‹ "Fleur de l'air"Chapitre 1 sur 27 · ET 11, RUE SAINT-BENOIT · texte numérisé non relu

ET 11, RUE SAINT-BENOIT

st une énorme masse grise ie obscurcise soleil. A son passage, des flots de pousère s'arrondirent sur les routes, montèrent

ment en D et la masse, grossie

nes vertes € où iln'y nee rien à prendre, es milliers de vipères, rageuses de ne

lesser. Il emportait son avalanche

monstrueuse, enlevée à la pampa — cette!

immensité de solitude — comme un insolent | défi, comme un blâme peut-être, aux villes et, aux villages du littoral — produits hâtifs d'une! civilisation expansive, : |

Les citadins, surpris par les furieuses rafales, appliquaient avec conviction leur visage apeuré!

contre les murs, les yeux et la bouche herméti-

quement fermés. | Dans les champs, sur les chemins, les voyageurs ou les étrangers se couchaient, le ventre à

terre; les troupes d'animaux se resserraient, se

plaçant en rond, la tête au centre.

Une tristesse s'épandait dans les sl avec cette ombre succédant au soleil. | |

Celui qui voit pour la première fois un pareil spectacle est terrifié ; cependant, il se reproduit assez souvent, avec plus où moins de force, dans/ l'Amérique du Sud. Comme toutes Les choses { violentes, du reste, il dure peu. |

“M'e Lucienne Saenz, respectable personne

approchant de la cinquantaine, ôta ses lunettes, qui ne lui servaient de rien dans ce momentlà, et piqua son aiguille sur la pelote.

— On respire du sable, murmura-t-elle.

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Hanssant alors la voix et sa stalure, qui n'en

avait guère besoin :

— Maria! Petrona! Flor! Tout est fermé là- ‘haut ?

— Oui, oui, mademoiselle, répondit une

mulâtresse, à la bouche fendue à plaisir comme

par un chirurgien, à la taille souple, quoique

très sanglée dans son corset. Je voyais venir la tempête depuis une demi-heure, et j'avais pris mes précautions. Mademoiselle ne s'était donc pas aperçue.…. ? |

— Non, j'étais occupée à ma dentelle. La

poule grise est-elle rentrée au poulailler? de-

-manda M'* Saenz avec inquiétude.

Mais Petrona la mulâtresse, légère comme

une sylphide, avait déjà filé à la cuisine.

— Le déjeuner est servi, mademoiselle, dit

alors une petite voix douce, sans aucun souci

de la formule usitée.

— Es-tu sourde, Flor?... La poule grise ?….

— OÜh! mademoiselle, elle n’est pas sotte, allez! Je ne savais pas que le mauvais temps était là, tout près, moi! mais elle le savait, la poule ! Elle est avec les quinze petits poussins :

je les ai comptés. Désormais, je ne veux plus

est en sûreté avec les poussins, cela suffit. Le]

soudain abaïissée d'un ton.

- monsieur lui a dit de mettre les chevaux et Ha

- voiture à l'abri. dans l'écurie.

i RLEUR DE L’'ATR ?

dire : « les bêtes », car elles ne sont pas bêtes du tout, du toul! Elle est arrivée, comme si on l'avait avertie. |

— Je ne l'en demande pas si long, Flor. Elle

docteur est là?

— Oui, mademoiselle, répondit la voix douce)

— Pierre a dételé?

— Non, mademoiselle. Il est arrivé tout Juste

au moment où la tempête se levait..… Alors,

— C'est bien. Après déjeuner, il accompagnera

: à | le docteur au Rosario, pour chercher Louis. |

Une indicible satisfaction se peignit sur le visage un peu dur de Lucienne Saenz.

— Monsieur à dit à Pierre qu'il voulait v aller tout seul, fit la petite voix un peu plus impérative.

— En effet, cela vaut mieux. Pierre pourra

passer son après-diner à neltoyer le breack et à

blanchir l'écurie à la chaux. Va le lui dire, sil

est à la cuisine; mais ne sors pas. Par ce temps,

on ne peul pas ouvrir les portes. | | |

vel

Elle s’en alla, trottinant, les pas courts et pressés — comme ceux d’une souris — {ransmettre Les ordres de la maîtresse de maison.

Elle avait dix ans à peu près, un petit corps frêle, des cheveux blonds, presque blancs, épais et lisses, des yeux clairs et verdâtres, très ronds, très ouverts, des yeux où l'on pouvait lire et * qui semblaient les portes de son âme.

Pour le moment, point n'était besoin de ses

yeux. Sa robe noire sans taille, trop longue, disait assez le grand deuil que révèlent les pauvres petites mal habillées, quand la main douce de la mère n'a point passé sur les cheveux ébouriffés et noué le ruban des ceintures.

Un tablier noir, à manches vastes, la recouvrait, sans laisser voir ses Jambes, — cette coquetterie des petites filles, — mais seulement deux pieds noirs, minuscules. Et noire ainsi, du haut en bas, la fillette paraissait une tache d'encre surmontée d’une goutte de lait, tant son visage avait de blancheur.

Elle regardait maintenant la table de la salle à manger, inquiète d’avoir oublié quelque chose. De nouveau, et par acquit de conscience, elle

ssuya les verres, ce vilain temps les faisant pa- | | 1.

raître troubles ; puis elle plaça la chaise devant chaque couvert, le poivre devant celui de M"° Lucienne, qui en ajoutait à tous les plats, autant que dans sa conversation. Satisfaite enfin de son ouvrage, elle attendit, sa serviette sur le bras. |

Le docteur parut, respirant avec force.

— Où donc est la table? Où donc est Flor?

fit-1l en badinant. Il faut allumer la lampe en plein midi! Nous voilà au milieu du brouillard ou dans les mines du Creusot. |

Flor posa avec précaution sa lampe sur la table.

— Enfin, je te vois! Bonjour, poulette, bonjour ! dit M. Mendel en la soulevant par les coudes, pour approcher les petites Joues de ses lèvres.

M’: Lucienne s’assit en face de son beaufrère, Flor à l’autre bout de la table longue, entre des plats de dessert et la corbeille de pain.

— Tu as encore oublié les carafes, Anita! Tu ne sauras donc jamais mettre le couvert! |

Elle l’appelait Anita quand elle était en codore, /

— Tu dois apprendre au moins le service d

ÉRÉEUR DE L'AIR" 1

| la salle à manger, muchachita!. Il n y a plus

que deux domestiques dans la maison, il faut te secouer |

À ces mots, les larmes vinrent aux yeux d’Anita Kerven, surnommée Flor par ceux qui Paimaient. Elle comprit bien, dans sa petite âme endeuillée: « Il n’y a plus que deux domestiques dans la maison ! »

Il y en avait une de plus, autrefois : sa pauvre mère ayant rempli les fonctions de gouvernante pendant près de cinq ans, chez Le docteur. Elle avait fermé les yeux de M"° Mendel, une Argentine bonne et douce.

Elle s’en était allée aussi, d’une maladie de cœur... Par là elle avait souffert le plus, et: par là elle mourait, après une agonie plus morale que physique, laissant sa fille seule, en

… pays étranger ! Et comme c’est l'habitude dans Là république Argentine, où la plus jeune des

servantes prépare le maté, la fillette le servait à la na — mademoiselle Lucienne — et courait

souvent pour chercher le paroissien, le mou-

choir, les gants oubliés.

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