserie, vanité, égoïsme, point féroce, mais prudent, attentif et un peu lâche, sens moral faible, absence de tout idéal, bêtise lourde et ahurie, voilà ce qu'il nous a donné; c'est à peu près la vérité. Perversité et gredinerie, non pas, ou en proportions très faibles : c'est encore être dans le vrai. Le plus coquin de ses personnages, c'est Arnoux, et Arnoux est plutôt un inconscient qu'un bandit. Il n'a aucun sens moral, mais il n'est pas méchant et même il a je ne sais quelle bonté naturelle, celle à la vérité qui ne demande aucun effort et qui n'est qu'un instinct, mais qui encore est un bon instinct. Les grands coquins ou les monstrueux pervers de Balzac sont inconnus à Gustave Flaubert. Il ne les connaît pas; il ne les a pas vus; c'est qu'il est bon réaliste, c'est qu'il est l'homme qui ne voit vraiment que l'humanité moyenne, comme Le Sage; c'est qu'il est vrai. La vérité a été la première des muses de Flaubert, celle qui a toujours eu le pas devant sur toutes les autres.
Or la vérité est-elle chose saine et salutaire? Je le crois. Il est étrange que l'on félicite les sermonnaires de faire des tableaux assez vifs et pénétrants des erreurs humaines et de croire que cela peut
contribuer à nous en garantir, et qu'on hésite à approuver les romanciers de nous présenter les menus peintures. Il ne faut pas craindre de tendre le miroir aux vices et aux sottises humaines, surtout aux sottises; car la description des vices ne laisse pas d'être dangereuse et celle des sottises peut être utile, sans qu'elle offre, ce me semble, aucun danger. Or c'est surtout les sottises humaines qu'a peintes Flaubert. Il ne faut pas se lasser de ramener les hommes à la contemplation de leur petitesse et de leurs misères; il y a quelque chance au moins qu'elle les incline à des habitudes d'esprit et d'àme un peu meilleures. Bossuet répondra, non sans profondeur : Ceci encore n'est que vanité et amusement. « L'homme, curieux de spectacles, s'en est fait un de la peinture de ses ridicules et de ses erreurs. » Sans doute; mais c'est aussi par cette peinture que vous-même, vous commencez, pour essayer de le corriger. Le romancier sincère commence comme vous et s'arrête quand vous continuez. Comme un chrétien a dit à La Rochefoucauld : « Où vous unissez, le christianisme commence », de même on peut dire du romancier qui peint exactement la vie humaine qu'il écrit la moitié de la page et qu'il laisse au moraliste ou au sermonnaire le soin de l'achever. Mais de cette première partie de la page, le moraliste ou sermonnaire, qu'il l'écrivît lui-même, ou qu'il la laissât écrire an romancier, il en avait besoin; et donc elle es1 bonne et lait partie d'une œuvre utile.
Il est vrai que ce n'est point, ce semble, en vue de la seconde moitié de la page que Flaubert a écrit
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la première. Il est vrai qu'il semble n'avoir parlé des erreurs des hommes que dans le dessein de s'en moquer cruellement. Il est vrai que le ton de Flaubert est presque continuellement satirique, et il reste à se demander si la satire est un bon emploi du talent. Certainement elle révèle une âme qui n'est point très bonne, qui est aigrie, qui est profondément blessée des misères morales de l'humanité et qui écrit moins pour les guérir que pour s'en venger. Si l'on avait le choix de son talent il serait grave de choisir le genre satirique, et si l'on avait le choix de son caractère il serait coupable de choisir l'humeur médisante; mais encore la satire, comme la comédie satirique de Molière, qui n'en est guère qu'une variété, est d'une telle importance sociale, d'une telle importance humaine, qu'il serait regrettable, quoique digne de respect, qu'un scrupule empêchât de s'y livrer ceux qui en ont reçu le don. Ils sont le sel de la terre, qui ne l'empêche point d'être corrompue, mais sans quoi elle le serait probablement davantage. Les hommes, pour être critiqués, ne se corrigent point ; mais on peut toujours dire, comme La Bruyère, « qu'ils seraient peut-être pires s'il venaient à manquer de censeurs et de critiques », et que « c'est pour cela que l'on prêche et que l'on écrit » ; et il faut bien convenir que cela ne laisse pas d'être probable.
Il suffit, et c'est bien ici la pierre de touche, que, dans la peinture que l'on fait des imperfections humaines, on montre le souci de ne pas outrepasser la vérité et que l'on garde un sens de la mesure juste. Ce sens est un instinct moral autant qu'un
tact littéraire. Au particulier qui parle de particuliers ni la calomnie n'est permise ni la médisance. A l'écrivain, qui ne parle que des hommes en général, médire est permis et calomnier seulement est interdit. Voilà la limite. Flaubert, malgré son humeur chagrine, ne l'a pas dépassée, encore qu'il en ait approché; mais enfin il ne l'a pas franchie. Il a trop aimé les misères humaines; il a été un peu de ceux dont parlait Gautier en disant : « Il est des cœurs épris du triste amour du laid » ; mais cette triste complaisance elle-même ne l'a point porté jusqu'à exagérer ni jusqu'à trop noircir le tableau, parce qu'il était comme retenu encore par le sens du vrai et le goût du vrai. Il suffit pour qu'on lui doive être reconnaissant, non seulement comme à un grand peintre et à un grand écrivain ; mais comme à un de ces moralistes amers et moroses, de sens juste cependant, qui sont — très salutaires à ce titre et même nécessaires — quelque chose comme la conscience chagrine de l'humanité.
Mai 18(J9.