CAUCHEMARS
André, un peu consolé, rejoignit Chozelle dans le cabaret louche où il l'avait laissé. Dès l'entrée, il remarqua un couple installé devant une bouteille de vin bleu, et il devina que cet homme et cette femme, qui l'examinaient d'un œil méfiant, devaient être les bourreaux de sa petite amie.
Lucienne avait une jupe rouge, comme sa sœur, et, dans les cheveux, un pavot semblable au sien, qui crépitait dans la lueur fumeuse des quinquets. Sans doute portaient-elles la même livrée pour séduire le client, l'aguicher d'une promesse plus perverse.
Zélie ne ressemblait nullement à la créature de vice qui riait, à demi renversée sur les bancs de ce bouge infâme. Les yeux de l'enfant étaient pleins d'une douceur triste, tandis que ceux de la fille brillaient d'une flamme d'ivresse ou de crime, cherchaient, cruels et provocants, ceux des buveurs qui la coudoyaient.
— Rentre, pour voir ce qu'il a donné à la petite, fit le grand Charles à voix basse.
Mais Lucienne protesta.
— Elle viendra bien nous le dire.
— Savoir, cest une fainéante... Et puis, un beau soir elle nous jouera la fille de l'air.
— Maigriotte et gnoUe comme elle l'est!
— Une primeur. Il y a des vieux qui les préfèrent ainsi.
— Bah! laisse-moi boire, on verra demain.
Le grand Charles serra "les poings, tandis que la fille faisait claquer ses lèvres au bord du verre épais, renversait la tête voluptueusement:
— Boire et dormir, il n'y a que ça!
Mais Charles, qui dévisageait Chozelle depuis un moment, poussa le coude de sa compagne.
— Tâche donc d'empaumer l'autre.
Elle haussa les épaules.
— Rien à faire! Tu ne vois donc pas ce que c'est que ce type-là?... Tu ne l'as donc pas vu sortir, il y a deux jours, avec le Frisé?...
Jacques emmenait le disciple, un peu gêné par le regard gouailleur de l'homme. Il était de mauvaise humeur, mé-
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content de lui et des autres, ayant perdu son temps. Aussi demanda-t-il, sans aménité:
— Oii donc avez-vous couru, tandis que je m'attardais avec ces brutes?...
André rougit.
— Je me suis senti souffrant, et j'ai pris l'air.
— Pendant deux heures!
— Deux heures?... il me semblait que je ne marchais que depuis un moment.
— Je vois que le temps passe vite quand je n'y suis pas.
Le Maître avait encore beaucoup de choses sur le cœur, mais il dédaigna de se plaindre davantage, et se promJt seulement d'exiger, pour le lendemain, un supplément de travail. Les œuvres d'André avaient du succès, et Jacques s'applaudissait de son heureux choix, sans pour cela laisser voir à l'élève une satisfaction imprudente. Il ne faut pas gâter le métier.
Lorsque les deux hommes ne sortaient pas, le 7vlaître daignait donner quelques conseils, relever la fadeur d'un article par des mots amusants et rares, plaqués de-ci, de-là. Ainsi, toutes les productions d'André avaient un air de famille : le genre Chozelle, qui — clamaient les admirateurs — se reconnaissait dès la seconde ligne d'une chronique ou d'une nouvelle.
Jacques vivait des hommes, comme certains de ses confrères vivaient des femmes, et, chose bien typique, en ce temps de pourriture morale et de lutte homicide, il s'en faisait gloire, racon-
tant ses bonnes fortunes, étalant ses \
vices au cercle, au théâtre, en plein [ boulevard; Tous, critiques, échotiers et
soireux, encensaient son mérite, son \
originalité, le tour ingénieux et mordant i
de son esprit. Il y avait, pour le mettre !
en valeur, une apothéose d'épithètes '
que les petites femmes perverses se I
répétaient entre elles avec complai sance. i
Vêtu de son habit de soirée, cravaté '
de blanc, Jacques, le soir, jetait un coup '
d'œil sur les gazettes alliciantes, tan- < dis que le disciple, pelotonné devant
la cheminée oii brillait une plaque de '
cuivre rouge, chauffée par une invisible !
herse de gaz, rêvait tristement. Et sa ]
vie était comme cette plaque ardente, \ d'un rouge criminel, sans la joie des
flammes vagabondes, des flammes li- i
bres qui montent au gré de leur ca- j
priée et crépitent follement comme des :
cigales d'amour! Sa vie était fiévreuse i
sans but; elle brûlait sinistrement sans ; espoir, sans tendresse, inutile et factice.
