‹ Flore médicale (volume 2)Chapitre 69 sur 73 · CHÊNE · texte numérisé non relu

CHÊNE

par un sillon. Les fleurs femelles, solitaires, ou groupées en trèspetit nombre sur les jeunes rameaux, et dans les aisselles des feuilles supérieures, sont tantôt sessiles, tantôt soutenues par un pédoncule commun plus où moins long’; elles présentent un calice monophylle, hémisphérique, coriace, raboteux en dehors; un ovaire supérieur, à trois loges confuses, dont chacune est surmontée de trois, quatre ou cinq styles réfléchis. — Le fruit, universellement connu sous le nom de gland, est une sorte de capsule ou de coque ovoiïde, enchâssée par toute sa base dans une coupe ou cupule hémisphérique, assez épaisse, lisse en dedans, écailleuse en dehors : cette coque, formée d’une peau cartilagineuse et très-polie, ne s'ouvre point; elle contient uneamande de même forme, dont la substance, modérément dure, se partage en deux lobes.

Les poètes, les philosophes, les romanciers, les agronomes, ‘és économistes ont à l’envi célébré le chêne; il a constamment été l'emblème de la force et de la durée. « Son élévation , sa grosseur et l'épaisseur de son feuillage attestent sa supériorité sur ceux qui croissent autour comme loin de lui. Dans l'antiquité, il fut un objet de vénération pour ces peuples qui prétaient une âme à toutes les productions de la nature. Les chênes de la forêt de Dodone rendirent des oracles; depuis, ceux des Gaules servirent d’autels ; c'était sous leur ombre sacrée que les Druides chantaient des hymnes à l'Éternel. Chez les Grecs et les Romains, une branche de chêne tressée en couronne fut toujours regardée comme la plus belle récompense qu'on pût offrir à la vertu, et l’estimable citoyen qui l'avait méritée, s’en tenait plus honoré que s’il avait été comblé de la faveur des rois. C’est ainsi que tout était ennobli et agrandi par l’imagination vive de ces hommes qui nous ont précédés de vingt siècles. Aujourd’hui nous ne voyons dans le chêne qu’un simple objet d'utilité, et cet arbre superbe, consacré autrefois à Jupiter , et qui reçut tous les honneurs des mystères fabuleux, ne présente maintenant à nos

‘ M. Leman et M. Turpin ont observé dans la forêt de Saint-Germain une foule de chènes qui portaient sur le même pied des glands sessiles et d’autres suspendus, en nombre binaire ou ternaire, à l'extrémité d’un pédoncule long de deux ou trois pouces. Ces deux habiles botamistes concluent de cette observation, que le chène-rouvre et le chène à grappe, de Lamarck, sont une seule et même espèce.

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yeux que de froids matériaux pour nos édifices, pour notre marine et pour nos divers usages domestiques. »

« Presque toutes les expositions, tous les terrains, conviennent au chêne : le fond des vallées, la pente des collines, la crête des montagnes, un sol sec où humide, la glaise, le limon, le sable, il s'établit partout; mais il en résulte de grandes différences dans son accroissement et dans la qualité de son bois. Il se plaît et réussit mieux dans les terres douces, limoneuses, profondes et fertiles: il profite très-bien dans les terres dures et fortes qui ont du fond, et même dans la glaise ; il s’accommode aussi des terrains sablonneux, crétacés et graveleux , pourvu qu’il ÿ aït assez de profondeur.

« Nul bois n’est d’un usage aussi général que celui du chêne; il est le plus recherché et le meilleur pour la charpente des bâtimens, la construction des navires, des moulins, des pressoirs ; pour la menuiserie, le charronage; pour des treillages, des échalas, des cercles ; pour du bardeau, des éclisses, des lattes, des douves, et pour tous les ouvrages où il faut de la solidité, de la force, du volume et de la durée ; il est excellent pour faire des tonneaux, des cuves, des fouloirs et autres vases nécessaires à la confection du vin.

