LE REALISTE : MADAME BOVARY
Il en est qui iront jusqu'à dire que le réalisme est la probité de l'art. En tout cas c'était la probité de Flaubert et c'était comme l'héroïsme de sa probité. Il était romantique en son fond même; et je ne dirai pas : l'avons-nous assez prouvé? mais : l'a-t-il assez dit lui-même? Seulement il se disait que le romantisme ne va pas sans un certain charlatanisme et une certaine piperie, où l'auteur dupe son public et se dupe lui-même. Il se disait que l'imagination est une grande menteuse, qui, même quand elle est sévère pour elle-même, se contente toujours à trop bon marché et profite toujours de l'absence de contrôle. Il se disait encore que l'œuvre d'imagination est, relativement, bien entendu, mais encore est trop facile; et, lui qui fut l'artiste le plus consciencieux qui fut jamais, il estimait que son devoir était de s'appliquer à ce qui lui demandait le plus de peine.
Il savait très bien les difficultés extrêmes de l'art réaliste et il a dit là-dessus de fort bonnes choses;
car, faible critique quand il s'agit d'idées générales et quand il s'agit des œuvres des autres, il n'est pas mauvais critique de lui-même. L'immense difficulté de l'art réaliste, c'est qu'il s'y agit de peindre l'humanité moyenne, ce qui l'excède étant réel encore, mais ne paraissant pas l'être, l'humanité moyenne, et par conséquent des êtres médiocres, et par conséquent des êtres qui ne se distinguent pas d'une façon tranchée les uns des autres et qu'il faut pourtant peindre, pour être intéressant et même pour être vrai, très nettement distincts les uns des autres. J'ai là, dit Flaubert quelque part, « deux médiocrités dans le même milieu et qu'il faut différencier pourtant. Si c'est réussi, ce sera je crois très fort, car c'est peindre couleur sur couleur et sans tons tranchés ; mais j'ai peur que toutes ces subtilités ennuient et que le lecteur aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. »
C'était donc par une probité énergique et comme acharnée que Flaubert se faisait réaliste, ou plutôt, car il l'était aussi, que des deux hommes qu'il avait en lui, que des deux artistes qu'il sentait en lui, il s'obligeait à suivre celui qui avait la tâche la plus rude et la plus austère. On peut dire de Flaubert que l'imagination était sa muse et la réalité sa conscience:
C'est qu'aussi le réalisme tel qu'il l'entendait était chose parfaitement nouvelle et à ce titre beaucoup plus malaisé que tout ce qu'on avait connu jusquelà sous ce nom ou sous des noms analogues. Le réalisme des classiques, des Scarron, des Furetière,
LE REALISTE. 67
des Caquets de l'accouchée, des Le Sage, des romans de Marivaux est, certes, du réalisme et du meilleur; mais il est mêlé de satire et de gaîté, ce qui n'est point défendu, mais ce qui est une ressource, ce qui, divertissant le lecteur, allège la tâche de l'écrivain, le divertit lui-même, lui permet des changements de ton et d'accent. Le réalisme de Balzac est, certes, du réalisme, mais il est extrêmement mêlé. Il est mêlé de romantisme à très hautes doses, et de romanesque, si l'on veut faire une différence entre ces deux termes, ce que j'admets, beaucoup plus encore. Balzac, soit hasard, soit adresse, et je crois que c'est plus encore influence de son temps, a mis son réalisme dans les choses peintes, du réalisme et du romanesque dans ses personnages, du romanesque et presque uniquement du romanesque dans les événements. Gela fait un mélange, et sur la qualité duquel on peut discuter, mais qui rend certainement la tâche relativement plus facile, jetant de la variété dans l'ouvrage.
Flaubert est le premier qui se soit dit qu'on ne fait pas au réalisme sa part, qu'on ne doit pas la lui faire, qu'il faut dans un roman réaliste être réaliste intégralement, et que, si l'on esf, de nature, à la fois , réaliste et romantique, il faut mettre son romantisme dans un livre et son réalisme dans un autre, mais non pas l'un et l'autre dans le même. On sait qu'il l'a fait. Il l'a dit aussi, dans un passage qui contient une erreur de fait, mais aussi une vue très juste : a L1 Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit... ». (C'est là qu'est l'erreur : C Education
sentimentale est purement réaliste.) « Il eût été plus facile de faire de l'humain dans un livre et du lyrisme dans un autre. » Ceci n'est pas encore très juste; car ce n'eût pas été plus facile ; mais c'eût été plus proche de la vérité, et c'eût été la bonne méthode, c'eût été selon les lois de l'art, et c'est surtout cela que veut dire Flaubert.
Il prétendait donc, quand il était réaliste, l'être absolument, sans mélange et sans diversion, et il s'imposait cette loi. Or cela était absolument nouveau en France. Madame Bovary a fondé le réalisme dans notre pays.
Elle venait à son heure. On était excédé de littérature d'imagination. Je me défie de toutes les « Lois » de l'histoire littéraire, excepté de celle qui consiste à dire qu'à une mode en succède une autre qui ne réussit que si elle est le contraire de la précédente. Action et réaction, cette loi est acceptable; elle est très suffisamment vérifiée par l'histoire de toute notre littérature. Toujours à une période de littérature romanesque a succédé une période de littérature réaliste ; toujours à une période où l'on goûtait les prestiges de l'imagination a succédé un temps où l'on demandait à l'art la peinture vive de la vérité. Il faudrait voir s'il en est de même dans les autres nations (ce qu'à la vérité je ne crois pas très fermement), mais chez nous, en tout cas, parce que nous sommes gens d'imagination et aussi de sens pratique, et parce que nous nous défions un peu de notre imagination et en sourions au moment même où nous nous y livrons, nous ne pouvons suivre nos imaginatifs que pendant un certain temps; puis nous
LE REALISTE. 69
demandons à reprendre pied dans le réel; puis cela même nous fatigue n'allant pas sans monotonie et nous nous tournons vers les œuvres d'imagination, jusqu'à ce qu'une monotonie d'un autre genre nous y rebute à son tour.
-4— Or, en i85o le romantisme proprement dit était épuisé, et Balzac, Stendhal et Mérimée avaient donné le goût du réalisme sans le satisfaire pleinement. Balzac plongeait encore jusqu'à mi-corps dans le romanesque, comme j'ai dit plus haut; Mérimée, réaliste précis et exact dans la Double Méprise et Arsène Guyot, avait un goût, dont les raisons sont difficiles à démêler, pour être réaliste autre part que chez lui et pour appliquer les procédés et les vertus du réalisme et tout l'art réaliste à des sujets exotiques. C'était un réaliste hors France. Vérité au delà des Pyrénées. Stendhal, enfin, outre que dans la Chartreuse de Parme et quelques nouvelles il était réaliste exactement de la même façon, était plutôt un psychologue pénétrant qu'un réaliste proprement dit et donnait plutôt la sensation de la vérité que de la réalité, encore que certaines parties de le Rouge et le Noir, et notamment la première, et bien des pages des Mémoires d'un touriste soient déjà le réalisme lui-même. — Mais enfin ces trois grands écrivains avaient plutôt éveillé le goût du réalisme qu'ils n'en avaient rempli l'idée. C'est Madame Bovary qui révéla pleinement ce que c'était et qui répondit aux désirs confus et puissants du public.
Est-il vrai que, pendant le temps que Flaubert travaillait éperdument à Madame Bovary, Musset, par suite d'une de ces indiscrétions qui prouvent
qu'il ne faut jamais écrire aux femmes que « comment vous portez-vous? » et « je vous aime », feuilletant un certain nombre de lettres confidentielles de Flaubert, se serait écrié : « Bah ! Il travaille comme un nègre ; il croit nous enfoncer tous et vous verrez qu'il n'aura fait qu'un délayage de Balzac » ? Il se serait bien trompé, ce qui n'a rien d'étonnant, étant donnée l'insuffisance de documentation. Ce fut précisément le contraire. Ce fut du Balzac dépouillé, lavé de ses scories et condensé, que Flaubert nous apporta.
