ZÉLIE
Suivait l'adresse de l'hôpital.
— Zélie!... soupira Fiamette..
— C'est un brave petit cœur, fit Nora, il faut aller retrouver André.
Déjà Fiamette était prête à partir.
En hâte, elle embrassa la Comète, qui souriait avec mélancolie.
— J'y vais.
— Tu reviendras, au moins?...
— Certes.
— Tu sais... ce ne sera pas pour longtemps... ne m'abandonne pas!
Mais la jeune femme n'écoutait plus.
C'est en courant qu'elle traversa l'antichambre et descendit les marches du petit hôtel. La porte de la cour était ouverte, un fiacre passait. Fiamette donna rapidement l'adresse au cocher, et se jeta sur les coussins oii elle demeura anéantie, les yeux fixes, suivant sa chimère douloureuse. Elle ne sut jamais le chemin qu'elle avait pris et, lorsque la voiture s'arrêta, elle descendit machinalement devant une haute bâtisse à murs de prison qui, dès le seuil, exprimait la désespérance et la fin des choses.
Le concierge, bourru, lui indiqua une salle carrée, rigide, inhospitalière, avec des chaises et des bancs groupés dans le fond devant un guichet vitré.
Des malheureux attendaient, déjà, te-
nant des oranges dans des papiers de soie, des pots de confiture, des bouteilles de vin fin, des friandises pour les condamnés qu'ils venaient voir.
Fiamette se mit à la queue, puis, en passant devant le guichet, demanda les renseignements nécessaires. Un autre employé lui indiqua, sans bienveillance, la salle oii reposait André, et, après quelques détours dans les corridors, empuantis de phénol et de chloroforme, elle trouva ce qu'elle cherchait. Le lit 18 qu'occupait son ami était le dernier à gauche d'une vaste pièce, claire et froide. André, la chemise ouverte, semblait dormir. 11 était très pâle, ayant perdu beaucoup de sang. Des linges fraîchement appliqués lui couvraient la poitrine.
Fiamette se pencha, lui prit doucement la main, et, comme il ne bougeait pas, murmura son nom.
— Je suis venue pour te soigner; car tu m'as pardonné, n'est-ce pas?...
Tu as oublié?... Tu sais bien que je ne suis pas coupable, que je n'ai jamais aimé que toi?...
Le blessé ne l'entendait point.
Elle reprit d'une voix tremblante, pensant qu'il persistait dans son injuste rancune:
— Réponds-moi, dis-moi que tu ne m'en veux pas! Je n'ai cherché que ton bien, et si j'ai agi imprudemment, il faut m'absoudre, car je n'avais pas de pensée mauvaise... Mon cœur, alors comme aujourd'hui, était tout plein de toi... Oui, cet argent que tu me reproches?... Eh bien, pour l'avoir, j'ai
vendu mon collier, tu sais, mon beau collier qui faisait si bien à la fête de Pascal?... J'ai aussi cédé ma zibeline, qui était trop luxueuse sur mes vêtements de laine... Je n'avais pas autre chose... Que pouvais-je faire?... Mais, tu aurais refusé ce sacrifice. Alors j'ai menti, j'ai raconté que Pascal avait trouvé à placer tes articles et que les journaux s'étaient montrés généreux...
Oui, tu as été atteint dans ton juste orgueil; j'aurais dii trouver un autre prétexte... Je me suis maladroitement servie de ce qui te tenait le plus au cœur, ne pensant pas au réveil cruel, à la double désillusion qui t'attendait, puisque, un jour ou l'autre, tu aurais su, quand même... De cette faute, seule, je suis coupable... aie pitié, mon André, c'était encore par amour pour toi...
Le blessé ouvrit des yeux vagues, regarda son amie d'un pâle regard qui ne voyait pas.
Un interne qui passait secoua la tête, posa un doigt sur son front.
— Il ne vous reconnaît pas, madame, la secousse a été trop forte.
— Ah! soupira Fiamette... Vous le sauverez, pourtant?
— Sans doute, s'il ne survient pas de complications...
— Cette blessure?...
— Oh! elle n'est pas très grave... le couteau du meurtrier a glissé sur une côte; un autre, à la place de ce jeune homme, serait déjà hors de danger.
— Que craignez-vous donc?...
