‹ Fleurs d'ennui, Pasquala IvanovitchChapitre 5 sur 13 · MÉM · texte numérisé non relu

MÉM

Ce dimanche des chrétiens, jour de fête et d'orgie dans la ville basse, pour les marins, les soldats et les marchands venus de France, ne pouvait avoir rien de commun avec leur vie cloîtrée. — Alors pour quels époux attendus, ces parures? — ou pour quelle solennité mystérieuse?...

La belle nuit de mai qui descendit ce soir-là sur Alger les trouva vêtues comme des aimées, avec la recherche et l'apparat des anciens jours.

Joli baleinier, veux-tu naviguer?

Joli baleinier, Joli baleinier.

Ils allaient toujours, au hasard des rues biscornues qui serpentaient devant eux.

Ils avaient traversé des quartiers extraordinaires, tout illuminés de lanternes et de girandoles en papier, tout remplis de Bédouins et de burnous; — il y avait autour d'eux par instants du bruit et des cris, — un brouhaha de voix gutturales et profondes, — des conversations dans une langue grave, coupée d'aspirations dures. — Au passage, on leur jetait des imprécations ou des moqueries.

Dans des espèces de bazars, — entrevus vaguement, — on vendait des choses sans usage connu • des loques poudreuses de soie et d'or, pêle-mêle

FLEURS D'ENNUI Tî

avec des chapelets d'oignons enfilés; et puis des courges, des oranges; des légumes avec de vieilles babouches, et des poissons secs, à côté de paquets de fleurs d'oranger qui embaumaient.

Il y avait des échoppes comme des tanières, au fond desquelles des marchands au teint de momie, accroupis, emmaillotés dans des burnous sordides, semblaient des spectres au guet. — Des trous, en manière de porte , s'ouvraient sur des bouges pleins d'objets qui papillotaient devant leur vue trouble ; on y faisait la barbe à des gens, avec des rasoirs énormes, — à côté d'autres qui prenaient du café, ou qui chantaient, la bouche grande ouverte, en jouant du tambour.

Quelquefois c'étaient là dedans des musiques assourdissantes : des grosses caisses frappées à tour de bras par des hommes en sueur, des fifres criards dans lesquels on soufflait à les rompre, — des hurlements d'enragés. — Et, de temps en temps, menés par une petite flûte — qui filait des sons doux, doux, et des mélodies plaintives, — des hommes dansaient ensemble, avec une rose piquée sur l'oreille, en prenant des poses gracieuses et lascives debayadères.

Et des femmes, tout enveloppées de soie blanche, passaient avec un semblant de timidité et de pudeur qui se cache; on ne voyait d'elles qu'une forme neigeuse et voilée, ayant deux grands yeux peints, admirables.

Au milieu de tout cela, je ne sais quelle chaleur

irritante ; et puis des senteurs spéciales à l'Algérie, des exhalaisons de corps humains et de détritus organiques surchauffés au soleil, — avec des odeurs d'épices, et d'aromates, et de musc et de fleurs.

Ils ne s'étonnaient plus de repasser dix fois de suite, et encore, et toujours, par les mêmes endroits, comme dans les labyrinthes. — Ils prenaient seulement garde de ne pas se séparer, ce qui est la dernière lueur de raison des hommes ivres, et choississaient de préférence les rues hautes, aimant mieux monter que descendre, de peur de tomber.

Et puis ils retrouvèrent le silence et l'obscurité.

En montant encore, ils étaient arrivés maintenant au point le plus élevé de la ville arabe, dans le quartier d'Alger qui est, la nuit, le plus sombre et le plus solitaire.

C'était noir, noir, ces rues étroites et voûtées. Les murs étaient si vieux, qu'ils étaient usés. — Les étages montaient en débordant les uns sur les autres, et les deux côtés de la rue se touchaient, s'élayaient par le haut, soutenus par des rangées de grands jambages de bois tout enchevêtrés. On avait accumulé là-dessus tant de couches de chaux, que toutes ces choses blanchies étaient soudées entre elles et en avaient perdu leurs formes, comme mortes de vétusté.

Les portes, rares, se renfonçaient bien bas, comme pour se cacher, et dans ces grands pans de murs, qui s'en allaient de travers avec des airs caducs, il n'y avait jamais de fenêtres; si, par hasard on avait été obligé d'y percer une ouverture, on Pavait faite toute petite, et entourée d'une cage de fer.