Madame Bovary donne l'expression de la vie ellec^1 {même à la fois dans sa complexité et dans son détail S précis. On a cent fois remarqué que Balzac com-j mence par la description du décor, des lieux où/ devront se mouvoir les personnages, des habitations où ils devront vivre; puis aborde les personnages eux mêmes, les peint au repos, habits, corps, visage, physionomie; puis enfin leur donne la parole et les fait agir. Un comtiste mettrait en titre courant à la première partie de chacun de ces romans : « statique » et à la seconde : « dynamique ». Gela veut dire que si Balzac a le regard perçant il n'a pas le large coup d'œil où tout entre à la fois, ou bien qu'il n'a pas le don de peindre tout à la fois sans que la clarté en souffre. Ce don , Flaubert l'avait. La descriptiou des choses se mêle, tout de suite et sans confusion, à celle des personnes, et les personnages agissent dès qu'ils paraissent, et leurs entours se présentent à nos yeux en même temps qu'ils s'y présentent eux-mêmes. Dès la première entrevue de Bovary et d'Emma, la ferme, Emma,
le Père Rouault, tout se lève devant nos yeux en une seule page : « C'était une ferme de bonne apparence. On voyait dans les écuries par le dessus des portes ouvertes de gros chevaux de labour.... Une jeune femme en mérinos bleu garnie de trois volants vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary qu'elle fit entrer dans la cuisine où flambait un grand feu. Le déjeuner des gens bouillonnait à l'entour.... Charles monta au premier voir le malade. Il le trouva dans son lit suant sous ses couvertures et ayant rejeté bien loin son bonnet de coton. C'était un gros petit homme de cinquante ans — »
Ainsi toujours. Quand Flaubert nous mène à Piouen avec Emma, il ne commence pas par nous décrire Rouen par le menu. Nous habiterons Rouen avec Emma et Léon et nous le verrons successivement, comme ils le voient, autour d'eux, se levant autour de nous comme autour d'eux, et mêlé à la vue que nous aurons d'eux comme il se mêle à leur vie.
Une seule exception, la description d'Yon ville, quatre pages , au commencement de la seconde partie. Je n'aime point cela. Mais ce n'est que quatre pages et cela peut passer pour un repos, pour un moment de trêve que l'auteur donne à notre attention. Notez que ce n'est pas absolument hors de l'action. Mme Bovary quitte le bourg de Tostes, où elle dépérit d'ennui. Nous nous disons : « Trouvera-t-elle à Yonville de quoi se distraire davantage? » Il n'est pas mauvais que l'on nous transporte, nous, avant elle, à Yonville, pour que nous nous disions : « Elle va venir. Nous l'y attendons. Hélas! elle ne s'amu-
sera pas davantage. » Il n'est pas mauvais que nous l'y attendions.
-'"'Mais à l'ordinaire le personnage et ses entours sont peints d'ensemble et forment ensemble, comme dans la réalité nous voyons le personnage et, à cause de lui, et, par rapport à lui, les objets qui l'entourent ou le paysage sur lequel il se détache. On a dit à ce propos que la règle était de ne décrire que ce que les personnages voient eux-mêmes, et distinctement, et que rien n'était plus ridicule que d'indiquer les souliers à la poulaine d'un seigneur qui entre dans une salle de festin et que les convives ne voient qu'à partir de la ceinture. On pourrait sur ce principe critiquer quelques descriptions de Madame Bovary. A y regarder de près toutes se justifient. Par exemple, Emma tient entre ses mains une lettre qu'elle présume fatale et qu'elle ne peut ouvrir dans son appartement sans crainte d'être surprise. Elle monte au grenier. « Emma poussa la porte et entra. Les ardoises laissaient tomber d'aplomb une chaleur lourde qui lui serrait les tempes et l'étouffait. Elle se traîna jusqu'à la mansarde * close, dont elle tira le verrou et la lumière éblouissante jaillit d'un bond. En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s'étalait à perte de vue. En bas, sous elle, la place du village était vide; les cailloux du trottoir scintillaient, les girouettes des maisons se tenaient immobiles; du coin de la rue il partit d'un étage inférieur une sorte de ronflement, à modulations stridentes.
1. Mot propre : la mansarde n'est pas la chambre mansardée; mais la fenêtre pratiquée dans le comble.
LE REALISTE. 73
C'était Binet qui tournait. » — D'abord il n'est personne qui n'admire l'exactitude concise et ramassée d'une pareille description ; ensuite on y verra un contraste dramatique entre la quiétude lourde et somnolente d'une après-midi d'été au village et la tempête morale où Emma est roulée et engloutie. Mais quelqu'un dira : « Tout cela ne devrait pas être peint, parce qu'Emma ne l'a pas vu. Elle n'a rien vu, rien. Elle est trop émue pour compter les cailloux qui scintillent et pour entendre le tour de Binet. » — Si bien ! Emma a vu tout cela, rapidement, sans le regarder, elle IV senti plutôt qu'elle ne l'a vu; mais elle en a eu la sensation rapide, parce qu'elle a V habitude de le voir. La fenêtre ouverte lui a jeté brusquement toutes ces sensations, ou produit en elle le rappel de toutes ces sensations. Si dans cette description il y avait un seul détail accidentel, un seul détail inaccoutumé — un corbeau traversait le ciel de l'est à l'ouest, — elle serait fausse, de ce seul fait, tout entière, parce que, le détail accidentel, Emma ne l'aurait pas vu. Mais il n'y en a pas un; je dirai presque : il ne peut pas y en avoir un, parce que Flaubert vit tellement avec ses personnages et comme en ses personnages qu'il ne peut voir que ce qu ils voient ni sentir que ce qu ils sentent. Nous sommes dans l'art réaliste parfait, parce que nous sommes dans l'art impersonnel absolu. Appliquez ce critérium à toutes les descriptions de Madame Bovary et je ne crois pas qu'il y en ait une seule qui tombe sous la critique, même sévère.
Quant aux personnages, on ne trouvera jamais de mots assez forts pour dire qu'ils sont la vérité même,
la réalité même, la vie même et que, bien plus, à mon avis, que Balzac, Flaubert a fait ici « concurrence à l'état civil ». Silhouettes ou grands portraits, tous sont aussi parfaits, tous sont animés de la même vie minutieuse, sans que leurs grandes lignes en soient un instant altérées. C'est proprement une création. Binet, Bodolphe, Léon, le père Rouault, Lheureux, l'abbé Bournisien, Homais, Bovary, Emma, notez qu'ils sont dix, sont aussi vivants les uns que les autres. Notez qu'ils sont dix et tous vulgaires, tous médiocres et qu'ils sont merveilleusement distincts et restent tous dans la mémoire avec une physionomie propre, admirablement personnelle. Est-il aussi vrai qu'on l'a dit que les personnages de Balzac sont des hommes avec lesquels nous avons vécu, et que nous connaissons mieux et dont nous nous souvenous plus exactement que nous ne connaissons et que nous ne nous rappelons les personnes réelles que nous avons fréquentées dans la vie? Je le veux bien; mais cela me paraît plus vrai encore des personnages de Madame Bovary. Vraiment j'ai vécu avec eux. Vraiment, si j'en rencontrais un, non seulement je le reconnaîtrais, mais encore je saurais de quoi il va me parler, ce qu'il va me dire et dans quels termes, et de quel ton.
Et notez qu'ils ne sont pas des types. Ils ne sont pas des résumés humains. Gela trompe. Parce que tel personnage, ou de la comédie classique, ou de La Bruyère, ou de Balzac, résume et condense fortement un penchant ou travers très répandu dans l'humanité, on dit : « Je l'ai vu. Je le connais. J'ai vu Harpagon, j'ai vu Gnathon, j'ai vu Grandet, je
LE REALISTE. 7 5
viens de rencontrer Rastignac. » C'est un peu vrai; ce n'est qu'un peu vrai. Le type, très vigoureusement tracé, vous a rappelé un homme qui s'y rapporte, dont la principale passion rentre dans le type tracé par l'auteur. Et voilà qui est bien, et c'est l'effet d'un très grand art. Mais il est plus difficile encore de créer des êtres qui, sans être des types, sans être des résumés, vous donnent l'impression que vous les connaissez et qu'ils existent et que vous les avez rencontrés quelque part. Car voici la différence : tout à l'heure, a propos d'Harpagon, vous vous rappeliez quelqu'un qui ressemble à Harpagon. Maintenant ce n'est pas quelqu'un qui ressemble à Bovary, que Bovary vous rappelle, c'est Bovary lui-même qui est si vivant que vous le connaissez lui-même, et qu'il est, dès que vous avez lu le livre, au nombre de vos relations coutumières. Les personnages de Madame Bovary ne sont pas des types, ce sont des hommes qui suggèrent l'idée d'un type et d'un autre et d'un troisième; ce sont des hommes dont on sent que l'on ferait des types en les déformant, en les prolongeant et élargissant dans un certain sens et en laissant tomber des parties très importantes de leur personnalité; mais ce ne sont pas des types proprement dits; ce sont des personnes réelles assez puissamment vivantes pour que vous les reconnaissiez, non pas à cause de votre connaissance générale de l'humanité, mais abstraction faite de cette connaissance, presque malgré elle, et seulement parce que vous avez cette faculté, en présence d'un être vivant, de sentir qu'il vit.
Les personnages de Madame Bovary sont des
personnages dont nous connaissons toute la biographie, alors même que l'auteur n'a pas le loisir de nous la donner ou même de nous en indiquer les traits principaux. C'est un critérium excellent pour savoir si un personnage de roman a été conçu avec force. Il y en a un meilleur, c'est cette sensation de la vie dont je parlais tout à l'heure; mais enfin ce critérium est comme un surcroît, une confirmation et un contrôle. Or, ne savez-vous pas tout de la vie des personnages de ce roman ?
