‹ Fleurs d'ennui, Pasquala IvanovitchChapitre 2 sur 13 · FLEURS D'ENNUI H · texte numérisé non relu

FLEURS D'ENNUI H

Je courais dans ce jardin avec une jeune fille que j'aimais comme une grande sœur , et dont la mémoire, déjà lointaine, est mêlée pour moi à ce charme inexprimé des bois de la Limoise.

Elle était bien enfant, alors surtout.

« Veux-tu voir arriver toutes les chauves-souris autour de nous? dit-elle. Je sais comment on fait pour les appeler. »

Alors elle grimpa sur les branches basses d'un vieux poirier, et se mit à agiter son mouchoir en l'air.

En effet, elles arrivèrent toutes, effarées, pour voir ce que c'était que cette chose blanche qu'on leur faisait danser dans l'obscurité. Elles venaient même si près, que Ta peur nous prit de les voir nous tomber dessus, et nous nous sauvâmes en courant dans la maison...

Chauves-souris, pauvres bestioles, objet d'horreur pour tout le monde; pour moi, bêtes des soirs d'été, ne volant que dans l'air chaud des beaux jours... Je leur pardonne leur laideur et je les admets, parce qu'elles ont déployé leur vol fantastique dans l'air pur de mes belles soirées d'autrefois, et que je les retrouve mêlées aux souvenirs des étés de mon enfance...

Plus tard, à Paris, j'habitais, au quartier Latin, une petite chambre d'étudiant, froide et grise, encombrée de livres classiques et de cahiers.. Un

tableau noir et delà craie, des choses laides et tristes.

J'avais dix-sept ans. Après un hiver d'études, longue saison d'ennui, de premières fatigues, de premiers écœurements, il arriva que le printemps fit son apparition, comme c'est la loi de nature.

Un soir de mai, le temps étant devenu tiède, j'étais resté accoudé à ma fenêtre haut perchée, — rêvant de m'en aller... J'avais là des perspectives mélancoliques de cheminées, de vieux toits noirs, le clocher de Saint-Étienne du Mont, le clocher de Sainte-Geneviève. Cette belle soirée me semblait étrange, tombant sur toutes ces choses maussades; je m'étais figuré qu'à Paris le printemps ne viendrait jamais.

Il était venu tout de même ; la soirée était douce, et j'apercevais en bas, sur une fenêtre, de pauvres lilas fleuris.

La nuit tombait. Et tout à coup je vis deux cnauves-Bouris qui décrivaient des courbes folles sous ma fenêtre... Avec quel plaisir je les saluai, ces deux pauvres vilaines bêtes! C'était pour moi plus que les premières hirondelles, ces deux premières chauves-souris : vraies messagères de l'été, messagères des vacances, du départ et de la liberté.

Sans compter que j'espérais bien ne pas y revenir, dans ce gîte noir... Et, en effet, je n'y revins pas : on me donna iûa volée pour ailleurs, et je pris un grand vol qui me mena très loin ; on ne me revit plus au Quartier...

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Vous savez, Plumkett, que, si je n'ai jamais été enfermé dans un lycée, je n'ai pas non plus beaucoup langui au quartier Latin. Je n'y ai guère passé qu'un an, juste assez pour en avoir une idée. Je traînais tout autant que les autres, mon Dieu» dans les divers établissements de la rive gauche ; mais j'y avais les allures inégales, — brusques ou timides, — effarées, d'un oiseau qu'on aurait pris déjà grand pour le mettre en cage; j'y ai éprouvé bien des étonnements; j'en ai emporté des souvenirs de choses fades, écœurantes, malsaines. Il y a des gens qui ont chanté cette vie là; moi, je n'ai jamais compris la poésie de la mansarde, ni de la grisette, ni de l'estaminet.

...Une dernière chauve-souris me repasse en tête, amenée par les autres, mais elle est grosse celle-ci, par exemple; elle appartient à l'espèce énorme et affreuse des roussettes, qui habitent les régions toujours chaudes de la terre.

Je connaissais à la côte de Guinée un vieux forban qu'on appelait le père Barez (c'était beat*coup plus tard ceci; j'avais environ vingt-trois ans, et déjà j'avais couru les cinq parties du monde).

C'était un vieil homme bizarre que le père Barez, fort connu dans les comptoirs de la côte : type d'une espèce aujourd'hui perdue, mulâtre de je ne sais où, ex-pirate et négrier; revendant, quand' il en avait assez, ses négresses avec les enfants qu'il

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leur avait faits, le tout en bloc, au plus offrant; trafiquant de tout, et fourrant toujours dedans son monde.

Brave homme au demeurant, il disait avec un gros rire, en montrant ses dents blanches : « Mes amis, quand f avalerai ma gaffe, je pourrai au moins dire que j'ai vécu ! » Et c'était vrai, il avait vécu, de la vie excentrique et tourmentée des anciens forbans; il avait eu même son heure de fortune et de splendeur : on montrait encore, dans un coin du pays mandingue, les restes d'un palais fantastique qu'il s'était autrefois fait construire pour y donner d'étranges fêtes.

Sur ses derniers jours, s'étant fait ermite, il avait obtenu du gouvernement français le commandement de la rivière Ponga. Et il s'en tirait à merveille, grâce aux alliances qu'il s'était depuis longtemps ménagées avec les chefs noirs ; il était tout à fait l'homme de la situation.

Un jour, nous apprîmes que le père Barez était mort, et nous nous rendîmes au plus tôt dans la rivière Ponga, qui se trouvait par suite de cet événement livrée aux factions et à l'anarchie.

