‹ FlavieChapitre 6 sur 15 · LAVIE · texte numérisé non relu

LAVIE

Tu as su par mon père, qui fa écrit plusieurs fois, que j'ai été malade peu de jourg^ mais que ma convalescence a duré plusieurs semaines.

J'avais eu un commencement de fièvre cérébrale qui a avorté. Deux mois de langueur et d'affaiblissement physique ont changé forcément mes habitudes, et je peux dire que la nature m'a aidée maternellement à devenir plus calme, plus sédentaire , partant plus studieuse et plus raisonnable.

Et puis, puisque je clos aujourd'hui sans retour une phase de ma vie, je peux bien te dire que cet engouement, ce caprice, cette passion, si tu veux, a été pour quelque chose, pour tout peut-être, dans ma conversion. Je serais injuste si j'oubliais volontairement que la conduite et le langage de cet homme étrange m'ont fait réellement un grand bien. Je l'estimerai toute ma vie, et je crois pouvoir dire que mon mari lui devra son repos et sa sécurité.

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Vois-tu, j'avais vécu trop factice, antinatureile, dans le convenu du monde, dans le septicisme de l'esprit et dans le vide du cœur Ven étais lasse, je commençais à avoir honte de moi-même, et il fallait que tout cela vînt aboutir aune explosion, à une grande folie, à une idée de dévouement !

Eh bien, cette folie a eu pour objet, grâce à mon étoile, je le reconnais, un homme excellent! magnanime, sage comme Nestor, en dépit d'un cerveau fantastique ; une bonne et belle âme €nfin, et cet homme a été le médecin de mon esprit malade. S'il m*eût raillée, s'il m'eût dit tout ce qu'un homme plus expérimenté et me connaissant mieux eût pu et dû me dire à ce moment-là, j'étais perdue. Je me serais, à coup sûr, jetée ds^s les rêves et dans les romans. Il le fallait bien, puisque j'avais tant dédaigné et tant raillermoi-même l'idéal et les grands sentiments! i Mais sa confiance et sa naïveté m'ont sauvée. Il {

n'a fait ni l'étonné, ni le modeste, ni le sceptique ! Il ne s'est pas aperçu que j'étais profondément ridicule.

Avec lui, j'ai commencé à me prendre au sérieux. Je ne sais pas si j'ai aimé, mais j'ai cru aimer; j'ai souffert, j'ai tremblé, j'ai pleuré.

Tout cela m'a été bon. J'avais appris d'ailleurs, déjà, en l'écoutant, que le mérite d'un homme n'est ni dans ses habits, ni dans ses chevaux, ni dans sa manière d'entrer dans un salon, I ri dans aucun de ces riens dont, sans en contenir, j'étais éblouie.

J'ai cessé d'être bête en écoutant un homme à idées. J'ai fait la découverte d'une variété nouvelle dans la tribu des épousables. L'homme sérieux m'est apparu non plus comme un pédagogue malpropre et caricature, mais comme un [être mieux doué et plus honorable pour une femme que l'homme frivole et pimpant.

Aussi ai-je cessé de faire des théories sur le

mariage au point de vue du rôle à jouer dans la monde.

J'ai donné ma démission de femme à la mode.

Je pense sérieusement, aujourd'hui, aux choses^ de la famille, et je crois que j'y serai facilement et doucement initiée pcir celle de mon mari. Il a une sœur charmante, vertueuse et point prude ; un père très-instruit et très-bon ; une mère pieuse mais tolérante. Quant à lui, je crois être dans les meilleures conditions de bonheur. J'ai pour lui une amitié réelle et en lui une confiance absolue.

Nous passerons l'hiver à Paris, et je te le pré^ senterai. |

Maintenant, si tu veux savoir des nouvelles mes anciens amis, je te dirai que Malcolm est en Angleterre, en voie d'épouser la mésange 1 ; que lady Rosemonde m'a écrit, à l'occasion dô mon mariage, une lettre charmante, tout à fait bonne et franche. La petite Ann y a glissé quel^j

qaes mots naïfs et tendres. Celle-là n'a jamais cessé, dit-on, de m'adorer.

J'ai absolument perdu de vue les beaux et les belles de Rome et de Florence, les marquises, i les abbés et tutti quanti.

Quant à celui dont je t'ai tant et trop parlé, j'ignore absolumeM où il est.

J'ai su par mon père qull avait pris la route de Berlin; mais il ne nous a pas donné signe de vie, et je pense bien que ce sera toujours ainsi.

Je ne désire pas qu'il en soit autrement. J'aime mieux qu'il reste dans son nuage comme un esprit mystérieux dont je ne souhaite plus l'apparition, mais dont le souvenir me reste doux et dont la bénédiction m ^ portera bonheur.

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