Léon a été élevé par des femmes, mère veuve, tantes, etc. Il a fait de vagues études littéraires, puis un peu de droit, entre temps un peu de musique. Il est faible, mou, paresseux et se croît rêveur par suite de ses lectures. Il vit dans l'attente d'un séjour de deux ans à Paris, qu'il considère à l'avance comme le seul temps délicieux de sa vie. Il a de petites passions très légères et superficielles qui ne sont guère que des appétits, et peu impérieux, de jeunesse. Par- dessous une grande prudence de paysan, dégrossi seulement depuis deux générations. Il est destiné aux grisettes de la rive gauche, aux amours facilement rompues et peu coûteuses, et ensuite au mariage avec une demi-paysanne ayant du bien. S'il rencontre une femme passionnée qui s'éprenne de lui, il faudra qu'elle fasse sa conquête; car sa prudence prend dans le monde la forme de la timidité, et il a une terreur vague des grandes passions qui mettent beaucoup de tumulte dans la vie, trop faible du reste pour ne pas se laisser aller et comme traîner à la remorque par une passion de ce genre qui aura cru trouver en lui son objet. George
LE REALISTE. 77
Sand a rencontré dans sa vie beaucoup d'hommes de cette espèce, et les a peints très souvent, en les poétisant à sa manière. Flaubert peint celui-ci sobrement, nettement, sans auréole, même pâle. Il est la platitude même avec quelque élégance physique. Il sera un notaire exact, timide, assez circonspect et obséquieux. Il ne racontera jamais sa belle aventure de jeunesse, ayant peu de vanité, aimant à oublier cette histoire comme une affaire où il y eut des tracas et finissant par l'oublier en effet. Rodolphe est le même homme, mais vigoureux, sanguin et entreprenant, ce qui ne veut pas dire audacieux. C'est un paysan; il a été élevé sur sa terre de la Huchette, courant, chassant, buvant l'air, fouettant ses chiens, fouettant ses chevaux, pinçant les filles, tapant sur l'épaule des fermiers. Il est avare et prudent, comme tous les paysans. Il a un peu de vanité, l'amour-propre du bel homme haut et fort. Il fait rouler ses épaules. Il aime porter des bagues, des chaînes de montre éclatantes et des épingles de cravate qui se voient de loin. Il a eu des maîtresses à la ville, point dans les châteaux du voisinage, parce que cela est dangereux et assujettissant. Il trouve Emma de son goût, surtout commode, avec un mari assurément aveugle et toujours absent. Rien à craindre, même dans l'avenir. On peut s'embarquer. Gela peut durer dix ans et cesser par relâchement progressif. L'affaire est bonne. Il n'a pas prévu le coup de tête d'Emma, voulant briser toutes ses attaches et s'enfuir avec lui. Aucune femme mariée du voisinage ne lui a donné l'idée qu'on pût agir ainsi. Il n'y songe pas, parce
qu'il ne peut pas y songer. S'il y pensait, il ne tenterait probablement pas l'aventure. N'y pensant pas, il donne l'assaut, sans excitation intérieure, très calme au fond, et, par conséquent, pouvant être très chaleureux dans la déclamation banale de ses déclarations et de ses instances. Après la rupture il se sentira surtout soulagé et délivré; il reverra Emma sans trouble, sans pitié aussi, dans sa conviction secrète que c'est elle qui lui doit de la gratitude; sans animosité, non plus, mais avec un peu d'humeur à voir reparaître sous sa forme désobligeante une affaire que l'on croyait enterrée. Il ne se mariera pas, ou très tard, aux rhumatismes. Il est né vieux garçon jouisseur. Il fera des allusions assez fréquentes à son aventure, parce qu'elle flatte sa vanité. « C'était la plus belle femme du département. Elle faisait sensation à Rouen quand elle s'y rendait. On a dit qu'elle y allait pour M. Léon Dupuis, notaire, maintenant, à Yvetot. Rien de plus faux. Elle y allait pour se distraire de certains souvenirs. On a dit qu'elle avait été ma maîtresse. Pff! Dans ce temps-là toutes les jolies femmes, on me faisait la grâce de me les attribuer. C'était le bon temps tout de même. Ah! il est loin! Prenez-vous quelque chose? »
ke père Rouault est le père des personnages précédents.. Du paysan proprement dit au bourgeois lils (Je paysans, il est la seconde génération, la génération intermédiaire. C'est le paysan riche, aimant ses aises, aimant la bonne chère et les petits verres, avare encore, mais déjà moins, plus capable de réussir par bonnes affaires que par vigilance, épar-
LE REALISTE. 79
gne et labeur continus, madré et retors, homme des foires et marchés et y faisant de bons coups de commerce. S'il avait un fils paresseux, ce serait Rodolphe ou Léon. S'il avait un fils actif, ce serait Lheureux ou le notaire Guillaumin. Il est bon encore, a quelques sentiments louables, et ce sont les sentiments de famille. Il a aimé sa femme et pleure à se souve-? nir du temps où il l'avait et du temps où il l'a perdue. Il aime sa fille, très fort, et sa rude douleur est violente et profonde quand il la perd. Il regarde son souvenir comme sacré : « Bovary, quoique ça, vous recevrez toujours votre dinde ». Trait comique, qui est touchant. Le paysan qui fait un cadeau à son gendre devenu veuf, a un coin du cœur très délicat. Il a l'idée que la mort ne détruit pas un lien, mais le consacre. — Sa lettre à sa fille , la seule chose attendrissante qui soit dans tout le volume, est admirable : description « du dinde » envoyé, et éloge de cette victuaille; et il faut renvoyer la bourriche. Quelques plaintes : on est mal servi et l'on est seul. On sait que les affaires des enfants vont bien, on s'eal informé et l'on a su qu'il y avait deux animaux dans l'écurie. On voudrait bien connaître la fillette, qu'on n'a pas vueencore. Ona faitplanter un prunier àson intention, pour lui faire des compotes et personne autre qu'elle n'aura rien de ce qu'il donnera. C'est tout; c'est une merveille de vérité et de style approprié à la personne qui parle. Le père Rouault, avec ses travers, est le personnage sensé, honnête, droit et bon de toute cette histoire. Il fait honte, sans y songer, à tous ces demi-bourgeois qui sortent de lui. Il fait qu'on se dit que les bourgeois sont des
paysans dégradés. Sauf exception, et ce sont ces exceptions qui produisent l'élite en deux ou trois générations, c'est un peu la vérité.
r— L'abbé Bournisien est encore bien attrapé. Borné, vulgaire, dévoué, sans intelligence, épais, carré et lourd, on sent qu'il est un fils de paysan entré dans les ordres sans savoir même ce que c'est qu'une pensée, et qui fait son métier depuis trente ans, fidèlement, consciencieusement, laborieusement, comme un métier manuel. Tout ce qui est d'ordre spirituel dans ses propos est leçon apprise et mal récitée, parce qu'on commence à ne plus la savoir. Le maniement d'une âme, même peu compliquée, lui est chose complètement inconnue, où il n'est même pas gauche, mais devant quoi il s'arrête comme hébété, écarquillant les yeux, et en une parfaite incapacité de commencer même à comprendre. Lui non plus n'est pas un type. Il est un homme qu'on a vu, et, simplement, à qui quelques autres ressemblent. Il inspire des réflexions qui sont justes et qui sont utiles. On se dit qu'il ne faut pas tout à fait croire qu'un bon naturel et une profonde honnêteté suffisent comme vocation de professeur de morale, qu'un certain degré d'intelligence y est nécessaire, et qu'un moraliste un peu rude, point raffiné, dur même et de rigoureuse décision sacerdotale, mais qui comprendrait au moins sommairement les états d'âme, serait nécessaire même à Yonville. L'abbé Bournisien est une des pensées du livre. Il y circule comme un personnage absolument inutile, pour que l'on fasse cette réflexion que ce qui manque à toutes ces petites gens de petite ville,
c'est d'abord le sens commun et un peu le sens moral, mais ensuite un homme qui saurait les y rappeler, leur en communiquer un peu, au moins leur en donner l'idée par l'influence d'une supériorité, non seulement morale, mais intellectuelle. Et cela n'est pas une attaque, comme on l'a cru, c'est un avertissement, et il n'y a aucune raison pour qu'on ne puisse pas le considérer comme tel.
