SEUL
Je m'en allais tout seul, vague, à travers les bois. L'herbe avait des frissons, et les arbres des voix : Les oiseaux amoureux chantaient leur mélodie! C'était, sur les rameaux, la vieille comédie Où, pour se conformer aux anciens dénoûments, La nature-poète unissait les amants.
Pourquoisuis-je tout seul?... Dans mon âme oppressée, Tenace, avec effort, je suivais ma pensée; Je murmurais tout bas des vers, un plan nouveau; J'étais l'amant austère et convaincu du beau; Que sais-je? mon esprit, forçat, tournait la meule; Et, voyant ma jeunesse ainsi perdue et seule, A travers les buissons les merles me sifflaient; Sous les mousses les fleurs moqueuses se voilaient; Regardant à travers les brins d'herbe soyeuse, Comme à travers ses doigts une enfant curieuse,
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Ensemble elles riaient, non sans quelque raison,
De ce passant rêveur, seul comme un Robinson.
Je m'enfuyais, portant mon drame dans ma tête !
Partout même chanson, hélas! et même fête!
Au fond d'un cabaret, sous un treillage vert.
Une noce bourgeoise : on était au dessert;
On buvait; de bons vieux chantaient des vers antiques;
La mariée, avec ses voiles poétiques,
Rougissait chaque fois qu'un malin, plein d'humour.
Disait avec beaucoup d'emphase : Amour! amour!
Plus loin, dans la clairière, un couple, heureux et jeune.
Se blottissait dans l'herbe et ne faisait point jeûne .
De baisers délicats et longs, et de doux mots...
Kl je fuyais, pédant morne, disant : Quels sots!
0 printemps! ô printemps! amoureuse nature !
Lorsqu'un adolescent, impie et fier, rature
Des pages de son cœur l'amour, ce mot charmant.
Crois-moi, dans sa folie et son orgueil, il ment.
« Ah! quoique autour de moi l'on chante, on rie, on aime.
« Je voudrais — me disais-je — achever ce poème!
< Voyous : le beau Lindor parait, et son rival
« Le provoque; Lucinde. hélas ! se trouve mal... » —
Et tout bas le printemps chantait sa chansonnette :
ï Te souvient-il. pauvret, de Rosine ou d'Annette?
« De leur col arrondi, de leurs seins éclatants.
« Et de leur bouche rose? » — Oh! taisez-vous, printemps!
Et raide de sagesse, absurde de colère.
Je m'enfuis loin des bois que le printemps éclaire ;
CUEILLETTE SUR l'aSPHALTE 91
J'allais, voulant maudire à mou aise, cherchant
Tout ce (fui peut forcer l'homme d'être méchant,
D'être seul, et de fuir la femme, son doux rêve.
Et de se montrer sourd aux séductions d'Eve...
— « Laissez-moi travailler! » — criais-je. furieux;
Je passais, abaissant mes sourcils sur mes yeux.
Pauvre fou! je laissais, pour l'art jaloux et sombre.
La nature. — la proie admirable... pour l'ombre.
Or. je voyais partout des bras qui s'enlaçaient.
Des yeux qui se cherchaient, des mains qui se pressaient;
Des jeunes hommes lents et doux dans leur allure.
Suivaient les frais jupons que le printemps déluré.
J'étais fou! je montai les cent marches, j'entrai
Dans ma mansarde et dis : « Là. je travaillerai!... »
Hélas! et quand je fus devant la page blanche.
Je me souvins, rêveur, que c'était le dimanche,
Que l'an passé j'allais courir par les grands bois.
Et qu'Elle gazouillait avec sa douce voix.
Et que j'étais joyeux comme les autres hommes.
Et que tous mes pensers, et que tous mes fantômes.
La gloire que j'appelle, et l'applaudissement.
Tout ce bruit, cet éclat, qui plaisent un moment,
Et qui laissent un vide affreux au fond de l'âme.
En tout ne valent pas un seul baiser de femme...
Et regardant les murs sombres comme un linceul.
Je dis amèrement : « Pourquoi suis-je tout seul? »
SONNET
Où sont vos doux regards et vos blanches épaules, 0 folles que j'aimais au temps où j'étais fou ? Vous avez disparu, toutes, je ne sais où ; Et mon cœur est peuplé de tombes et de saules.
Le Spleen, fils de Calcraft, a mis la corde au cou De mes vers qui chantaient autrefois, joyeux drôles, Des musiques d'amour sur de neuves paroles... Adieu, robes de soie; adieu, velours... froufrou !
.l'ai pris une maîtresse effrayamment sévère : Crampon! tu mets de l'eau dans le vin de mon verre. Et mes sobres aïeux doivent être contents.
Je n'ose m'enquérir si le destin revêche
Me garde une maîtresse autre pour le printemps;
Mais celle que je bats aujourd'hui, c'est la dèche!
LES GRECS