Tandis qu'il songeait, la joue ap- l
puyée au marbre tiède, Chozelle, qui i
lisait, avait des exclamations approba- ,
tives pour quelques éloges qui cares- i
saient plus particuHèrement sa vanité ;
d'auteur, i
— J'ai tout de même de la chance!
disait-il,
— Certes, souriait le poète avec une \ ironie lasse, i
— Que de gens de talent luttent sans pouvoir réussir, passent leur temps à souhaiter d'impossibles revanches ! ; Vous, par exemple, mon ami,,,
— Hélas! '
LE liLKSSli EXTENDi: I.K r.RUIT d'u.N GALOP DANS LE BROUILLARD [PûgC IKj)
Et, dans une franchise cruelle, Jacques poursuivait, avec un besoin de torturer les nerfs d'autrui qui lui procurait de délicates jouissances, des sensations d'artiste, comme il disait: .
— Ainsi, ces chroniques, signées par vous, n'auraient aucun succès, et je vous défie bien de les placer dans un journal! C'est que, voyez-vous, il ne suffit pas d'avoir du talent pour réussir; dans notre métier, c'est l'enseigne qui attire le client. Imposez ou achetez une bonne enseigne, soyez adroit ou riche, tout est là.
La cueillette de gloire finie, le Maître s'étendait dans sa bergère de soie verte et ne tardait pas à s'endormir, tandis que le jeune homme, s'approchant de la fenêtre, contemplait, sous le ciel métallique chargé de neige, les toits d'un hôtel voisin oii palpitaient de gros flocons comme les plumes blanches d'un éventail, agité par quelque invisible main... Mais, il avait là, toujours prête, sa pipe d'opium, et, fébrilement, il chauffait la pâte d'oubli, s'installait, tirait quelques bouffées libératrices. Peu à peu, le décor changeait, les murs vacillaient: Chozelle remontait au plafond comme un bonhomme peint sur une toile qu'on tire. Des nuages de brume se déroulaient, ainsi que ces anneaux noirs qui, à la fin des feux d'artifice, brouillent les trajectoires des fusées; puis, tout se dissipait, et l'atelier de Pascal apparaissait lumineux comme à la soirée des confetti.
Deux à deux les modèles circulaient, presque nus sous leurs joyaux, éta-
laient des épaules blanches, des croupes rebondissantes sous la cambrure des reins, des jambes nerveuses, gantées de soie noire, aux fléchettes brodées de nuances vives, aux fleurs jetées comme des baisers le long des chevilles: des baisers grimpants en semis de clématites et de roses.
Nora, la taille prise dans sa ceinture à cabochons glauques, bondit comme un clown, pirouette et se désarticule, une jambe de-ci, une jambe de-là. Puis, sans s'aider des mains, se redresse, et, du bout de son pied mignon, fait sauter une coupe de Champagne que Chozelle portait à ses lèvres.
La voici, les jambes en l'air, tournant ' comme un scarabée d'or enfermé dans une boîte; elle s'étire et se ploie, devient couleuvre, passe sa tête entre ses jambes, tire une langue moqueuse à l'assistance; et, soudain, ses traits se contractent, ses yeux s'agrandissent, se creusent, reculent au fond des orbites, sa chair se décompose et se dessèche. C'est un squelette qui saute au bout d'une ficelle!
Les couples passent; Cythère et Lesbos, les prunelles fumeuses, les lèvres meurtries, sourient vaguement dans une hébétude d'étreintes et de baisers.
Voici les fœtusards du chic et du chèque, les chevaliers de marque et de contremarque, les éthéromanes verlibristes, les ataxiques aux jambes de coton, aux moelles fondues, tous les gavés et tous les meurt-de-faim, aussi livides les uns que les autres et pareillement macabres!