|— ' ^Bornais est un prodige de vérité. Autant qu'Emma, 1 il est né immortel. Il représente la bêtise vaniteuse V du petit bourgeois français. Bêtise développée par une demi-instruction et cultivée par la vanité. Vanile développée par le sentiment toujours présent d'une légère supériorité d'éducation sur les personnes environnantes. Son trait essentiel est la certitude. Il est toujours certain. Il est toujours affîrmatif. Il ne doute d'aucune idée qui lui vient. 11 L'admire toujours et est frappé de ce qu'elle contient de juste, de pratique, de salutaire et de distingué. Par suite il est agressif sans méchanceté. Il n'est pas méchant du tout, serviable même, obligeant, multiplié en menus services rendus, à quoi sa vanité trouve son compte, son importance s'en accroissant. Il a le sentiment des devoirs que sa supériorité intellectuelle lui impose à l'égard des êtres inférieurs, et ne se dissimule pas que le sort de la petite ville qu'il habite roule sur lui. Mais il est agressif par suite de son amour-propre qui est froissé par les résistances ou par 1 idée de la résistance. Le fait de ne pas penser comme lui ou de ne pas entièrement se laisser diriger par lui, l'offense et le blesse profondément, et il s'irrite alors contre l'obstacle, même
82 GUSTAVE FLAUBEPxT.
inerte . « Préjugé, routine, torpeur, bêtise enracinée et indéracinable !» Il y a de quoi se fâcher. Il serait si facile de le prendre pour guide et de le garder comme tel! Il s'irrite surtout contre l'Église et la Religion. Ce n est pas impatience d'une contrainte, puisqu'il n'est aucunement vicieux; c'est sentiment d'une rivalité.; La religion a la prétention de gouverner les âmes. De quel droit? La direction des âmes, des esprits, des cœurs, doit appartenir à la science. La science, c'est M. Homais.) La religion empiète sur les droits naturels et acquis de M. Homais. Gela n'est guère supportable. Aussi sa combativité, vive ailleurs mais intermittente, est véhémente ici et implacable et continue. Le cléricalisme, c'est l'ennemi ; c'est plus : c'est la concurrence. ^Jon pas que M. Homais n'ait pas de religion. Il a un Dieu; c'est « le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire, de Béranger et de la confession du Vicaire savoyard ». Mais la religion officielle est son ennemie, en cela qu'elle est un obstacle à tout progrès et à la domination intellectuelle de M. Homais sur les masses. Elle fait obstacle aux lumières dont M. Homais est le dépositaire et le propagateur. Elle l'empêche quelque peu d'accomplir sa haute mission. Elle n'est pas sans nuire aussi, par la doctrine des miracles, au commerce de la pharmacie.
M. Homais n'est pas seulement un savant. Il a des lettres et des goûts artistiques. Il a appelé une de ses filles Athalie; car Athalie est un chef-d'œuvre/ encore que les idées et tendances en soient dangereuses; mais il faut pardonner aux fautes du génie. Il ne déteste pas prendre quelques-uns des airs et
LE REALISTE.
manières des artistes de Paris et de semer ses discours, généralement didactiques, de locutions pittoresques en usage dans les ateliers. C'est que M. Homais n'est pas un « type ». Le type exigerait un langage toujours pompeux, doctoral, académique, et formé de vocables inintelligibles à M. Homais. Mais M. Homais est un homme vrai, vivant, et qui, par conséquent, a certains traits qui lui sont tout particuliers et personnels. Son Importance M. Homais a en elle un élément de légèreté aimable et fringante, qui pour appartenir plutôt au commis-voyageur qu'au pharmacien de première classe, ne le rend que plus sympathique, et s'il sait prendre et garder une attitude grave quand il endoctrine, il ne laisse pas de pirouetter sur son talent k certaines heures.
Une seule personne dans tout son entourage lui ^/ impose un peu. C'est Mme Bovary. Il n'a pas l'idée insolite qu'elle puisse lui être supérieure ; mais il la sent son égale. Il comprend qu'elle a des sentiments et des idées très distingués. Ce n'est pas une Mme Homais. Si M. Homais n'était pas très honnête homme, voué, du reste, aux grandes préoccupations scientifiques et sociales , il courtiserait Mme Bovary. Mais il la respecte , avec un sentiment confus d'admiration. Il ne discute jamais avec elle. Il la voit dans une crise religieuse assez longue, sans combattre une défaillance qu'il déplore. Ce n'est que quand la crise est passée, qu'il se permet de lui dire avec un bon sourire : « Vous donniez un peu dans la calotte! » M. Homais est galant homme, respectueux des personnes du sexe, et assez intelligent pour distinguer les âmes d'élite, sur lesquelles
il ne voudra jamais exercer qu'une douce influence, d'égal à égal.
• M. Bovary est, plus qu'Emma, le triomphe du talent de l'auteur. Car il s'agissait de peindre un personnage nul et de lui donner une individualité et de le faire et de le maintenir vivant. Et Flaubert y a réussi. C'est admirable. Bovary est la nullité, et en cela il est un « type » un peu plus que les autres personnages du roman, étant représentatif de l'immense majorité des gens de sa classe sociale; mais encore il a des traits fort individuels qui lui donnent sa précision et son relief. C'est l'être passif, qui n'est exactement rien par lui-même, qui est modelé par ses entours comme l'eau prend la forme de ce qui la contient. Son intelligence est nulle, sa volonté nulle, son imagination nulle. Il n'a jamais ni pensé, ni rêvé, ni voulu. Ses pensées seront celles des autres, ses rêveries celles qu'un lui inspirera, ses volontés celles qu'on aura pour lui. Il est essentiellement exécutif. Sa sensibilité même, remarquezle, existe et est assez profonde; mais elle prend le caractère que l'on veut qu'elle ait. C'est une sensibilité abondante et amorphe. Il aime profondément sa femme ; mais il l'aime comme elle veut être aimée. Il l'a aimée d'une passion sensuelle tant qu'elle s'y est prêtée; il l'aime d'une adoration respectueuse et qui se tient à distance quand elle en a décidé ainsi, et cela sans paraître avoir souffert du changement. Il aime sa fille, et, selon ce que veut sa femme, ou il la caresse avec passion ou il la renvoie. C'est un être absolument passif qui a besoin d'une main qui le mène, pour agir, pour penser, et, en
vérité, même pour sentir. Il a été marié une première fois par sa mère; il se marie une seconde fois lui-même, dans une manière d'entraînement et parce qu'il aime; mais aussi par habitude. Il s'est accoutumé d'aller à la ferme du père Piouault. Il s'est accoutumé de regarder Emma. Il en vient, invité, poussé doucement, endigué par le père Rouauit, à lui dire : « Maître Rouauit, je voudrais bien vous dire quelque chose ». Il n'en dit pas plus, il n'en a jamais dit plus. Emma lui a été accordée avant qu'il la demandât. « Maître Rouauit, je voudrais vous dire quelque chose », ceci est le seul acte d'initiative de la vie de Charles Bovary.
Voyez la page admirable où le caractère végétatif de Charles Bovary est expliqué et exprimé avec une précision aisée qui semble nonchalante : « Il était donc heureux sans souci de rien au monde. Un repas en tête-à-tête, une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille accroché à l'espagnolette d'une fenêtre, composaient la continuité de
son bonheur Il se levait ; elle se mettait à la fenêtre
pour le voir partir; et elle restait accoudée sur le bord, entre deux pots de géranium, vêtue de son peignoir, qui était lâche autour d'elle. Charles, dans la rue, bouclait ses éperons sur la borne; et elle continuait de lui parler d'en haut tout en arrachant avec sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu'elle soufflait vers lui... Il partait; et alors, sur la grande route qui étendait sans en finir son long ruban de poussière, par les chemina creux où les arbres se courbaient en berceaux, dans les sen-
tiers dont les blés lui montaient jusqu'aux genoux, avec le soleil sur ses épaules et l'air du matin à ses narines, le cœur plein des félicités de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente, il s'en allait ruminant
son bonheur »
Voilà. Bovary est une plante. Il a les plaisirs et les peines, sourds, confus et profonds, du végétal paisible qui boit l'air, la lumière, l'eau et les sucs du sol. Ses mouvements sont lents, sa vie douce, languissante et minutieuse, son inintelligence absolue de tout ce qui l'entoure. Il vivra mollement, en une espèce de torpeur et de demi-sommeil continuels, vaguement satisfait de vivre, n'ayant pas de sensations particulières, et le fait de vivre étant sa seule sensation, jusqu'au jour où une blessure profonde, dont il souffrira atrocement d'abord , sourdement ensuite, et par où s'écoulera goutte à goutte, incessamment, toute sa sève, l'inclinera vers la terre et l'y couchera enfin comme desséché. — Mais ce végétal a sa physionomie. C'est une plante grasse, au dessin mou, aux formes lâches et floues, une plante amorphe. Ses gros pieds, ses grosses mains, mal attachés, son dos rond et « tranquille », ses épaules lourdes, sa figure ronde, sans modelé, son front bas, sa physionomie « raisonnable et embarrassée » donne l'idée d'un être que les eaux de la vie pousseront et rouleront d'un cours tranquille, feront glisser le plus souvent sans heurt et sans bruit, masse visqueuse, quelquefois froisseront et déchireront aux aspérités de quelque roc, toujours sans cri et sans plainte, si ce n'est sourde et étouffée. Nos numerus sumus. Il est le nombre et l'innom-
LE REALISTE. 87
brable. Il est l'un de ces milliers et milliers d'êtres qui ont cette destinée de traverser la vie, je ne dis pas sans la comprendre, ce qui est le sort de tous, mais sans commencer même à en comprendre un mot, sans se rendre compte du petit coin même où la naissance les a fait végéter, sans voir d'ensemble, même un peu, leur propre vie, leur propre existence, sans pouvoir porter leur regard au delà du jour et de l'heure qui passe.^Ils vivent pourtant, et c'est miracle. C'est qu'ils trouvent qui les porte: C'est l'institution sociale qui les place en un poste assigné où ils n'ont à faire, par respect et par instinct d'imitation, que ce qu'ont fait ceux qui les ont précédés ou ce que font ceux qui sont en des postes semblables. C'est une femme, mère ou épouse, qui veut pour eux et pense ou plutôt a quelque instinct de vigilance pour eux. C'est un ami, un M. Homais, qui leur fait faire une sottise quelquefois, des choses à peu près sensées et suffisamment suivies tous les jours. Ils peuvent ainsi aller jusqu'à une mort tardive. S'ils tombent sous la domination d'un esprit déséquilibré, ils auront l'apparence d'être déséquilibrés euxmêmes, et de chute en chute, rapidement, tomberont écrasés sous le poids de la vie qu'ils sont impuissants à soutenir.