Cela semblait mystérieux et impénétrable.

Leurs pas mal assurés butaient contre de vieilles marches de pierre, toutes bossuées et informes, et il y avait de distance en distance de blanches traînées de lune, qui ressemblaient à des linceuls.

Le silence de nouveau les gênait, et l'inquiétude de cette ville les avait repris...

Tout à coup, en haut d'un de ces grands murs qui bordaient la rue morte, un trou, aussi irrégulier que la percée d'un boulet, s'illumina d'une lueur rosée, et une tête de femme y apparut comme une vision.

Elle était éclairée en plein, sans doute par quelque flambeau placé tout près d'elle à l'intérieur, et sa figure resplendissait, toute lumineuse au milieu de la nuit.

C'était Fatmah qui avait entendu leurs chants, et

regardait de là -haut quels étaient ces passants nocturnes.

Elle était si bien peinte que ses joues rondes et lisses avaient l'éclat des poupées de cire. Ses yeux ombrés étaient plus grands que nature. Entre ses longs cils noirs, on voyait ses prunelles remuer sur de Téniail blanc, et elle souriait à demi, le regard baissé vers les hommes ivres.

Ses cheveux étaient pris dans un petit turban en gaze d'or, et sur son front retombait une couronne de sequins d'argent séparés par des perles de corail. Une quantité d'anneaux lourds et magnifiques étaient passés à ses oreilles, et plusieurs rangs de fleurs d'oranger, enfilées avec d'autres fleurs rouges, pendaient de sa coiffure sur les plaques de métal qui ornaient son cou.

Son visage était juste encadré dans le trou. On ne voyait jus plus bas que ses colliers, et elle avait l'air d'une uHe sans corps. Elle avait le charme d'une chose pas naturelle qui aurait pris vie...

Us s'étaient arrêtés, saisis et craintifs devant cette apparition

Elle, les v gardant avec un nouveau sourire, entr'ouvrit «;s lèvres, montra ses dents brillantes, et fit :« Pst pst!... »

XXYII

Ils ne voulaient pas, les trois Bretons, ils avaient peur. Cette femme parée comme une idole dans ce lieu triste leur inspirait une crainte superstitieuse... Et puis aussi elle ressemblait à la Vierge de quelque chapelle bretonne, adorée dans leur enfance, restée gravée dans leur imagination naïve de pauvre mousse, avec une parure d'un luxe aussi sauvage, et une coiffure semblable, faite d'argent et d'or.

Mais les trois Basques étaient plus entreprenants ; ils se sentaient en humeur de bonne fortune. Elsagarray, cherchant par où on pouvait bien entrer dans la demeure de cette belle, finit par découvrir la petite porte basse qui se dissimulait dans le retrait du mur, et se mit à frapper.

Le judas s'enlr'ouvrit, et la tête charmante y reparut, à deux pas d'eux, éclairée par une lampe de cuivre.

Garçon sceptique par nature, et habitué aux manières des femmes perdues, Elsagarray le canonnier eut l'impudente idée, pour se faire ouvrir, de montrer une pièce blanche qui par hasard lui restait.

Macache (jamais) I fit la jolie tête sans corps,

en claquant de la langue d'un air dédaigneux et désappointé.

En effet, ce n'était pas son tarif.

Et, passant par le judas ses petites mains aux ongles teints en rouge, elle indiqua en comptant sur ses doigts qu'il lui en fallait cinq fois plus.

Les trois Bretons avaient bon cœur:

« Tiens, dit Yvon, je te les donne! » — et il mit dans la main d'Elsagarray le reste de sa bourse ; la somme exigée se trouva complète.

Kerboul et Le Hello, réunissant tout leur avoir, voulurent le donner aussi à Guiaberry, pour Fizah qui venait de paraître. Le marché rapide fut conclu pour les deux sœurs, et les deux Basques passèrent en se baissant par la petite porte sinistre.

Barazère restait, qui voulait entrer aussi, pour les grands yeux mornes de Lalla-Kadidja la mère. Il avait aperçu derrière Fatmah ce lourd regard noir.

Il n'avait plus rien, lui, et les trois Mauresques inquiètes allaient s'unir pour essayer de le chasser dehors.

