LE CHATEAU DE CARTES
Un bon mari, sa femme et doux jolis enfants Coulaient en paix leurs jours dans le simple ermitage
58 FLORIAX.
ARGENTINE
Pourquoi tourmenter votre frère? Vous ne voulez pas
qu'il s'amuse?
l'aîné.
Bah ! C'est un enfant^ il s'amuse à des bêtises.
ARGENTINE
Effectivement, vous avez un an de plus que lui, et vous êtes un habile garçon !
l'aîné.
Je m'instruis, moi ; je regarde des images.
Tournons quelques feuillets. Après Le bon Ménage ou la suite des Deux Billets^ nous rencontrons Le bon Père ou la suite du bon Ménage, Arlequin continue à y grandir en probité; c'est
Oi\, paisibles comme eux, yécnv3nt leurs parents. Ces époux, partageant les doux soins du ménage, Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons, Et le soir, dans l'été, soupaut dans le feuillage,
Dans l'hiver devant leurs tisons, Ils prêcliaient à leurs fils la vertu, la sagesse. Leur parlaient du bonheur qu'i's procurent toujours ; Le père par un conte égayait ses discours,
La mère par une caresse.
L'aîné de ces enfants, né grave, studieux,
Lisait et méditait sans cesse ; Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse, Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. Un soir, selon l'usage, à côté do leur père, Assis près d'une table où .«'appujait la mère, L'aîné li?ait Rollin : le cadet, peu soigneux D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthcs, Epiployalt tout son art, toutes sps facultés^
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un modèle de sensibilité touchante, de bienfaisance discrète, d'affection tendre. Cette comédie, représentée chez d'Argental le 2 février 1783, puis aux Italiens, est précédée d'une dédicace au duc de Penthièvre.
« Monseigneur,
« Quand même je voudrais cacher que j'ai eu la hardiesse de peindre Votre Altesse Sérénissime, tout le monde, et surtout votre auguste fille, le devinerait, puisque mon tableau s'appelle L^ôow Père. Il vaut mieux avouer ma faute, et en solliciter le pardon. La tentation était trop grande : assez heureux pour vivre auprès de vous, Monseigneur, je vous ai vu avec vos enfants, avec vos vassaux, avec les pauvres; partout j'ai vu le bon Père ; j'ai mis par e'crit ce que je vous ai entendu dire. Dédier cet ouvrage à Votre Altesse, c'est lui rendre son propre bien. »
A joindre, à soutenir par les quatre côtés
Un fragile château de cartes.
II n'en respirait pas d'attention, de peur.
Tout ù coup voici le lecteur Qui s'interrompt: « Papa, dit-il, daigne m'instruire Pouniuoi certiiins guerriers sont nommes conquérants,
Et d'autres, fondateurs d'empire :
Ces deux noms sont-ils diff<^rents ?
Le père méditait une réponse sage.
Lorsque son fils caJet, transporté de plaisir, Après tant de travail, d'avoir pu parvenir
A placer son second étage, S'écrie : H est fini ! Son frère, muruuirant, Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage ; Et voilà le cadet pleurant,
c Mon fils, répond alors le père.
Le fondateur, c'est votre frère,
Et Vous êtes le conquérant.