Mme Bovary, l'immortelle Mme Bovary, aussi immortelle que 1 immortel Homais, est le plus complet portrait de femme que je connaisse dans toute la littérature, y compris Shakspeare, y compris Balzac. Pour elle Flaubert ne s'est pas contenté de nous suggérer sa biographie ; il a fait sa biographie tout entière, minutieusement, patiemment, année
par année, quelquefois jour par jour, avec le sentiment et l'intelligence à la fois de l'évolution nécessaire d'un caractère et de tous les changements successifs qui doivent arriver dans son état, et du dénouement qui doit s'en suivre. C'est la vie entière d'une âme qui se déroule sous nos yeux, avec la logique immanente qui préside aux démarches d'une âme humaine.
Le fond de l'âme de Mme Bovary, c'est le tour d'esprit romanesque; et les différentes formes que prend tour à tour en elle le tour d'esprit romanesque selon l'âge et les circonstances, c'est toute sa vie. Emma Rouault est née d'un père bon, ou plutôt bonhomme, sans principe religieux ou moral, léger déjà, un peu sensuel, et, très peu, mais quelque peu vaniteux encore. Elle a peu connu sa mère, que Flaubert, du reste, a laissée dans l'ombre, ce qui est une faute. Elle a été élevée au hasard jusqu'à treize ans dans la ferme paternelle, apprenant à lire et à écrire et ne faisant rien du tout. Elle a lu, vers l'âge de douze ans, Paul et Virginie, qui est un livre de détestable influence morale entre les mains des enfants, et elle a rêvé « la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, surtout l'amitié douce de quelque bon petit frère qui va ohercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau ». L'esprit romanesque est né. Il consiste à vivre au delà de l'horizon. Il consiste à être incapable de tirer des choses qui nous entourent leur saveur, leur grâce, leur agrément, et, si l'on y lient, leur poésie.
LE REALISTE. 89
Elles ont toujours de tout cela. L'esprit romanesque consiste à ne pas le soupçonner, et à croire que saveur, grâce, agrément, poésie et bonheur sont toujours ailleurs que là où l'on est. La manie de changer de lieu, maladie très connue des aliénistes, n'est qu'une forme de l'esprit romanesque. Emma Piouault en est déjà légèrement atteinte à douze ans.
A treize ans, Emma est mise au couvent. Elle s'y plaît. Elle adore les légendes pieuses, la poésie, imprudemment sentimentale et erotique sans s'en douter, des cantiques, les beaux fragments du Génie du Christianisme qu'on lit le dimanche par récréation. Elle se jette à quinze ans dans les romans de Walter Scott, et tout le moyen âge des tourelles, des ponts-levis et des chevaliers à plumes blanches lui entre dans le cœur. Elle aborde Lamartine, se remplit de soupirs de harpe et de chants de cygnes mourants. Juste à ce moment, elle rentre à la ferme où elle ne retrouve plus sa mère et où elle prend le commandement. Le passage de la vie contemplative et songeuse à la vie réelle et grossière la renfonce dans son romanesque. Elle regrette le couvent, selon les heures, ou rêve de Celui qui l'arrachera à la ferme, aux émanations de l'étable, à l'odeur de basse-cour, à toute cette senteur d'animalité qui flotte sur les maisons rustiques et les pénètre. Charles Bovary se présente. Le premier venu eût été accueilli. Charles Bovary est agréé. Elle est perdue.
Elle l'eût été sans doute avec tout autre; nul homme ne peut donner à une femme la satisfaction de l'esprit romanesque, excepté un roman» 1er et seulement par ses livres, el encore il ne fait que
l'exciter et ne le satisfait point. Cependant un homme sans bonté, sans amour, sans esprit romanesque surtout, mais qui, ambitieux, vaniteux et ardent, lui aurait donné l'illusion de l'homme supérieur et l'espoir de hautes destinées pour plus tard, lui aurait fait passer sa jeunesse et tout le temps favorable aux crises dans l'espérance d'un au-delà. Il l'aurait fait vivre au delà de l'horizon. Elle eût aimé, Flaubert le dit, un de ces savants laids et étriqués qui portent une brochette de décoration sur un habit mal fait. Elle l'eût aimé, admiré du moins, même avant la brochette. Elle eût parlé vingt ans mémoires, communications, études du plus haut intérêt, découvertes, enquêtes, voyages scientifiques, académie des sciences et Institut. Elle eût gagné ainsi la quarantaine, vivant toujours dans l'année suivante, ce qui est nécessaire à sa nature. Le malheur de Mme Bovary, c'est de n'avoir pas épousé M. Homais. On y songe tout le long du volume et cela donne un dernier trait, un dernier charme au sympathique pharmacien de première classe. On se dit : « Voilà celui qui aurait donné à Emma le bonheur dont elle était capable et qui aurait détourné d'elle l'orage des passions funestes. On passe toujours tout à côté du bonheur. » Se l'est-il dit luimême quelquefois? Je ne crois pas. Cette pensée, encore qu'innocente, a un air coupable qui la rend étrangère à M. Homais. Il a seulement vu le mérite de Mme Bovary, comme il sent le sien, ce qui est le commencement, mais le commencement seulement d'un vague regret que des âmes faites pour se comprendre soient séparées ; et c'est pieusement, expri-
mant la plainte mélancolique du genre humain, dans laquelle entre confusément la sienne, qu'il a écrit sur sa tombe : « Sta viator : amabilem conjugem calcas ! »
Mais c'est Bovary qu'Emma a épousé. Et Bovary n'est pas M. Homais. Ce n'est pas un imbécile. C'est un homme nul. Il l'ennuie sans espoir, et, donc, incurablement. Elle découvre en lui, tout de suite , l'homme le plus opposé d'entre tous les^ hommes à sa nature même, l'homme qui vit dans le présent, quand elle vit toujours dans l'avenir, qui vit dans le réel, quand elle vit toujours dans limaginaire, qui vit dans le lieu où il est, quand elle ne peut vivre que dans les lieux où elle n'est pas. Il est précisément ce qu'elle déteste le plus au monde : il est le réel. Si encore elle pouvait causer avec lui de ce dont elle rêve sans cesse. Mais, non seulement il n'a pas de conversation; mais il ne peut pas écouter. Tout ce que peut lui dire Emma est tellement contraire à sa complexion qu'il ne le reçoit pas, pour ainsi dire. Le rêve d Emma se brise sur lui, et pour cause, comme sur la réalité elle-même. Il est un mur compact, contre lequel les ailes d'Emma se l heurtent à tout instant et se froissent. Il a pu, non point plaire, mais être accepté, comme fiancé, parce qu'il représentait un changement , un lendemain différent de la veille. C'était quelque chose. Ce faible mérite, dès qu'il a été le mari, il l'a perdu.
Emma s'ennuie donc éperdument; mais ses ennuis et regrets n'ont pas d'objet précis. Ils flottent dans l'immense étendue de tout l'univers ignoré. Une circonstance leur donne une précision qui les avive.