Mais, à ce moment, Lalla-Kadidja sentit qu'elfe était vieille, et, remarquant que Barazère était beau et qu'il était ivre, elle le prit par le bras avec un sourire cynique, pour l'entraîner auprès d'elle...

La porte lestement retomba sur ses charnières

massives, et fut, en un tour de main, verrouillée par de grandes barres de fer.

De p ^ofundis /... Les trois qui restaient dehors se regardèrent, essayant encore une fois de démêler leurs idées, et puis s'assirent par terre, sur les pavés, pour attendre...

Ils voulaient rester là, comprenant encore qu'il ne faut pas se séparer dans un lieu pareil. Us augu> raient mal de cette maison qui venait de se refermer sur leurs compagnons de bord.

Si un Breton y fût entré, ils l'eussent attendu jusqu'au matin. Par tous pays, entre matelots qui couvrent bordée la nuit, ce lien résiste le dernier à l'égarement des plus ivres : on ne se quitte pas entre en*fants d'un même village ou d'un même pays.

Mais ces canonniers après tout étaient des Basques, et, le matin, ils les connaissaient à peine. Ils les attendirent longtemps, et puis les oublièrent. Et l'un d'eux s'étant levé, ils se remirent à marcher.

A trois voix ils avaient repris la chanson db Joli baleinier, et s'en allaient devant eux.

C'étaient toujours les mêmes petites rues, ils lès reconnaissaient bien ; mais maintenant une foule d'apparitions pareilles à celle de Fatmah se moa

traient sur leur passage — À tout instant, dans un mur teint de chaux blanche, on voyait s'éclairer ut petit trou par lequel souriait une tête peinte, qui était couverte d'argent, de corail, et de fleurs d'oran* ger enfilées.

Quelquefois une porte s'ouvrait. A l'intérieur, des femmes qui avaient des voix très douces chantaient : « Dani dann, dani dann, » en frappant des mains, devant un réchaud de cuivre d'où sortait une fumée d'encens. On les voyait, groupées sous quelque antique colonnade de marbre d'une forme exquise ; elles avaient des vestes de soie et d'or, des pantalons à mille plis, et des petites babouches de perles ; leurs costumes étaient composés de ces couleurs suaves, extraordinaires et sans nom qu'affectionnent les fées.

« Dani dann, dani dann... », dans les petites rues qui semblaient les restes d'une ville morte, dans les maisons rongées de vétusté, près de tomber en poussière, tout cela avait je ne sais quel air d'enchantement et de« Mille et une Nuits». — Elles souriaient* les invitant à entrer ; et eux s'arrêtaient de vant elles, charmés mais n'osant pas.

Il y en avait de toute sorte, de ces femmes, et plus l'heure s'avançait, plus les vieilles portes s'ouvraient.

Des Mauresques toutes ro&es, à demi cachées sous des voiles de gaze de soie blanche. Des juives pâles, aux sourcils minces, au corsage de velours. D'autres

qui, pour se prostituer, étaient venues de deux cents lieues dans l'intérieur, des oasis lointaines, et qui avaient d'étranges figures du désert ; — immobiles à leur porte, elles se tenaient les yeux baissés, la voix rauque, avec de hautes coiffures tout en plaques de métal, et des bijoux barbares.

Même il y avait des négreâses d'un type rare et d'une laideur très surprenante. Enveloppées de la tête aux pieds dans des cotonnades bleues à carreaux, elles étaient les plus entreprenantes, et, en allongeant de grandes pattes noires, elles les tiraient par leur manche pour les faire entrer. Eux les regardaient sous le nez, éclataient de rire, et passaient leur chemin.

Ils commençaient à comprendre maintenant, les trois Bretons, dans quel lieu ils étaient tombés...

Et, quand il voyaient sortir de quelque vieux palais musulman une jolie créature avec de grands yeux artificiels, tout étincelante dans l'obscurité, comme une péri, — ils s'approchaient pour la toucher. De près, le plus souvent elle était fanée, ses broderies d'or étaient défraîchies, ses bijoux n'étaient plus que du clinquant, simulant les vrais qu'elle avait vendus à des juifs. Alors Kerboul offrait par dérision des sous qui lui restaient, la fille lui jetait en français quelque injure ignoble qu'elle avait apprise d'un zouave, et refermait sa porte.