— Mon Dieu, madame, le sujet est très affaibli par les veilles, les excès... le travail cérébral, peut-être; c'est un neurasthénique, un éthéromane... Lorsqu'on nous l'a apporté, il avait le délire, il faut s'attendre à une récidive... Voyez, sa main est brillante, des tics nerveux lui tirent la face...
Fiamette pleurait, n'osant dire à cet inconnu ce qui cependant lui briilait les lèvres... Elle aurait voulu se caresser l'âme à un peu de pitié, puiser en l'expérience et la sympathie d'autrui la force de supporter cette épreuve. Mais l'interne détaillait surtout, en elle, la jolie femme et la femme élégante; ses sentiments de mâle, instinctivement jaloux, devaient être plutôt hostiles au blessé. Elle le comprit, garda le silence, tandis que l'autre, pour s'attarder en cette atmosphère d'amour, se frôler à cette jupe soyeuse, arrangeait l'oreiller sous la tête d'André, assujettissait les linges qui couvraient la plaie, toujours saignante.
— Ah! il nous faudra du temps, ditil, la guérison sera très difficile.
Fiamette tamponna ses yeux, se disposa à partir.
— Est-ce qu'on pourra transporter le malade chez moi?
— D'ici une semaine, sans doute.
— Merci, monsieur.
Elle embrassa son ami, mit dans ses doigts fiévreux un bouquet de violettes qu'elle avait apporté, et s'en alla en étouffant ses sanglots.
FOLIE BOFIUM
XXÏX
l'agonie
Et pendant dix jours ce fut un calvaire. Toujours entre ces deux agonisants, Fiamette connut les plus lourdes heures de son existence.
Nora pensait mourir à tout instant.
D'effroyables crises de toux lui déchiraient la poitrine; elle ne se soutenait plus que par l'extraordinaire tension de ses nerfs.
Le vide s'était fait autour de la malade. Le dernier amant avait fui, peu soucieux d'assister à cette fin, de contempler ce visage effrayant de morte amoureuse, oii les yeux imploraient encore une charité tendre.
— Tu vois ce que sont les hommes!
disait Nora. Celui-là, pourtant, je l'ai bien chéri, et jamais je ne lui ai rien demandé... Oui, c'est celui que j'ai le plus aimé, et c'est celui qui m'a le plus fait souffrir!... Garde ton cœur, petite!
— Bah ! répondait tristement Fiamette, mieux vaut encore se donner et pleurer... La vie est trop laide sans amour!...
— Peut-être as-tu raison... et puis,
on croit toujours qu'on est aimé quand même, que les sacrifices amènent la reconnaissance... Il faut mourir pour perdre l'illusion dernière... heureusement qu'on ne meurt qu'une fois... On serait si heureux, pourtant, avec un peu de justice et de bonté.
— Ne parle pas, disait Fiamette, le médecin l'a défendu.
— Oui, parce que cela me fait tousser, et que je passerai dans une crise plus forte.
— Je t'assure...
— Oh! ne cherche pas à mentir... Si tu savais comme ça m'est égal!...
Après un moment de silence, empli de rêveries mélancoliques, elle demandait:
— Et André?...
Fiamette, alors, racontait sa visite de la journée, ne se lassait pas de donner des détails.
— Figure-toi que Jacques n'est pas venu une seule fois prendre de ses nouvelles!... Et, pourtant, il lui doit la vie... Ce coup de couteau lui était destiné.
FOLIE DOFIUM
— - Comment le sais-tu?...
— Par la petite Zélie qui m'a tout raconté... Oh! la charmante et douce créature!... Il paraît qu'André toujours lui parlait de moi!... Elle a été bien malheureuse!
— Je ferai quelque chose pour elle, dit Nora, si elle est vraiment si intéressante.
— Plus que tu ne saurais croire...
Et Fiamette disait l'odyssée de la
pierreuse, les mauvais traitements qu'elle avait subis, les exigences de
sa sœur Lucienne et du grand Charles, qui la rouaient de coups lorsqu'elle n'avait pas accompli sa besogne honteuse. Mais la Comète s'assoupissait et son visage terreux, déjà recouvert du masque de la mort, angoissait la jeune femme qui s'agenouillait au pied du lit, fermait les yeux pour oublier la vision effroyable, cherchait dans sa mémoire quelques bribes de prières, et, fervemment, implorait le ciel pour la guérison de ces deux êtres chers :
son amant et son amie.