\ Emma est invitée dans un noble et riche château. Elle voit la haute vie pendant douze heures. Elle admire des choses délicates et des hommes distingués, des choses et des hommes de luxe. Et elle sent ou croit sentir qu'elle ne sera pas déplacée dans cette atmosphère. Ses idées se fixent, son rêve prend une forme plus concrète. De ses mille façons de rêver je ne sais quoi, il y en avait une qui consistait à rêver Paris, boulevards, théâtres, opéra, salons fastueux, cavaliers corrects et de grand air. Des quatre ou cinq femmes romanesques qui vivaient en elle, il y en avait une qui était une snobinette, une femme admirant par ouï-dire le grand monde et ses beautés prestigieuses. Pendant quelque temps Mme Bovary ne sera que cette femme-là. Ce monde, lui aussi, est au delà de l'horizon. Il a le charme irritant des beaux lieux qu'on ne verra jamais, le charme plus irritant des beaux lieux qu'on a traversés une fois et qu'on ne reverra plus. Il lui fait paraître plus mesquine sa vie, plus basse et triste sa maison, plus laid et plus vulgaire son mari : « Quel pauvre homme ! Mon Dieu ! quel pauvre homme ! disait-elle tout bas en se mordant les lèvres ».
Et l'amant possible se présente. C'est Léon. Il est gentil. Il est jeune. Il a quelque élégance naturelle. Il n'est pas du tout désiré, souhaité sensuellement, tout d'abord. Il plaît, parce qu'il est tout à fait en homme ce que Mme Bovary est en femme. C'est un pareil, et par suite c'est un écho. Il rêve de Paris, il a lu quelques romans et il a des opinions sur la musique italienne. On peut lui parler; il peut
LE REALISTE. 93
répondre. Il y a ressemblance, sympathie, point w^ d'amour. Mais il y a confidence et épanchement. " Dans l'état d'esprit et d'âme où est Mme Bovary cette amitié sentimentale et cette fraternité dexêxas^— , serie__pourrait longtemps lui suffire. Le moment viendrait, vers la trentaine, où l'on glisserait fatalement à la faute; mais il se pourrait encore que l'accoutumance et la longue habitude de commerce fraternel l'empêchât de se produire. Il arrive qu'on ne fait pas ce qu'il était depuis longtemps naturel -qu'on fît, pour cette seule raison qu'on ne l'a pas fait. j Léon, restant à Yonville, pouvait également amener Emma à la faute ou l'en préserver.
Mais il part. L'ennui redouble, et la lourdeur des l jours et la lourdeur des rêves cent fois remaniés. [^c^ La réalité fait sentir son déboire, de plus en plus, par son implacable monotonie : « Gomme elle était triste, le dimanche, quand sonnaient les vêpres! Elle écoutait, clans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombait son dos aux rayons pâles du soleil. Le vent sur la grande route, soufflait des traînées de poussière. Au loin, parfois, un chien hurlait. Et la cloche, à temps égaux, continuait sa sonnei^e monotone qui se perdait dans la campagne.... /Tous les jours, à la même heure, le maître d'éc^fe, en bonnet de soie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et le garde champêtre passait, portant son sabre sur sa blouse. Soir et matin les chevaux de la poste trois par trois, traversaient la rue pour aller boire à la mare — » Emma est exaspérée de cette lenteur des gouttes du temps
tombant dans le vide. Elle n'a plus d'attache à quoi que ce soit. Elle en vient à ne plus ouvrir un livre : « J'ai tout lu ». Elle en vient à ne plus rêver, tant ses rêves aussi sont monotones et se présentent à elle désormais toujours les mêmes en une succession presque identique. Elle est prête pour la faute. L'auteur pourrait ramener Léon.
Il ne l'a pas fait et cela est d'une sûreté psychologique très remarquable. Certes Mme Bovary est sur le bord de la faute; certes, si Léon revenait, c'est avec lui, en un temps donné, que la faute serait commise. Mais Léon est le pareil de Mme Bovary, avec cette seule différence qu'il est plus faible encore de caractère qu'elle ne l'est. La première fois que Mme Bovary doit tomber il n'est pas vraisemblable que ce soit avec lui; mais avec quelqu'un qui ne sera pas son pareil et qui feindra de l'être, qui aura, par conséquent, cette supériorité sur elle clans l'attaque qu'il sera froid, jouant un rôle, et qu'il aura toute sa tête, elle la perdant; avec quelqu'un aussi qui a l'habitude des femmes et qui aura cette supériorité sur Emma qu'il emploiera avec elle une tactique vérifiée, connue de lui et inconnue d'elle.
Et enfin cette première chute de Mme Bovary a ceci d'original, qui est d'une observation assez profonde, que dans leur première liaison la plupart des femmes aiment l'amant et dans les autres l'amour, et que pour Mme Bovary, ce n'est pas tout à fait le contraire; mais c'est un peu l'inverse. Au moment où intervient Rodolphe, Emma a besoin d'amour en ce sens qu'elle a besoin d'un divertissement violent de ses ennuis et d'un imprévu dans sa vie. Elle n'a pas
LE REALISTE. 95
connu l'amour, Bovary ne comptant pas, et c'est à l'amour qu'elle va, non à Rodolphe, comme à un audelà, comme à une rénovation, et aussi comme à une revanche. Son premier mot après la faute, admirable, n'est pas : « Comme je l'aime! » mais : « J'ai un amant! J'ai un amant !» Et cela veut dire..., mais i] vaut mieux citer : « .... se délectant à cette pensée comme à une autre puberté qui lui serait survenue, Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, r cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire. Une immensité bleuâtre l'entourait; les sommets du sentiment étin- ) celaient sous sa pensée et l'existence ordinaire ' n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, » entre les intervalles de ces hauteurs. »
C'est donc bien de l'amour plus que de Rodolphe que Mme Bovary est amoureuse, comme plus tard ce sera de Léon plus que de l'amour qu'elle sera éprise. Cette évolution à l'inverse de l'ordinaire est un trait de profond moraliste. Mme Bovary n'est pas précisément une sensuelle ; avant tout c'est une romanesque, donc, comme disent les physiologues, une cérébrale; et donc sa première faute sera une incartade de l'imagination bien plus qu'une surprise des sens. Connaître l'amour, ce sera la raison de sa première chute; se donner à celui qu'on aime, ce sera la raison seulement de la seconde.
Et aussi toute sa liaison avec Rodolphe est surtout une affaire d'imagination. Cela est très bien suivi . C'est avec lui, qu'elle fait, cette fois à deux, et c'est ce qu'elle cherchait inconsciemment depuis dix ans,
l'éternel rêve du pays lointain, de l'Espagne avec guitares, de l'Italie avec flots bleus, de l'Orient avec minarets et palanquins. Rodolphe est comme le vase, agréable du reste à regarder et à caresser, où elle verse le romantisme qui remplissait son âme et qui en débordait. 11 faut que Rodolphe soit le héros byronien, lamartinien et à la Walter Scott qu'elle a aimé, depuis qu'elle lit, de toutes les puissances de son imagination violente et du reste mesquine. Il s'y prête. Il a quelque lecture. Elle l'ennuie, mais ou elle ne s'en aperçoit pas, parlant assez pour le dispenser de parler, ou elle trouve dans l'ennui même de Rodolphe quelque chose qui est romantique encore et qui a une belle allure byronienne. Ne nous y trompons pas, Rodolphe n'est pas celui qu'Emma a le plus aimé; mais c'est celui qui l'a le plus satisfaite;* c'est celui qui a le mieux répondu à tout ce qu'il y avait de factice dans sa nature, et elle est telle que ce qu'elle a de factice est ce qu'il y a en elle de plus important, et le factice est ce qu'elle a d'essentiel. Quand elle passera de l'amour à l'amant, il y aura une diminution d'elle-même, comme chez les autres quand elles passent de l'amant à l'amour.
Aussi la désillusion, la rupture avec Rodolphe est-elle la grande crise, la crise tragique de la vie d'Emma. Plus tard elle mourra volontairement; cette fois, ce qui est plus fort, parce qu'il indique non un coup de désespoir et une heure d'affolement, mais une rupture du ressort intérieur, elle est sur le point de mourir naturellement. Elle est à deux pas du tombeau. En perdant celui en qui elle a mis son idéal romanesque et romantique, elle a
perdu cet idéal lui-même, n'y croit plus, y renonce. Le tour d'esprit romanesque reste encore et ne pourra jamais disparaître puisqu'il est le fond de l'âme même d'Emma; mais l'espoir de le satisfaire et la conviction qu'on le réalisera ont disparu ou fléchissent. Il y a deux Madame Bovary, l'une avant Rodolphe et particulièrement avant le départ de Rodolphe, l'autre après ce départ. La seconde n'est que la lente dégradation de la première. La seconde est ce que devient peu à peu la femme romanesque à qui le roman a manqué et qui, gardant son horreur pour le réel, cherche dans le plaisir, dans l'excitation des sens, un étourdissement de sa douleur.