« Le désavantage du chêne est d’avoir beaucoup d’aubier , et d’une qualité bien inférieure à celle du cœur du bois. Cet aubier , qui est très-marqué et d'une couleur particulière, se pourrit promptement dans les lieux humides, et quand il est placé sèchemenit, il est bientôt vermoulu et corrompt tous les bois voisins ; aussi doit-on l'enlever très-soigneusement. »

L’écorce de Parbre adulte est épaisse, raboteuse, brune sur le trone, lisse et cendrée sur les jeunes branches : dépourvue d’odeur, elle a un goût âcre et très-astringent, dû à la grande quantité de tannin dont elle est imprégnée. Aussi, de toutes les matières connues, elle est la meilleure et la plus recherchée pour tanner les peaux. La poudre de tan qui a servi à la préparation des cuirs forme d’excellentes couches dans les serres chaudes; on bien, réduite en disques, elle est brûlée sous le nonr de mottes. Les thérapeutistes n’ont point négligé l'écorce de chêne; ils Pont administrée souvent avec succès tant à l’mtérieur qu’à l'extérieur , dans les maladies causées par la flaccidité des solides, et dans les flux muqueux immodérés ou opiniâtres ; ils la prescrivent sous différentes formes : tantôt ils la don-

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nent pulvérisée, à la dose d’un gros, incorporée dans du miel.ou dans une conserve; tantôt ils font bouillir une once d’écorce dans une livre d’eau ou de bière; tantôt ils en préparent un extrait aqueux. Le docteur Alibert reconnait l'efficacité de ce remède dans les leucorrhées constitutionnelles entretenues par une faiblesse genérale et un relâchement de la membrane muqueuse vaginale : dans ce dernier cas, on injecte la partie souffrante en même temps qu'on fait prendre à l'intérieur la poudre, l'extrait ou la décoction. Ledel a guéri par ce moyen des diarrhées et des dysenteries ; Scopoli, Cullen et Schwilgué ont dissipé des fièvres intermittentes. Appliquée extérieurement , l’écorce de chêne mondifie les ulcères sordides, arrête quelquefois l’accroissement des gouflemens œdémateux, et même les progrès des hernies commençantes chez les enfans.

Si l’on fait une incision au tronc d’un chêne, il en distille une eau, que l’on fait tiédir, pour en imbiber les compresses avec lesquelles on enveloppe Îles membres frappés de douleurs arthritiques. L’académicien Hagedorn dit avoir reliré de ce topique les plus grands avantages.

On recueille une espèce de manne sur les jeunes pousses et sur les feuilles de chêne. Celles-ci, pilées et appliquées sur les plaies, en favorisent la cicatrisation , au rapport de Galien et de Reneaulme. Infusées dans du vin auquel on ajoute une suffisante quantité de miel , elles forment un gargarisme que le docteur Darel juge très-efficace pour combattre les angines rebelles.

Des panégyristes I9norans, imposteurs ou Sithougae des mœurs antiques, répètent avec une affectation bien ridicule, que nos bons aïeux , plus simples, plus sobres, moins sensuels que leurs descendans , trouvaient dans les fruits du chêne une nourriture abondante et savoureuse. J'ignore quelle époque ces louangeurs inconsidérés assignent à cet heureux siècle de bonhomie, à ce prétendu âge d’or. Mais j'ai beaucoup lu l'histoire de nos devanciers, et j'ai acquis la triste conviction qu'ils ne valaient pas mieux que nous. Je me suis également assuré que si, dans des années de disette, ils avaient eu recours aux glands du chène-rouvre, jamais ces fruits äpres et insalubres n’avaient été leur aliment ordinaire. Ainsi, je n’apercçois aucune ; différence, sous ce rapport, entre les hommes du temps passé et ceux du temps présent. Les Norwégiens, en effet, les Smolandais, et di-

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verses hordes misérables des contrées septentrionales, ont souvent été forcés de mêler de la farine de glands à celle des graminées. Les Français eux-mêmes, bien que possesseurs d’un sol fertile, ont été réduits, dans la malheureuse année 1709, à manger de ce pain détestable, qui produisit de graves accidens. On peut cependant, à l’aide de quelques procédés , le rendre moins désagréable et moins nuisible. Les glands dont certains peuples se nourrissaient jadis, appartiennent à des espèces différentes, et n’ont pas discontinué de servir au même usage, comme j'aurai bientôt occasion de le dire. Il u y a donc rien encore de changé sur ce point, rien qui prouve la dégénération de nos contemporains. Si les glands du chêne ordinaire n'ont pas été destinés par la nature à nous alimenter, ils sont avidement recherchés par plusieurs oiseaux de nos basses-cours, et surtout par les cochons, auxquels ils procurent un excellent lard.