60 FLOHIAN.
Ce n'est pas seulement le Bon Père, mais tous les Arlequins de Florian ressemblent au duc de Penthièvre. Rien ne montre mieux que cette ressemblance, et la dédicace qu'on vient de lire, comment ce caractère est renouvelé, repris, agrandi et ennobli. « On sourit, dit Sainte- Beuve, de penser que cet Arlequin, ainsi transformé par Florian, tenait en quelque chose du duc de Penthièvre lui-même. Unjour qu'on devait jouer Le Bon Père (c'est-à-dire Arlequin encore, mais Arlequin respectable, en habit de velours, veste de drap d'or, perruque à trois marteaux) pour la fête du prince, comme celui-ci par dévotion s'y opposait, Florian s'avance sous le masque d'Arlequin et dit avec regret à lacompagnie, en parodiant en bonne part le mot de Molière : « Nous espérions vous donner aujourd'hui la comédie du Bon Père^ mais M. le duc de Penthièvre ne veut pas qu'on le joue. »
Ce rapprochement fait sourire Sainte-Beuve : on ne sourit plus quand on voit de quel Arlequin il est question, qui n'a plus d'Arlequin que le nom, qui porte habit de velours avec perruque poudrée. « Arlequin, nous dit Flo-
l'auteur dramatioue. 6
rian, est devenu riche ; il vit à Paris dans la bonne compagnie ; un homme de condition veut épouser sa fille : il est impossible qu'il n'ait pas pris un peu du ton de ceux qui l'entourent. » Il est devenu bourgeois ; c'est le père de famille de Diderot ou de Greuze. Ce bon père, ce « père bonhomme », ainsi que l'appelle Grimm, ne vit que pour sa fille Nisida ; il ne peut être heureux que par elle ; il fait tout pour son bonheur. Il conçoit l'idée de lui adresser une chanson le jour de sa fête : la scène, nous apprend Grimm, a beaucoup réussi, et de fait elle est des plus heureuses. Arlequin dicte à son secrétaire, Cléante, un faux secrétaire qui s'est déguisé pour approcher de Nisida qu'il aime.
ARLEQUIN
Arrive donc, mon ami, j'ai tout plein de choses à te dicter ; mets-toi là, et écris ce que je vais te dire,
CLÉANTE s'assied.
Quand vous voudrez, Mimsieur.
ARLEQUIN
Mon ami, ce sont des couplets que j'ai faits pour la fête de ce soir ; ils ne sont pas encore finis, mais il faut tou-
jours les écrire, parce que je n'ai point de mémoire, et mes vers m'échappent, avant d'être faits. Allons, prends du grand papier, le plus grand,' et écris: Couplets à ma fille, le jour de sa fête.
CLÉANTE, écrivant.
Le jour de sa; fête.
ARLEQUIN
Ma fille...
CLÉANTE
Ma fille...
ARLEQUIN
As-tu mis?
CLÉANTE
Oui, Monsieur.
ARLEQUIN
Un moment. . . Tuas mis : ma fille ?
CLÉANTE
Oui, Monsieur.
ARLEQUIN, rêvant.
C'est très bien... Mets une virgule.
CLÉANTE
J^attends, Monsieur.
ARLEQUIN
Moi aussi.
l'auteupv dramatioue. 63
CLÉANTE
Comment ?
ARLEQUIN
Sans doute, je n'ai fait que cela encore.
CLÉANTE
Vous n'êtes pas très avance'.
ARLEOULX.
J'ai toujours mon commencement... Tu devrais bien m'aider un peu.
Et la scène se poursuit, très spirituelle, entre Arlequin qui exprime en prose ses sentiments pour sa fille, et Cléante qui compose de son côté de tendres vers pour sa bien-aimée.
Après deux couplets faits de la sorte, Arlequin a un mot superbe.
ARLEQUIN
Me conseilles-tu d'en faire encore un?
CLÉANTE
Il me sem ble que deux suffisent.
Il se fait alors chanter ses vers, pour les corriger.
ARLEQUIN
C'est fort bien, fort bien ; je ne vois rien là à corriger. Sans me flatter, conviens qu'ils ne sont pas mal.
Ce Cléante, Arlequin le reconnaît un jour pour le fils de son bienfaiteur, le comte de Valcourt. Ce dernier lui avait laissé toute sa fortune en déshéritant ce fils unique que les fautes de sa mère lui avaient rendu trop odieux.
Il n'y a plus de raison aucune pour que ce « bonhomme de père » porte le nom d'Arlequin. Ce nom, au milieu de ces scènes touchantes, produit le même effet étrange que la culotte bigarrée portée par lui sous l'habit de velours noir, la veste de drap d'or, la perruque à trois marteaux. Il y a là une incohérence choquante dans le costume comme dans la pièct3. Florian eût mieux fait de moins tenir à la culotte et au nom d'Arlequin : la pièce n'y gagne rien. Le bon père est trop respectable, le milieu dans lequel il vit à présent est trop élevé pour que nous lui permettions cette mascarade. Passez chez votre tailleur, bonhomme, commandez le costume complet, et n'oubliez plus la calotte. L batte et le masque ne le déparaient pas dans sa
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modeste chambrette de Bergame : il était chez lui. Du jour où la fantaisie de l'auteur dramatique le transporte dans les salons de Paris, il sera regardé comme un rustre ou un sot, s'il ne s'habille pas à la mode de tout le monde.