Mais il y a une transition. Pendant quelque temps Mme Bovary donne encore à son esprit romanesque quelques aliments comme factices et dont elle le trompe et se trompe elle-même. Elle arrange en élégies et en motifs de romance les langueurs de sa convalescence; elle joue la jeune malade et trouve quelques tristes plaisirs dans les attitudes de ce rôle. Il lui va hien; elle s'y trouve intéressante et distinguée. Elle savoure la mélancolie des mains pâles traînées languissamment sur les genoux affaiblis et las. Puis, je ne dirai pas tout à fait : elle essaye de la religion; mais elle y revient comme à la première forme qu'a prise jadis son instinct romanesque et comme au premier objet où s'est attachée son inquiétude d'imagination. Elle lit des livres de piété, achète un prie-Dieu gothique; car il faut toujours qu'elle mêle à tous ses sentiments des souvenirs littéraires; elle se répand en charités excessives; elle essaye d'avoir des conférences de haute spiri-
tualité avec l'abbé Bournisien. Quelquefois, à force de s'entraîner, elle en arrive à se donner quelque illusion de sentiment religieux; elle se compare à La Vallière et à Mme de Longueville et lorsqu'un volume qu'elle ne comprend pas lui tombe des mains, elle « se croit prise par la plus fine mélancolie catholique qu'une âme éthérée puisse concevoir » Ceci, comme j'ai dit, est la transition. Elle dure peu. Elle nous indique que, môme après l'écroulement de son idéal, il restera toujours à Mme Bovary quelques restes de l'instinct romanesqu^et__guine disparaîtront jamais. Mais^cepeiiçlantj voici la dégradation qui commence. Mme Bovary retrouve Léon. Elle l'a toujours aimé. Il était, non pas l'homme brillant et fort, aux yeux du moins d'Emma, et capable de porter le beau rêve romantique qu'elle prétendait lui confier; mais l'homme doux et gracieux, un peu féminin, un peu faible, quelle sent qu'elle dominera, qu'elle asservira, qu'elle pénétrera de son âme. Par l'âge qui déjà s'avance, Emma en est à cette nuance de l'amour féminin : ne plus chercher celui par qui on se laissera délicieusement asservir, mais celui que l'on asservira en l'adorant. Par l'évolution particulière de ses sentiments personnels, elle en est à aimer non plus l'amour, mais un être qui lui plaît et qui a avec elle des similitudes et des concordances. C'est-à-dire que l'imagination d'Emma a fléchi et que ses sens commencent à prendre le dessus, avec, persistant toujours, l'éternel besoin de s'ébrouer et de s'étourdir. En Mme Bovary, la romanesque, sans disparaître, a comme baissé et reculé, et la courtisane commence.
LE REALISTE. 99
Ce qui le marque bien et ce qui du reste en est l'effet autant que le signe, ce sont les manières toutes nouvelles de Mme Bovary. Elle devient cabotine. Elle fume, elle se promène une cravache à la main; elle veut assister à un bal masqué; elle se grise; tout en n'aimant que Léon, elle rêve d'un ténor d opéra-comique qu'elle admire un soir dans un rôle à maillot. On la vue et on la voit descendre ainsi de la sentimentale à la romanesque, de la romanesque à la courtisane amoureuse, de la courtisane à la cabotine. Cet enchaînement fatal, Ou à peu près, de ces différents états, au cours de la vie, dans une existence qui a^cpmmencé par J/absence de tout principe]^ et par la curiosité de l'impossible, est le portrait complet de la romanesque provinciale et constitue la leçon du livre. ->.
Et voyez cette progression fatale aussi à un autre point de vue. Vivre au delà de l'horizon, ce fut Mme Bovary tout entière. Or, à mesure qu'elle avance dans la vie, elle vit toujours de la même façon; mais l'horizon se rétrécit, et, lui-même, le « par-delà l'horizon » se rapproche. Autrefois Emma rêvait de voyages lointains, de paysages exotiques, de gondoles et de jungles. Plus tard elle a rêvé de Paris et de ses splendeurs. Maintenant son « pardelà l'horizon » c'est Rouen et une chambre d auberge sur le port avec un clerc de notaire.
Et cet abaissement, cette diminution, elle n'en a pas conscience; on soupçonne seulement qu'elle les sent confusément; on le croit voir à sa fureur d'agitation et au besoin, très nouveau pour elle, qu'elle a de ne pas rêver et de se fuir elle-même dans une
espèce de tourbillon. Emma est bien loin de ce qu'elle a été, sans avoir cessé d'être la môme femme : les effets derniers des aventures où sa complexion l'a entraînée démentent et aussi dénaturent cette complexion même.
Et la débâcle arrive. Ruinée, endettée à l'insu de son mari par ses fantaisies coûteuses et le désordre de sa maison, Emma se voit acculée ou à la mort, ou aux suprêmes déchéances. C'est la mort qu'elle choisit? Pourquoi? Il faut dire d'abord qu'il n'y a pas pour cela de raison très décisive. Mme Bovary pouvait glisser jusqu'au bas de la pente. Elle pouvait fuir, quitter mari et enfant et se jeter dans la pure et simple vie galante. Et c'est précisément pour marquer que cela sepouvait, que Flaubert l'a conduite jusqu'au bord même de cette voie-là et même lui y a fait faire quelques pas. C'est un acte de femme galante que de dire à Léon : « De l'argent? Je sais bien, à ta place, où j'en trouverais. A ton étude ». C'est un acte qui sent la femme galante que d'aller supplier le notaire, qu'elle sait amateur de jolies femmes. C'est un acte qui touche à la prostitution que d'aller demander de l'argent à Rodolphe, l'ancien amant qui l'a délaissée. Par tout cela Flaubert veut nous indiquer qu'il s'en est fallu de très peu qu'Emma ne tombât au plus bas degré et que cela était, sinon tout à fait dans sa destinée du moins dans celle des femmes qui lui ressemblent. Cependant il l'a arrêtée juste au moment où elle s'engageait dans ce dernier chemin, et, en partie, par l'horreur de s'y engager.
Il a eu raison. Emma n'est pas née courtisane; elle
ry
LE REALISTE. 101
est née romanesque, et son tour d'esprit romanesque l'a amenée à être à peu près une courtisane; mais cependant elle doit s'arrêter et reculer lorsque sa vie se révèle à elle comme devant être désormais celle d'une courtisane sans qu'il s'y mêle rien de romanesque . C'est ce manque qui lui est insupportable quand il s'annonce comme devant être absolu. Tout élément de romanesque, même apparent, lui échappant, Emma doit mourir. Car, que serait désormais sa vie ? Elle serait une vie réelle, aussi platement réelle que la vie bourgeoise qu'elle a tant haïe. C'est à la réalité que Mme Bovary n'a jamais voulu consentir. Il y a quatre stades : la période des rêves sans objet précis; — la période des rêves s'arrêtant et se fixant sur l'homme que l'on croit capable de les comprendre et réaliser; — la période des folies sensuelles et du délire voluptueux, à quoi se mêle encore je ne sais quelle poésie du plaisir et le sentiment qu'à se donner par amour on vit encore dans un roman, quoique plus vulgaire; — la période enfin des simples liaisons lucratives qui sont un commerce analogue à celui de M. Lheureux. C'est dans ce dernier stade que Mme Bovary est sur le point d'entrer et qu'elle n'entre pas. Elle sent que là son air respirable lui manquerait décidément tout à fait, c'est à savoir le sentiment qu'elle se fait des choses brillantes ou spécieuses, ayant quelque air littéraire et qu'on peut mettre dans les livres. Quand la romanesque a été tuée par les nécessités du réel, c'est Emma tout entière qui meurt. Sa raison de vivre a, cette fois, complètement disparu. Ce suicide n'est pas celui du remords, n'est pas précisément
celui du désespoir; c'est celui des rêves longtemps froissés, longtemps diminués, déçus enfin jusqu'à sentir qu'ils ne pourront renaître jamais.
Telle est cette merveilleuse figure de femme, assez générale pour être un sujet de méditation pour tous et pour toutes, assez particulière pour donner continuellement la sensation d'un être complètement et minutieusement vivant. Un type en son fond et en son essence, un individu par tout le détail de sa vie, par les sentiments particuliers que les circonstances lui inspirent, par l'effet qu'ont sur elle les circonstances, qui lui font prendre, et logiquement, certains chemins où la complexion ne l'engagerait pas seule à aller. Mariez Emma à un autre homme; elle sera la même dans ses pensées et très différente dans sa conduite. Ne la pervertissez pas par sa liaison avec Rodolphe et par la trahison de celui-ci. Elle sera la même en son fond et très probablement ne se précipitera pas dans la dégradation avec la même fougue d'étourdissement et de revanche.