FOLIE D'OFIUM
Des filles rousses, brunes et blondes^ montrent leurs aisselles oii brille un peu de sueur en rosée de diamants; une odeur musquée de peau et de fourture exalte les sens, met dans les yeux des hommes des lueurs de convoitise.
Les gouges de volupté se prennent par la main pour une ronde folle autour d'une nouvelle venue qui fait pâlir les plus fameuses: C'est Fiamette, tanagréenne, irréelle, dans son corselet à cabochons de saphirs qui tremblent en pétillant sur sa chair, remués par la hâte des seins.
André se voit lui-même auprès de sa maîtresse, il est morose et ne répond pas à ses mines enjôleuses, à ses baisers. Alors, elle s'éloigne, laisse tomber le réseau de pierreries qui la couvre, apparaît sans voile sous le regard en arrêt des hommes. Tous, tremblants de désirs, la détaillent, scrutent le mystère de ses flancs et l'émoi de ses attitudes. Tous la veulent, jugeant sa beauté indéfectible, et se jettent sur elle dans une frénésie soudaine.
André, le cœur battant à grands coups sonores, fait de vains efforts
pour se lever, arrêter la curée d'amour dont le souffle rauque gronde à ses oreilles. Il supplie, pleure, se tord, impuissant, tandis que la meute affamée passe sur le corps de Fiamette, se repaît de sa chair liliale.
Par moments, il aperçoit la couronne rose de ses seins, l'étoile fleurie de son ventre, et devine une autre fleur que tous peuvent cueillir excepté lui.
Le songe d'opium devient cauchemar. Ses muscles se contractent, les battements de son cœur s'accélèrent, et, dans une frénésie de rage, il se dresse, enfin, décroche une arme, au hasard, sur les murs de l'atelier, et, bondissant dans le tas des mâles en rut, frappe ces faces de luxure, ces gorges hoquetantes de soupirs voluptueux, plonge ses mains dans le sang des poitrines et des ventres, puis s'évanouit sur le corps de Fiamette...
Lorsque le jeune homme reprenait ses sens, il était mortellement las et des tics bizarres parcouraient sa face. Le poison, lentement, agissait sur son organisation, exaspérant ses nerfs, détraquant sa santé, déjà éprouvée par les veilles et les privations.
lis
ZELIE DANSE
Au cabaret du père Philippe, André retrouvait sa petite amie; le plus souvent, elle l'attendait à la porte pour ne pas éveiller l'attention de Jacques, et, bien vite, l'emmenait chez elle, lui racontait ses projets, se confiait à lui, comme à un frère aîné très tendre. Elle ne voulait plus rester avec Lucienne et le grand Charles, c'était décidé; placée dans une maison de modes par les soins d'André Flavien, elle travaillerait, saurait reconquérir le respect des gens. Est-ce que tout ne s'efface point à son âge?... Le jeune homme souriait à ce gazouillis de fauvette, se sentait meilleur auprès de cette petite âme gentille et fraîche, malgré les ignominies de l'entourage.
A Zélie, également, il avait raconté le passé, et comment il avait quitté sa maîtresse, qui prétendait le faire vivre avec l'argent des autres. Il avait fui, plein de honte et d'indignation ; cependant, son cœur souffrait toujours, ses lèvres gardaient l'empreinte des anciens baisers, et ne sauraient point trouver de saveur aux caresses nou-
velles. Un envoûtement de souvenirs l'attachait à l'amie indigne qu'il adorait et maudissait tour à tour.
— Et tu as quitté ton nid d'amour?...
— Il le fallait bien.
— Pourquoi?
— Parce que... parce que... tu ne comprendrais pas, petite Zélie, si je te le disais.
— Ah!... Comment était-ce chez toi?
— Banal, pour les autres, sans doute, adorable pour mon cœur d'amant... De la mousse et des fleurs... Juste la place de nos deux tendresses...
— Tu retrouveras ta Fiamette.
— Jamais!
— Bah! on s'imagine que tout est fini, et puis, tout recommence. La tristesse s'enfuit comme la joie... On est malheureux un jour et consolé le lendemain, sans savoir comment ça s'est fait... Parfois j'ai envie de me tuer, puis, le soir, je danse comme une folle, et la vie me semble bien amusante.
— Tu n'es encore qu'une petite fille, Zélie; plus tard les chagrins te laisseront une empreinte plus profonde.