Rejetés de la bromatologie, les fruits du chêne méritent-ils d’occuper une place distinguée dans la thérapeutique ? Dioscorides leur attribue de nombreuses vertus, ainsi qu'à la cupule ; il les prescrit intérieurement et à l'extérieur comme propres à faciliter la sécrétion de l'urine, à calmer la céphalalgie, à dissiper les flatuosités , à détruire l'effet des poisons, à mondifier les ulcères. Arnauld de Villeneuve a composé en l'honneur du chêne un petit traité spécial, qui ne valait guère la peine qu’a prise Lessing de le publier. Quoi qu'il en soit, les glands avaient perdu depuis plusieurs siècles leur réputation médicinale; ils semblaient désormais destinés à engraisser nos animaux domestiques : tout à coup divers médecins allemands leur supposent des propriétés multipliées et merveilleuses. Schræder assure qu'il n'existe pas de moyen plus efficace pour fondre les obstructions glanduleuses et viscérales. Les docteurs Marx et Keïser, enchérissent sur leur confrère de Marbourg, préconisent la toute-puissance des glands pour la cure des scrofules, du rachitis, de la phthisie, de l'asthme, de l’hydropisie, de lépilepsie, des fièvres intermittentes. Kärch dit en avoir obtenu des succès remarquables dans les diarrhées et les dysenteries. Enfin, il est peu de maladies qu’on n'ait essayé de combattre avec les glands, soit crus, soit torréliés comme le café, et mêlés parfois à cette délicieuse graine orientale. Il est curieux d'observer que le même pays vit naître les éloges les plus hyperboliques et les critiques les plus sévères des fruits du

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chêne. Jean-Jacques Müller soutint en 1778, à l’université de Francfort sur l’Oder, sous la présidence de Pierre-Emmanuel Hartmann, une dissertation dans laquelle il prouve que les glands administrés avec toutes les précautions indiquées par Schræœder, Marx, Keiser et Karch, loin de modérer la violence des symptômes, de mettre un terme aux souffrances, ont constamment rendu l’état des malades pire , et souvent désespéré, Faut-il done bannir absolument les glands de la matière médicale ? Non , sans doute; il faut tenter de nouvelles expériences cliniques plus judicieuses, plus impartiales, et conséquemment plus décisives.

Presque toutes les espèces de chène servent d'habitation et de pâture à des insectes parasites, dont l’un pique les fleurs, l’autre les rameaux, celui-ci les feuilles, celui-là leurs pétioles. Cette piqüre détermine des excroissances, de forme, de consistance et de grosseur diverses , auxquelles on a donné le nom de galles, ou noix de galle. Celles que produit le cynips sur les bourgeons des jeunes rameaux du quercus insectoria d'Olivier, sont, suivant ce naturaliste voyageur , les noix de galle du commerce. Recueillies avant la sortie de l’insecte, elles sont dures, tuberculeuses, pesantes, ligneuses, brunes, et on les désigne sous le nom de galles noires : les meilleures viennent d’Alep. Les galles dont l’insecte s’est échappé sont percées, leur pesanteur est moins considérable, leur qualité très-inférieure, et on les appelle galles blanches.

Regardée jadis comme un remède précieux, la noix de galle n'est point assez estimée par les médecins de nos jours, qui semblent l'abandonner aux teinturiers. Hippocrate s’en servait à l'extérieur contre les affections de la matrice, et Galien guérissait les fièvres intermittentes en l’administrant à la dose d’un gros. L'usage externe et interne de Ja noix de galle est indiqué dans les maladies asthéniques des systèmes lymphatique et cellulaire, dans quelques flux muqueux trop abondans, tels que la blennorrhée , la leucorrhée. Virgile conseillait de s’en servir pour guérir la diarrhée des abeilles :

Proderit et tunsum gallæ admiscere saporem.