D'ailleurs la retraite était battue, en bas, dans la ville française ; les soldats et les spahis, qui ont leurs

casernes tout en haut, passaient pour rentrer à l'appel. Ils en croisaient des bandes, qui montaient bras dessus bras dessous, comme chez eux, chantant à tue-tête V Artilleur de Metzf ou quelque chanson d'estaminet, sous les arcades mauresques. L'antique Kasbah , où jadis on eût massacré l'imprudent giaour, était pleine de braillements d'ivrognes.

Cependant il se faisait tard. Ils étaient fatigué» et ils avaient soif.

Peu à peu les boutiques debarbiers où on faisait de la musique, les cafés maures où on dansait, s'étaient fermés. Même les portes des filles ne s'ouvraient plus. L'heure de la grande prostitution du dimanche soir était passée. La ville arabe retombait dans le silence et la nuit noire.

Ils auraient voulu entrer quelque part, pour boire encore et dormir. Mais, à eux trois, ils n'avaient plus que les sous de Kerboul.

Et puis Yvon s'inquiétait de deux tout petits chats qu'il avait volés par affection, et qui se plaignaient dans sa chemise de matelot, où il les avait logés pour qu'ils eussent plus chaud.

Ils descendaient maintenant une longue rue déserte, lie y trouvèrent une porte de marbre, toute sculptée de fleurs très anciennes, d'inscriptions arabes et de dessins mystérieux. Elle donnait dam

un couloir de faïence aux mille couleurs; une lampe y était suspendue, qui jetait une lueur au dehors sur les pavés.

Des gens qui avaient mauvaise mine y entraient furtivement. Ils entrèrent aussi pour voir.

C'était un bain maure mal famé. Les baigneurs étaient partis, et des hommes sans gîte, métis indéfinissables, éclos au hasard du vice, venaient coucher pour deux sous sur les nattes pleines de vermine qui avaient servi au massage.

Ils passèrent devant ce peuple étendu qui s'endormait ; puis ils arrivèrent à des étuves profondes qui avaient de grands dômes et qui suintaient comme des cavernes. On y voyait à peine, dans une buée chaude qui embrouillait l'obscurité; l'air humide y avait une pesanteur étrange; — et un homme jaune, nu sur du marbre comme un cadavre, chantait avec une voix de fausset un air lugubre à faire peur.

Ils jugèrent ce lieu immonde, et sortirent.

Longtemps encore ils marchèrent sans plus rien voir.

Et puis ils entendirent un grand bruit qui partait cf'une maison fermée : une musique d'enfer, et des cris et des rires.

Us écoutèrent. On parlait français là dedans, — et même on parlait breton!...

Ils frappèrent. — On n'ouvrit pas.

Alors ils enfoncèrent la porte à coups d'épaule. — On les accueillit à bras ouverts.

Un bouge à moitié arabe. Quatre nègres tout nus jouant des castagnettes de cuivre et battant du tambour, sur un rythme nubien.

Et, au son de cet orchestre, une dizaine de couples de zouaves et de matelots dansaient entre eux, en se tenant par la taille, gravement ; — des zouaves qui avaient mis des chemises de matelot, des matelots qui avaient mis des bonnets de zouave.

Et, quand les quatre nègres exténués faisaient mine de s'arrêter, les danseurs leur montraient le poing, et ils continuaient, enrageant de leur impuissance...

Alors ils voulurent, eux aussi, habiller un zouave, pour en faire un frère. Un grand blond s'y prêta de bonne grâce, et chacun des trois Bretons lui donna pour le transformer une pièce de son costume.

Ensuite ils sortirent ensemble , sur le minuit , après avoir bu, sans le payer, un litre d'une eau-devie poivrée qui brûlait comme du feu.

Ils étaient quatre maintenant, avec cette recrue nouvelle, et ils recommencèrent à errer, plus ivres que jamais...

Une heure du matin. — Ils se retrouvaient, sans savoir comment, tout en baut de la Kasbah. Ils étaient assis sur des rochers, à l'entrée d'un bois d'eucalyptus, dont une bouffée de vent agitait de temps à autre les feuilles légères.

Au-dessous d'eux la ville arabe, et plus bas la ville chrétienne, s'étaient endormies; les derniers cris, les derniers chants d'orgie venaient de finir. L'antique Kasbah, protégée par la majesté et les pudeurs de la nuit, redevenait elle-même et se recueillait dans le passé.