Quand nous arrivâmes, la case du vieux pirate, à l'ombre de ses grands arbres exotiques, était verrouillée et barricadée; personne n'y était entré depuis que le mort en était sorti, et on nous attendait pour le partage.

Il s'échappa de là dedans, quand on ouvrit, une

FLEURS D'ENNUI Si

chaleur concentrée, un air irrespirable. Des objeU extraordinaires étaient éparpillés partout en fouillis inquiétants, et il y avait, plaquée au mur, une roussette brune, qui dormait la tête en bas comme c'est Thabitude des chauves-souris. Elle s'éveilla effarée quand elle vit pénétrer la lumière, et, déployant ses membranes chauves, elle se mit à voler à tire-d'aile, en se heurtant partout comme une folle.

Un matelot breton, qui avait peur, l'abattit d'un coup de bâton, en disant : « C'est l'âme du vieux! »

Moi, je fus tout de suite de l'avis de ce brave garçon, cela ne pouvait être en effet que l'âme du vieux : n'ayant pas su monter plus haut, elle était venue, sous forme de bête horrible, se coller au mur.

Je l'ai encore chez moi, cette roussette, — dans un cabinet qui est voué aux choses invraisemblables et aux souvenirs empaillés de mes promenades par le monde. — Elle est confite dans un bocal d'esprit de vin, la tête de côté, tirant la langue, et, comme elle n'est pas belle à voir, je l'ai légèrement dissimulée derrière un caïman. Il y a sur le flacon une étiquette, un peu jaunie par ses voyages en mer, mais où on peut lirj : Ame du père Barez.

De son vivant, le vieux négrier avait coutume de dire que le diable hériterait de son âme; il se trompait, et c'est moi qui l'ai eue—

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Plumkett. — C'est tout un. Mais, que voulez-vous! il l'avait bien mérité, après tout, ce vieux, de finir entre vos mains.

Troisième œillet d'Inde.

On n'est jamais bien qu'ailleurs, mon cber Loti, vu qu'on s'ennuie partout. Donc, il n'est pas mauvais, de temps à autre, de s'en aller de partout où l'on est. Un certain nulle part fait d'inconscience universelle et d'anéantissement absolu, ce serait beau ! Qu'il existe ou non, ce néant, éternel sommeil sans rêves, plus doux que tous les rêves, je l'aime...

Que nous serions donc heureux si nous pouvions laisser dans quelque coin cette défroque de chair et d'os, destinée à faire de Y humus pour les générations futures. Songez qu'il nous faut la nourrir, la vêtir, la présenter convenablement dans le monde, et que, pour nous récompenser, il n'est pas de sottises auxquelles elle ne nous entraîne.

Comme il doit être bon, le moment où notre âme s'envole comme un léger papillon aux ailes d'or, bien loin, bien loin de cette grossière chrysalide ! (Excusez, mon cher ami, cette image du papillon aux ailes d'or qui n'est peut-être pas bien neuve.)

Et si ce qui s'envole de la chrysalide, c'est rien, — cela n'en vaudra que mieux !

On pourrait essayer ce saut dans l'Inconnu ; mais

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gera-ce un vol, une chute, ou encore rien?... Et puis notre manque d'habitude de la chose (vu qu'elle n'arrive jamais qu'une fois) nous arrête toujours, et retarde sans cesse le plus beau jour de la vie, qui est celui de la mort.

En attendant donc que ce moment heureux vienne par la force destructive du temps ou des événements, allons nous promener tous les deux. — Voulez-vous ?

Si chacun de nous laissait de lui-même avant de partir tout ce qui est bon à baisser, il ne resterait rien. Alors personne ne partirait; il n'y aurait donc pas de promenade, et par suite pas de récit, pas d'œiliet d'Inde. De simples pages blanches. Or, le public capable d'apprécier une semblable littérature n'existe guère dans nos pays, dont la civilisation est encore relativement en enfance. Je ne vois guère qu'en Orient, chez ces peuples millénaires arrivés au summum de la sagesse par les contemplations perpétuelles dans lesquelles ils laissent si heureusement tomber leurs vagues pensées, un public capable de trouver plus d'intérêt à des pages blanches qu'à toute autre chose, et encore faudraitil le chercher surtout parmi les fakirs et les derviches.

Non, chez nous, il faut que ces pages soient couvertes de petits caractères noirs, alignés et ponctués. Donc, sacrifions au faux goût du jour comme tant d'autres l'ont fait avant nous : qu'il y ait un récit,

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deux voyageurs, et un quelque part où ils se promèneront.

Ou irons-nous? Voilà la question. Que feronsnous? Que dirons-nous ? Ne réfléchissons pas trop, car nous ne partirions pas. Ne songeons pas à ce que nous allons faire, car nous ne ferions rien; à ce que nous allons dire, car il vaut toujours mieux se taire que parler. Rien vaut toujours mieux que quelque chose.

Vous croyez peut-être, ô Loti si naïf et si rusé, que je vais vous emmener dans ce que les clercs d'avoués appellent les « hautes sphères de l'idéal ».

Non, vraiment : l'idéal, c'est trop bête à la fin ! Et trop commun aussi, puisque tout le monde se mêle d'en avoir.

Donc, c'est sur terre que je vous emmène, et en Chine, pour nous reposer de votre Polynésie, et de vos pays musulmans, qui sont usés au oossible...

Mais, attendez donc, il faut ménager la vraisemblance de ce récit de promenade en commun. Il est évident que nous n'avons pas pu combiner tranquillement cp voyage, comme deux bons compagnons qui se préparent à cheminer côte à côte en échangeant des impressions heureuses et humoristiques; car, suivant nos habitudes, nous nous serions querellés avant le départ, et finalement nous ne serions pas partis.

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