Elle est un puissant auxiliaire pour retenir en place les parties dont la contiguité a été rompue.

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Par sa simple infusion dans l’eau, la noix de galle laisse déposer des cristaux brillans, lamelleux ou octaèdres, de saveur aigre et styptique; c'est l'acide gallique, qui conserve les propriétés de la substance qui l’a fourni. L'alcool bouillant dissout parties égales de cet acide ; froid, il en dissout le quart. L'alcool gallique qui en résulte me parait un astringent très-énergique, susceptible de remplir des indications euratives variées. La noix de galle contient, en outre , une irès-grande proportion de tannin.

Une foule d’autres espèces de chêne mériteraient une mention spéciale ; je dois me horner à indiquer celles qui n’ont semblé plus essentiellement utiles, renvoyant, pour les détails qui me sont interdits, aux monographies de Jean Duchoul, de Jean Engstroem , de Secondat , de Juge-de-Saint-Martin , de Michaux , et au savant voyage de Humboldt.

1°, Le chène grec, petit chêne, chêne-hêtre, quercus esculus,

L., ne s'élève guère qu'à six pieds de hauteur; il se dépouille tous

les ans, et porte des glands sessiles, longs, assez doux, qui cependant occasionent une pesanteur de tête , et même une sorte d'ivresse, soit qu'on les mange bouillis ou grillés, soit qu’on les réduise en pain. :

2°. Le chêne à feuilles rondes, quercus rotundifolia, Lamarck , croit naturellement en Espagne, et produit des glands gros, longs, d'une saveur agréable. Il s’en fait une telle consommation, que M. Bosc raconte les avoir vu vendre sur le marché à Burgos, avec le même débit que la châtaigne en France.

3°. Le chêne-ballotte, quercus ballota, Desfontaines, acquiert une élévation de trente à quarante pieds; c’est un des arbres les plus communs dans les royaumes d'Alger et de Maroc. « Il y en a d'immenses forêts sur les montagnes de Belide, de Mascar, de Tlemsen. On le rencontre quelquefois dans les plaines , mais en petite quantité. Les fruits, que l’on vend dans les marchés publics, sont tresnourrissans, et n’ont aucune amertume; on les mange crus, bouillis ou rôtis. Dans quelques cantons de la Barbarie, on en exprime une huile très-douce. Il serait facile, et en même temps très-avantageux , d’acclimater et de multiplier en France cet arbre, qui fournirait à l'économie domestique ses glands savoureux, et aux arts son bois dur, compacte el pesant. »

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4°. Le chêne-liège, quercus suber, L., se distingue éminemment par son écorce fort épaisse, spongieuse, crevassée, connue sous le nom de /zège ; on l’en dépouille tous les huit ou dix ans. Loin de l’'endommager, cette opération est pour lui un moyen tutélaire. Les arbres non écorcés demeurent rarement en bon état plus de cinquante à soixante ans; ceux dont l'écorce est enlevée à des époques régulières, subsistent plus de cent cinquante ans.

5°. Le quercitron ou chêne noir de Pensylvamie , quercus tinctoria, Michaux , parvient à la hauteur de soixante ou quatre-vingts pieds. C’est lui qui, depuis quelques années, a été introduit dans le commerce sous le nom de guercitron, pour l'usage de la teinture, à laquelle il fournit une couleur jaune-serin très-solide. Son écorce, également jaune , est excellente pour le tannage des cuirs.

C’est sur une espèce de chêne, quercus coccifera, L., qu'on recueille le kermès ou grain d'écarlate, et les recherches d’un médecinnaturaliste fort distingué tendent à prouver qu'une autre espèce non encore bien déterminée produit une substance beaucoup trop vantée, sous le titre d'alcornoque.

EXPLICATION DE LA PLANCHE. (La plante est réduite aux trois quarts de sa gran-

deur naturelle.) — x. Grappe de fleurs mâles de grandeur naturelle. — 2. Fleur mâle grossie. — 3. Fleurs femelles de grandeur naturelle, — 4. Gland ou péricarpe détaché de sa cap-

sule ou involucre.

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