On voyait des entrées de rues centenaires, qui descendaient se perdre dans des profondeurs noires. La lune éclairait avec une pâleur sereine des groupes de constructions mauresques, restées malgré leur grand âge d'une blancheur mystérieuse, et qui semblaient des habitations enchantées. Au loin s'étendait la mer gris-perle, avec des feux de navires.

Toutes les exhalaisons humaines étaient tombées, avec les odeurs d'épices, de maisons à boire et de prostituées. Il n'y avait plus que le parfum suave des orangers, avec je ne sais quelle autre senteur fraîche et saine, qui montait de la campagne comme un rajeunissement.

L'air avait ce calme tiède et cette transparence

des nuits de l'Algérie ; un souffle de vent, qui se soulevait à intervalles réguliers comme la respiration de* choses, faisait remuer derrière eux les feuillages du bois.

Un apaisement se faisait aussi dans leur tête ; ils songeaient à toutes ces femmes entrevues dans les vieilles maisons aux murailles de faïence, qui chantaient « Dani dann » en battant des mains avec un bruit de bagues et de bracelets. Ils songeaient aussi à leurs trois compagnons basques, qu'ils avaient abandonnés au milieu d'elles ; ils se demandaient s'il ne serait pas possible en cherchant bien, de retrouver cette porte et de retourner à leur secours...

Yves, lui, &e rappelait la Bretagne, les grandes falaises de granit où souffle le vent humide de l'Océan, et les brumes grises se traînant comme de longs voiles sur l'immensité de la mer houleuse, et les grands paysages mornes du pays celtique. Tout cela, vu de l'Algérie, était pâle comme une vision maladive, suave et triste comme une poésie du Nord. Et puis il revoyait le pays de Léon ; la lande plate et fleurie, toute jaune d'ajoncs en fleurs ; et le clocher à jour se dressant dans la plaine, sur le fond terne et mélancolique du ciel breton... Une lueur lui revenait de sa claire intelligence. Il avait honte, il ne voulait plus être ivre, et il passait ses mains sur son front, comme pour enlever de devant ses yeux le voile pesant de l'alcool.

A ce moment on entendit rouler une voiture, qui remontait de la ville.

Elle se rapprochait et passa près d'eux. C'était une espèce de char à bras, un grand coffre noir comme pour receler des cadavres ; il était traîné par deux hommes qui se pressaient, avec un air d'avoir fait un mauvais coup.

Un gémissement partit de ce coffre fermé. Alors ils se levèrent tous.

— Hé, les hommes ! — Que roulez-vous comme ça, en vous cachant la nuit?...

— Des chiens, messieurs les matelots, répondirent les deux passants avec un gros rire.

C'était tout bonnement la voiture des chiens errants qu'on menait en fourrière.

Mais, au mouvement qu'ils s'étaient donné et au bruit de leur propre voix, ces rêveurs de tout à l'heure étaient redevenus de simples matelots ivres.

Se prenant tout à coup pour ces pauv'es bêtes d'une pitié sympathique, d'une tendresse d'hommes gris, ils exigèrent qu'on les mît en liberté, et une querelle s'ensuivit

La discussion ne fut pas longue : cinq minutes après, la petite voiture avait repris sa route ; mais c'étaient les matelots qui la roulaient, en chantant leur chanson joyeuse, et les bons chiens délivrés suivaient, dans une joie folle, sautant, japant autour de leurs amis, et leur léchant les mains.

Et la charrette s'en allait gaiement, cahotée sur les pierres ; — dedans il y avait les deux hommes, sous clef, dans le coffre à chiens...

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?

Joli baleinier Joli baleinier.

Illes voiturèrent jusqu'au matin en chantant d'abord le Joli baleinier, et ensuite, pour changer :

Tiens bon, Marie Madeleine, Tiens bon, Marie Madelon !

Et finalement les versèrent, près de Bâb-Azoum, sur un tas d'ordures.

Alors, ils se reconnurent dans ces rues, et voulurent se rapprocher du point où, la veille, ils étaient venus débarquer.

Ils arrivèrent aux quartiers mal famés, pleins de repaires italiens, qui avoisinent la Marine. Il commençait à faire froid, et c'était encore la nuit. Cependant on ouvrait déjà certains cabarets, pour donner à boire aux portefaix matineux, ou pour jeter dehors avant le jour les ivrognes qui, le dimanche soir, avaient roulé sous les tables, dans les crachats, avec des filles. Ils entrèrent et s'assirent sur des bancs dans une espèce de grande halle où on voyait, au fond, des rangs de tonneaux alignés. La gorge leur brûlait. Avec la bourse du zouave et les sous de Kerboul, ils burent plusieurs verres d'absinthe avec un peu d'eau. Ensuite on les poussa à la porte quand ils n'eurent plus d'argent.

