‹ Folie d'opiumChapitre 30 sur 129 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

/L y a là ce monsieur qui est venu Vautre jour -pour Monsieur, me dit ma vieille nourrice, qui me tutoie, mais à qui j'ai demandé de me parler le plus souvent qu'elle peut à la troisième personne. Et elle ajouta :

— Monsieur désire-t-il que je le fasse entrer dans ton cabinet?

— Monsieur, lui dis-je, désire que tu me fiches la paix !

— Bon ! dit-elle, puisque tu le prends sur ce ton, je vais le faire entrer. Vous vous débrouillerez e^isemble.

Je vis donc entrer, pour la deuxième fois, ce petit homme roux, d'âge incertain, effronté comme un adolescent audacieux, ou décidé comme un vieil homme d'expérience. Il s'assit en face de moi, s'empara de divers objets de bureau : presse-papier, tampon-buvard, pot à colle, et, tout en me parlant, entreprit, en prenant comme soutien /'Annuaire des Téléphones, diverses petites constructions.

— - Avez-vous lu les notes que je vous ai apportées la semaine dernière, et pensezvous, comme je voies l'ai demandé, pouvoir vous en servir pour écrire tm livre P

— Je les ai lues, lui répondis-je, et je dois dire qu'elles m'ont très vivement intéressé. Ces notes, n'est-ce pas, vous ont bien été communiquées par un jeune Français qui réside dans un Etat d'Allemagne ?

— Oui, c'est un de mes camarades du quartier. Il me sait un peu tenace et se doute très bien que je parviendrai à les placer. Si, avec sa mollesse naturelle, il s'en occupait hii-méme, ces notes risqueraient fort de rester à jamais inédites. D'ailleurs, les exigences de mon ami rendent l'affaire très faisabh : il ne demande rien. Il lui plairait seulement qtie les notes en question fussent coor-

données, mises en ordre par un écrivain...

— Je suis très flatté d'avoir été choisi par votre ami pour accomplir ce travail, mais... suis-je bien l'homme désigné?

Je vous accorde que dans cette histoire, la réalité parait aussi capricieuse que de la fantaisie, — mais tout de même y a-t-il matière là-dedans à un livre gai? N'oubliez pas que celui à qui vous vous adressez aujourd'hui a la triste réputation d'être tin écrivain gai...

Alors, dit le petit homme roux avec une autorité véhémente, parce qu'on vous a enfermé dans un genre, vous n'en voulez pas sortir? Vous êtes l'esclave de votre clientèle?

— Non, monsieur, non. Ne croyez pas ça. Les écrivains ne sont pas esclaves de leur clientèle : ce ne sont pas eux qui la suivent, c'est elle qui s'attache à leurs pas. Ils peuvent lui faire parcourir beaucoup de chemin et suivre des routes non tracées, mais à la condition de ne pas l'essouffler et la troubler par des à-coups brusques, par des bonds imprévus qui les éloignent un peu trop, elle et lui l'un de l'autre. Il faut que, si l'écrivain s'égare un instant, on puisse le retrouver un peu plus loin : a Ah ! h voilà ! » Vous voyez qu'il y a une imprudence assez grave à changer de genre. Or, le livre ^ que vous me demandez d'écrire désorientera sans doute la petite troupe complaisante de mes fidèles lecteurs. Il vaudrait mieux, je vous assure, vous adresser à quelqu'un d'autre...

Mais j'avais affaire à un adversaire extrêmement endurant, et en parlant trop, en lui donnant trop de raisons, j'engageai le fer avec imprudence. Un seul bon argument vaut mieux que plusieurs arguments meilleurs.

SECRETS D'ÉTAT

Au bout de cinq minutes, le petit homme Alors, pour me débarrasser de lut,

roux me tenait devant lui, pieds et poings j'écrivis un matin délibérément sur la

liés... Le pis fut que, mon consentement première page: Chapitre I, et pour ne

acquis, il revint tous les iours pour pas m'ennuyer pendant trois cents pages,

exiger que je me misse au travail. Je l'avais je résolus de m' amuser le plus que le

en'' horreur! Il arriva presque à me faire pourrais, et je me mis à raconter cette

détester la tâche qu'il m'imposait. histoire, ma foi! avec assez de plaisir...

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