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— Tu crois?... Dans tous les cas, parle-moi d'Elle, ça me fait plaisir, parce que je sens que ça te console.
Et le poète disait tout de sa vie et de celle de sa maîtresse, sachant bien que la petite amie qui l'écoutait ne le trahirait pas, enfermerait en elle, comme en un tabernacle, le saint ciboire de son amour défunt.
— Mais, maintenant, vois-tu, je veux que tu m'aides à oublier ce passé dont le souvenir me fait trop de mal!
Et Zélie,- qui déjà était femme, essayait de le guérir avec des moyens de femme. N'ayant à offrir que son frêle corps d'amour, elle l'offrait ingénument, lui disant que cela ne tirait pas à conséquence, qu'elle se résignerait à n'être qu'un petit animal de joie, sans espoir de bonheur. Elle ne voulait rien que consoler, semer un peu d'oubli dans de brèves minutes.
Il ne répondait pas, l'âme lointaine, et elle s'agenouillait à ses pieds, faisait ses mains prisonnières, et, le regardant de ses grands yeux purs, lui demandait pourquoi il ne voulait pas.
— Qu'est-ce que cela fait, puisque tu me quitteras tout de suite après?
Et lui, pour l'éloigner, trouvait des arguments :
— Si je te prenais, je ne t'aimerais plus.
— Je ne désire pas que tu m'aimes, puisque je t'aime pour deux. Prends seulement du plaisir, cela calmera ton cœur.
— Non, Zélie, il ne faut pas. Je suis bien ainsi, mon esprit est confiant. Il
me semble que je respire dans un bois de roses, après avoir traversé les plaines fiévreuses et les marais pestilentiels qui donnent la malaria.
Elle secouait la tête, en riant, et, pour le distraire, essayait quand même d'éveiller ses convoitises, n'ayant pas d'autre félicité à lui offrir. D'une main impatiente, elle enlevait les épingles de sa coiffure, secouait le pavot rouge qui glissait à ses pieds comme une fleur de meurtre agonisante et maléfique, une fleur de honte qui disait son métier, attirait sur elle l'attention des chercheurs de baisers, au détour des rues. Sa libre chevelure l'enveloppait alors comme une fourrure tiède, magnétique, où il plongeait doucement son front.
Elle savait des danses, aussi, des danses perverses et naïves, que Lucienne, retroussant ses jupes, lui avait enseignées. Comme elle, pinçant son jupon écarlate, elle levait la jambe, pivotait sur le bout d'un pied, et, les doigts écartés, passait sur son mollet grêle un imaginaire archet de violon.
Ses gestes, inconsciemment précis, appelaient l'étreinte brutale, l'étreinte du mâle sans simagrées d'amour.
Elle était gracieuse, pourtant, dans ses danses vulgaires et d'une certaine adresse. Le grand Charles, d'ailleurs, pour l'assouplir, l'avais mise contre un mur, la jambe en l'air, et, chaque jour, recommençant l'exercice, poussait davantage, faisant craquer les os, jusqu'à la ligne droite, jusqu'à la dislocation complète.
FOLIE DVPIUM
Dans certains établissements suburbains on faisait cercle autour d'eux pour les voir se trémousser à la lueur des quinquets. Charles n'avait pas son pareil pour le grand écart. Il se relevait d'un seul coup, avec une souplesse de clown, et son imagination perverse lui suggérait des figures nouvelles que ses rivaux s'empressaient de copier.
Lucienne s'agitait auprès de Zélie, l'enlaçait, tourbillonnait avec elle, plus lascive, plus impudique, plus endiablée, et leurs robes écarlates faisaient comme des taches de sang dans l'air épaissi des bouges.
Délaissant le saladier de vin bleu et le punch aux flammes serpentines, les buveurs applaudissaient, réclamaient des danses plus véhémentes.
Et c'étaient ces poses de possédées d'amour que Zélie essayait devant André, moins pour le conquérir que pour le distraire, heureuse quand son effort amenait un sourire sur les lèvres du poète.
— Ah! disait-il, tes bonds de diablesse sont des bonds d'ange déchu; et si tes ailes ont roussi au feu du sabbat, petite Zélie, ton cœur a gardé la couleur du ciel!...