Florian reconnaît lui-môme que pour les troupes de province, qui manquent presque toujours d'Arlequin, il serait facile « de faire du Bon Père un bon bourgeois qui s'appellerait M. Mondor (1) ». Que ne commençait-il par le faire lui-même?
C'est dans un salon que reçoit maintenant Arlequin, un joli salon meublé au dernier goût, dans une jolie maison qui compte encore plusieurs autres petits salons, chambres, cabinets de travail pour le père et pour la fille ; Nisida a sa soubrette tout comme une demoiselle de famille, et c'est maintenant des diamants qu'on lui offre.
Arlequin n'a conservé de son ancienne situation que sa naïveté et sa sensibilité.
On sourit en parcourant la liste des comé-
(0 Avant-projws à son théâtre.
GO FLOIllAN.
dies de Florian : Le Bon Ménage, Le Bon Père, La Bonne Mère, Le Bon Fils, toute la famille y passe, et ils sont tous bons ; on nage dans un océan de larmes et de bonté, on respire l'innocence à pleins poumons, on n'est entouré que de braves gens. Il ne faudrait pourtant pas s'arrêter à cette première impression, ni juger l'œuvre par le titre. On la jugerait mal. Ils ne sont pas tous si pétris de bonté qu'on pourrait croire : Scapin des Deux Billets est le plus fieffé, le plus hardi des filous ; et dans La Bonne Mère, il y a un certain M. Duval qui ne vaut pas cher. Il est arrivé de Paris depuis peu, superbe avec ses belles manières, son catogan, son gilet à fleurs, sa petite badine, son air d'importance et d'impertinence, jeter le trouble dans le cœur des jeunes filles d'Yvetot. Il est le neveu du bailli ; son élégance de jeune homme à la mode fait soupirer les belles villageoises, toutes jalouses de Lucette, la fille de Mathurine, à qui M. Duval daigne témoigner une préférence non équivoque. Lucette s'est laissé prendre à ces dehors séduisants, elle ne le quitte plus, elle apprend toutes les chansons qu'il
l'auteur DUAMAÏInUK. G7
dit, elle rit de tous les contes qu'il fait, elle ne danse plus avec d'autres. Aussi Arlequin, le pauvre Arlequin , qui languit d'amour pour Lucctte, se désole-t-il de se voir supplanté par un rival si redoutable, un Parisien jeune et irrésistible. Il fait bien tout ce qu'il peut, il met tous les jours son habit des dimanches, porte tous les joyaux de sa mère ; mais il n'a pas de catogan, il ne sait pas siffler tous les petits airs que siffle l'autre ; la concurrence n'est pas possible. Arlequin désolé s'engage, et dans une scène qui fait penser à la scène analogue du Chalet de Scribe, il vient remettre à Mathurine son testament par lequel il donne à l'ingrate Lucctte tout son bien. Celle-ci ne peut résister à tant de grandeur d'âme, elle revient à l'infortuné, dont le dévouement si sincère l'emporte dans son cœur sur les chansonnettes du Parisien.
Dès lors, Duval est joué. Mathurine rend à son gendre Arlequin tout son bien, et Lucette, se tournant vers son récent fiancé, Duval :
« A présent, Monsieur, qu'il ne me reste plus que les appâts qui vous ont séduit, si vous voulez ma main... n
Duval ne désire pas en eiiteiidre davantage, et se retire piteusement, honteux d'avoir laissé surprendre les calculs de son âme intéressée. Le dernier trait de la comédie est assez joli. Arlequin rappelle Duval qui s'éloigne.
ARLEQUIN
Monsieur, Monsieur!