Maintenant ils n'avaient plus conscience de rien. Us allaient, le corps tout penché en avant, étendant les bras comme pour saisir le vide, décrivant dans leur marche de grands arcs de cercle comme des oiseaux blessés. La tête leur faisait grand mal; ils éprouvaient un besoin irrésistible de sommeil,

avec la sensation continuelle de tomber, avec une impression d'angoisse et d'agonie.

Ils se retrouvèrent au bord des quais. — Àiors un souvenir leur revint de leur navire, de leur métier de matelot, et ils ne voulurent pas aller plus loin, de peur de perdre la mer de vue ; ils s'effondrèrent sur du sable, restèrent immobiles, comme figés au hasard de leur chute, et perdirent connaissance.

Elsagarray et Guiaberry, les deux Basques , en s'éveillant, regardèrent les filles qui dormaient auprès d'eux. Leurs chemises, qui étaient faites d'une gaze comme ils n'en avaient jamais vu, s'ouvraient à demi sur leur corps fauve. Ils virent qu'elles étaient belles, bien que leurs joues fussent devenues pâles.

Une lampe, montée sur une longue tige, à la manière des lampes antiques, éclairait un lieu étrange, irrégulier comme une caverne. La chaux laiteuse étendue partout amollissait les angles ou les rugosités des parois, et de vieux petits tableaux accrochés au hasard représentaient des choses incompréhensibles : c'étaient des inscriptions ayant forme de bêtes singulières, des lions dont le corps était un assemblage d'hiéroglyphes d'or, et puis des symboles mystérieux, et plusieurs images d'un cheval ailé à visage de femme.

Ils avaient dormi par terre, sur des couvertures et des coussins; il n'y avait rien nulle part dans ce gîte, rien qu'une natte grossière recouvrant le sol tout d'une pièce, et un plateau de cuivre sur lequel on avait brûlé de l'ambre et de l'encens. L'air gardait une senteur d'église.

Les filles avaient dans leur sommeil une tranquillité et comme une innocence d'enfant. Elles étaient parées encore de tous leurs bijoux d'argent et de corail, et de leurs colliers odorants en fleurs d'oranger.

Eux éprouvaient tout à coup une timidité et un malaise au milieu de tout cet inconnu. Ils se levèrent avec précaution pour ne pas les éveiller, et se coulèrent vers une ouverture que fermait une draperie de soie.

Alors ils se trouvèrent dans la cour de faïence et de marbre, où tombait d'en haut l'air vif et délicieux des dernières heures de la nuit.

Ils se souvinrent de Barazère, qui dormait près de Kadidja, quelque part dans cette maison, et ils l'appelèrent doucement.

Barazère aussi se leva, et regarda cette femme qui voulait le retenir en l'enlaçant. Il vit qu'elle était vieille, que son visage était ridé et sa chair affaissée. — Il s'en détourna avec horreur, la repoussant du pied...

En cherchant dans l'indécise lueur blanche, ils trouvèrent la porte verrouillée du dehors, et ils sortirent, énervés par toutes ces ivresses de leur nuit.

Le pâle matin les enveloppa de sa fraîcheur saine, de sa lumière timide et virginale. Aucun bruit; tout dormait encore dans la Kasbah; enveloppée dans ses blancheurs de chaux, elle avait plus que jamais son air de sépulcre.

Où étaient-ils? Ils s'orientèrent; ils n'étaient plus ivres. Ils jugèrent qu'ils devaient être très haut audessus du port et de la mer, et ils se mirent à descendre par les pentes raides des petites rues arabes.

On y voyait encore à peine, et autour d'eux tout était d'une pâleur singulière ; à part les pavés de galets noirs, tout était blanc. Les vieilles maisons mauresques, les vieilles voûtes en ogive, les vieux jambages de bois qui chevauchaient le long des murs, tout était indécis et paraissait taillé dans de la neige ; on était comme dans une obscurité blanche. Le silence semblait couver des enchantements et des mystères.