Ainsi se font les portraits vrais, ou plutôt les vraies biographies, qui ne sont pas des portraits. Un être humain est ce qu'il est d'abord et ensuite ce que la vie fait de lui. Un personnage de roman, pour paraître vivant, doit être comme la résultante exacte et précise des forces innées en lui et des forces diverses qui ont pesé sur lui au cours de son existence.
A ce propos c'est un trait de talent d'avoir mis dans la vie d'Emma une circonstance qui aurait pu la sauver et qui ne la sauve point. Flaubert lui a
donné l'enfant, « l'enfant sauveur », et l'enfant ne l'a point sauvée. Il a voulu montrer par là que l'instinct romanesque est si fort et que l'imagination enfiévrée est si dominante, qu'ils peuvent étouffer même le sentiment maternel chez un être qui, cependant, n'est pas un monstre, et qui est plutôt déséquilibré que mauvais.
La composition du livre est une merveille. L'auteur a trouvé le moyen de nous faire vivre de la vie d'une petite ville sans que les mille tableaux où il nous la montre empiétassent jamais sur le personnage principal et en détournassent notre attention. Emma occupe toujours le centre du tableau, et nous ne cessons jamais de la voir et de la sentir présente, même quand on nous entrelient de Tuvache ou de Binet. L'arrangement de la scène du comice agricole est à cet égard un chef-d'œuvre ; mais remarquez que toutes les scènes sont disposées d'une manière analogue et qu'il n'en est aucune qui, intéressante par elle-même, ne nous ramène au personnage central au moment même qu'elle semble nous en éloigner. Rien, à cet égard, ne prête à la critique, si ce n'est peut-être le prologue, à savoir le premier mariage de Bovary; mais il convient de songer qu'il faut faire comprendre comment Bovary a pu épouser Emma. Être sans initiative, il a dû être marié une première fois par sa mère. Ce n'est que veuf et comme émancipé par un premier mariage qu'il est assez hardi pour se marier lui-même, en étant, du reste, singulièrement aidé dans cette démarche. Peut-être aussi les représentations d'opéra à llouen,
après l'épisode de Rodolphe, ne sont-elles pas très bien placées. Elles devaient l'être plutôt au début du volume, non très loin du bal chez les châtelains où est invitée Mme Bovary. Ce sont choses du même ordre, révélations de la même espèce, devant servir dans l'esprit d'Emma d'aliments aux mêmes rêves et aux mêmes confus désirs. Mais ceci n'est qu'un détail.
L'esprit général du livre est d'un écrivain consciencieux, sévère et hautain. Il est d'abord le souci de faire vrai, avec la plus rigoureuse et la plus inattaquable exactitude. Il est ensuite la haine et le mépris (trop marqués) du bourgeois de province, de l'homme « qui a des façons basses de sentir », et sans doute, on peut trouver, avec Sainte-Beuve, que le soin est poussé trop loin de n'admettre dans cette petite agglomération humaine aucune âme vraiment généreuse et aucun esprit élevé. C'est certainement un roman misanthropique. Mais ne voudra-t-on donc jamais reconnaître que le roman réaliste est la peinture de la moyenne de l'humanité et que l'âme généreuse, l'esprit élevé sont des exceptions? Est-il vrai que la moyenne de l'humanité est composée d'êtres qui ne sont ni des vertueux ni des coquins, mais des esprits vulgaires, des égoïstes, des vaniteux, des avares et des maniaques? Or s'il n'y a aucun vertueux proprement dit dans Madame Bovary, il n'y a pas un coquin, pas un. Flaubert n'a pas même montré ses personnages méchants. Il n'a fait aucune mention des hostilités et haines enragées si communes dans les petites villes. A peine quelques commérages . Ses personnages sont, les uns de bonnes gens,
LE REALISTE. 105
les autres presque de bonnes gens. Ils sont égoïstes et ils sont des imbéciles ; voilà tout. Est-ce si loin de la vérité moyenne, vue de l'œil d'un misanthrope? Et c'est bien l'occasion de délimiter exactement le rnisanthropisme de Flaubert. Flaubert a été misanthrope, non pas en tant que trouvant les hommes méchants; mais en tant que les trouvant des sots. Il a détesté la bêtise humaine avec exécration et fureur. Elle l'exaspérait. Mais il a peu cru à la méchanceté des hommes et semble l'avoir considérée comme négligeable. Ce n'est pas une misanthropie très féroce.
Et enfin, à un autre point de vue, ce livre est un acte de réaction ardente contre le romantisme. Souvent le livre paraît n'être pas autre chose qu'un pamphlet contre le romantisme et un réquisitoire contre l'influence de celui-ci. Responsables des égarements de Mme Bovary, Walter Scott, Byron, Lamartine, George Sand, les albums et les keepsakes ; responsable des égarements de Mme Bovary toute la littérature d'imagination et de sensibilité. Un autre livre de Flaubert est intitulé V Education sentimentale, celui-ci pouvait être intitulé V Education romanesque. Il est curieux, et honorable du reste pour l'un et pour l'autre, que Flaubert et George Sand soient devenus des amis qui s'aimaient de tout leur cœur vers la fin de leur vie. Pour commencer, Flaubert pouvait passer pour un ennemi furieux de George Sand. Emma, c'est l'héroïne de George Sand dépoétisée et tournée au ridicule. « Voulez-vous savoir quel est le fond de Valentine, d'Indiana et Lélia? Le voici; c'est Emma Rouault », semble dire
Flaubert à toutes les pages de son roman. « Et voulez-vous savoir ce qu'est une femme qui a fait son éducation dans les romans de George Sand? Le voici ; c'est Emma Rouault. » — De sorte que le terrible contempteur des bourgeois a écrit un livre qui est directement inspiré de l'esprit des bourgeois de iS^o. Leurs récriminations contre le romantisme « réhabilitant et poétisant la courtisane », contre George Sand muse de l'adultère, se retrouvent précisément, et mis en acte et en faits, dans Madame Bovary . L'intention n'est pas douteuse. A chaque ligne du roman il est écrit : « Les bourgeois sont des sots;' mais la femme qui a des aspirations à la vie artiste j et qui veut échapper au bourgeoisisme est la plus \ sotte entre tous ». Le dualisme éternel de Flaubert et qui était un de ses tourments, une de ses gênes et une de ses forces, se retrouve ici. Il avait en lui un roman*. tique qui trouvait la réalité plate, et un réaliste qui trouvait le romantisme vide, et un artiste qui trouvait les bourgeois grotesques, et un bourgeois qui trouvait les artistes prétentieux, et le tout était enveloppé d'un misanthrope qui trouvait tout le monde ridicule. Si Madame Bovary est un si grand chefd'œuvre c'est que Flaubert s'y est mis tout entier et que le livre a été écrit par un romantique qui s'offre des têtes de bourgeois comme figures à nasardes, et par un réaliste qui analyse un cerveau d'héroïne de Sand pour montrer à quelles billevesées se ramène et se réduit sa spiritualité ambitieuse. Et aux deux opérations, il a pris un plaisir extrême, qui n'était pas sans férocité. Trouver le moyen d'exhaler à la fois toutes les haines du romantisme contre le bourgeois,
LE REALISTE. 10
et toutes les rancunes du bourgeois contre le romantisme, il y avait du ragoût. ^st
Quant à la moralité de l'œuvre, je n'en dirai rien du tout. Madame Bovary peut être funeste ou salutaire. Il est très facile de prendre Emma pour modèle en se disant que rien n'est plus simple que d'éviter les fautes d'économie domestique qui seules, et non pas son inconduite morale, l'ont menée à la mort; et le livre sera parfaitement corrupteur. Il est facile aussi de croire, comme l'auteur, que le désordre moral et le désordre matériel s'enchaînent toujours,^et, l'un associé à l'autre, mènent à toutes les ruines; et le livre sera d'une haute moralité. A tout prendre, c'est selon l'esprit dans lequel il sera lu qu'il sera bon ou mauvais, ce qui revient à dire que chacun le fera ce qu'il est lui-même et que, par conséquent, il est en soi indifférent. Si l'on veut, en reprenant le mot célèbre qui n'est pas juste du tout, ce livre est moral comme l'expérience. Seulement l'expérience n'est pas morale. Elle n'est pas immorale non plus. Elle n'enseigne nullement le vice, puisque le vice ne réussit guère. Elle n'enseigne aucunement la vertu; puisque la vertu ne réussit pas non plus beaucoup. Elle enseigne un entre-deux, qui est fait de prudence et de soin d'éviter l'excès en
toutes choses, en bien comme en mal. Elle enseigne
l'ordre, la régularité, la probité, l'exactitude et la prévoyance, toutes les qualités moyennes qui ne sont pas des vertus. Tout livre réaliste, par définition, s'il est bien fait, enseignera cela el o'ensei gnera pas autre chose. Madame Bovary est un liv réaliste très bien fait.