Après les voluptés, les baisers de fièvre, les fumées d'encens, ils respiraient avec délice ce grand air, cette fraîcheur douce du matin. Et ils marchaient d'un pas alerte et léger, dans ces hauts quartiers qui dormaient.

Us allaient gaiement, savourant ce bien-être matinal, ne se doutant pas que c'était fini à jamais de leur saine et belle jeunesse, et qu'ils emportaient avec eux dans leur sang de hideux germes de mort...

Le jour était encore incertain quand ils arrivèrent en bas, sur les quais d'Alger. Parmi les décombres, les pièces de bois empilées, ils virent des masses grises : des Arabes, portefaix des navires, qui dormaient à la belle étoile dans leurs burnous percés ; un tas hideux, couvert de haillons et de vermine.

Et puis, plus loin, ils éclatèrent de rire en reconnaissant leurs amis d'hier, les trois Bretons sur du sable.

Ils furent étonnés d'en voir un quatrième avec des moustaches : — le zouave.

XLYII

Trois chiens, assis sur leur derrière, semblaient* veiller sur eux avec une sollicitude reconnaissante.

Tout débraillés, ils dormaient comme des morts, les Bretons. Il leur manquait à chacun une pièce de leur costume, qu'ils avaient retirée pour habiller l'autre.

Yves, lui, qui avait donné son tricot à raies bleues,

laissait voir sa poitrine nue, et les deux petits chats qu'il avait volés pour leur apprendre des tours, blottis contre sa peau, dormaient aussi, tranquilles et confiants.

Une vapeur couleur d'iris, diaphane, nacrée, était sur la mer comme un voile; elle semblait lumineuse et toute dorée vers l'orient.

Les burnous gris commençaient à s'agiter, à grouiller par terre ; au-dessus du tas immonde, on voyait se lever un bras, une jambe jaune, ou surgir une tête noire. C'était l'heure du premier salam du matin, et ils s'éveillaient pour dire leur prière.

Et puis la vraie, la grande lumière naissait peu à peu, se répandant sur toute chose; — et la vapeur couleur d'iris se mourait, devenait si ténue, qu'on voyait au travers les navires les plus éloignés, et presque l'horizon de la mer ; — et puis elle disparaissait tout à coup, comme un rideau de gaze qui tombe : le soleil était levé...

« Allah illah, Allah! » — Ils étaient debout, les Arabes ; drapés avec une majesté antique dans leurs pouilleuses loques grises ; ils tenaient, droite et superbe, leur tête fine à grands yeux noirs; et le soleil les inondait de rayons couleur d'or, et, à présent, nobles, cambrés, ils étaient beaux comme des dieux.

On voyait maintenant là-haut la Kasbah, qui tout à l'heure semblait transparente, se détacher sur le violet cendré du ciel en blancheurs opaques mar-

quées çà et là de nuances rousses. Les teintes des objets les plus éloignés étaient devenues si nettes, qu'il n'y avait plus de perspective; tout semblait près, et la ville mauresque avait l'air d'une masse de constructions superposées se tenant tout debout dans l'air. Il n'y avait que ce ciel gris-perle, qui gardait, derrière toutes ces choses humaines, une transparence et une profondeur infinies...

Les navires avaient largué leurs voiles blanches, pour sécher au soleil l'humidité de la nuit. Il était sept heures, et le canot du bâtiment de guerre auquel les six matelots appartenaient arrivait bon train pour les chercher, fendant l'eau bleue à grands coups d'avirons.

Il accosta. Les Basques, aidés des rameurs, y portèrent les Bretons avec leurs petits chats, et s'y embarquèrent près d'eux.

Les trois chiens le suivirent du regard avec mélancolie, et, quand il fut hors de vue, ils remontèrent, d'un air affairé, vers la ville.

XLVÏII

A bord aussi, on s'étonna de voir cet inconnu qui avait des moustaches. Cependant on les mit tous aux fers, par précaution contre le tapage.

Yves, eii s 'é veillant vers midi, trouva dans sapoche une grande clef... La clef du coffre à chiens!

Il se rappela qu'il avait oublié de l'ouvrir, quand

ils avaient versé les deux hommes près de Bâb- Àzoum ; alors, comme il a bon cœur, il en éprouva un remords. Et puis il pria un ami d'aller bien vite jeter cette clef à la mer, craignant qu'elle ne servît de pièce à conviction contre eux tous.

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